‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 66 sur 109 · DES RESTAURATEURS · texte numérisé non relu

DES RESTAURATEURS

kraut, le bœuf de Hambourg, les filets de la forêt Noire; d'autres d'Espagne , comme l'olla-podrida , les garbanços , les raisins secs de Malaga , les jambons au poivre de Xerica , et les vins de liqueur; d'autres d'Italie, comme le macaroni, le parmesan, les saucissons de Bologne , la polenta , les glaces , les liqueurs ; d'autres de Russie , comme les viandes desséchées , les anguilles fumées, le caviar; d'autres de Hollande, comme la morue, les fromages, les harengs-pecs , le curaçao, l'anisette; d'autres d'Asie, comme le riz de Tlnde, le sagou , le karrik , le soy, le vin de Schiraz, le café; d'autres d'Afrique, comme le vin du Cap ; d'autres enfin d'Amérique , comme les pommes de terre, les patates, les ananas, le chocolat, la vanille, le sucre, etc.: ce qui fournit à suffisance la preuve de la proposition que nous avons émise ailleurs, savoir: qu'un repas tel qu'on peut Tavoir à Paris est un tout cosmopolite où chaque partie du monde comparait par ses productions.

€a (8>ouvmatitm daminne

KIBB ■■ AOVIOV.

Histoire de M. de WÈmwme.

DE BoROSK naquit vers 1780. Son père était secrétaire du roi. Il perdit ses parents en bas âge , et se trouva de bonne heure possesseur de quarante mille livres de rentes. C'était alors une belle fortune ; maintenant ce n'est (|ue ce qu'il faut tout juste pour ne pas mourir de faim.

Un oncle paternel soigna son éducation. Il apprit le latin, tout en s' étonnant que , quand on pouvait tout exprimer en français , on se donnât tant de peine pour apprendre à dire les mêmes choses en d'autres termes. Cependant il fit des progrès ; et quand il fut parvenu jusqu'à Horace , il se convertit, trouva un grand plai-

sir à méditer sur des idées si élégamment revêtues, et fit de véritables efforts pour bien connaître la langue qu'avait parlée ce poète spirituel.

Il apprit aussi la musique; et après plusieurs essais, se fixa au piano. Il ne se jeta point dans les difficultés indéfinies de cet ou» til musical (1) , et, le réduisant à son véritable usage, il se conenta de devenir assez fort pour accompagner le chant.

Mais , sous ce rapport , on le préférait même aux profes$eui*s , parce qu'il ne cherchatt pas à se mettre sur le premier plan ; ne faisait ni les bras ni les yeux (2); et qu'il remplissait consciencieusement le devoir imposé à tout accompagnateur, de soutenir et faire briller la personne qui chante.

Sous l'égide de son âge , il traversa sans accident les temps les plus terribles de la révolution ; mais il fut conscrit à son tour, acheta un homme qui alla bravement se faire tuer pour lui ; et bien muni de l'extrait mortuaire de son Sosie, se trouva convenablement placé pour célébrer nos triomphes , ou déplorer nos revers.

M. de Borose était de taille moyenne , mais il était parfaitement bien fait. Quant à sa figure, elle était sensuelle, et nous en donnons une idée en disant que , si on eût rassemblé avec lui dans le même salon , Gavaudan des Variétés , Michot des Français , et le vaudevilliste Désaugiers , ils auraient tous quatre eu l'air d'être de la même famille. Sur le tout , il était convenu de dire qu'il était joli garçon , et il eut parfois quelque raison d'y croire.

Prendre un état fut pour lui une grande afiaire : il en essaya plusieurs ; mais, y trouvant toujours quelques inconvénients, il se réduisit à une oisiveté occupée , c'est-à-dire qu'il se fit recevoir

(1) Le piano csl fait pour faciliter la compositiou de la musique et pour accompagner le chant. Joué seul, il n'a ni chaleur ni expression. Les Espagnols indiquent par Lvrdimear l'action de jouer des instnunents qui se pincent.

(1) Terme d*argot musical : faire Ui bras, c'est soulever les coudes et les arrièrebras , comme si on était étouffé par le sentiment : faire Ut ffeux, c'est les tourner vers le ciel , comme si on allait se p&mer ; faire des Moches, c'est manquer un trait, une intonation.

dans quelques sociétés littéraires ; qu'il fut du comité de bienfaisance de son arrondissement, souscrivit à quelques réunions philanthropiques; et, en ajoutant à cela le soin de sa fortune, qu'il régissait à merveille , il eut tout comme un autre , ses affiiires , sa correspondance et son cabinet.

Arrivé à vingt-huit ans , il crut qu'il était temps de se marier, ne voulut voir sa future qu'à table, et , à la troisième entrevue , se trouva suffisamment convaincu qu elle était également jolie , bonne et spirituelle.

Le bonheur conjugal de Borose fut de courte durée: à peine y avaitril dix-huit mois qu'il était marié, quand sa femme mourut en couches , lui laissant un regret éternel de cette séparation si prompte , et pour consolation une fille qu'il nomma Herminie , et dont nous nous occuperons plus tard.

M. de Borose trouva assez de plaisirs dans les diverses occupations qu'il s'était faites. Cependant il s'aperçut à la longue que , même dans les assemblées choisies , il y a des prétentions , des protecteurs , quelquefois un peu de jalousie. Il mit toutes ces misères sur le compte de Thumanité qui n'est parfaite nulle part , n'en fut pas moins assidu, mais obéissant, sans s'en douter, à l'ordre du destin imprimé sur ses traits, vint peu à peu à se faire une affaire principale des jouissances du goût.

M. de Borose disait que la gastronomie n'est autre chose que la réflexion qui apprécie, appliquée à la science qui améliore.

Il disait avec Épicure (1) : c L'honjme est-il donc fait pour dé- € daigner les dons de la nature? N'arrive-t-il sur la terre que pour c y cueillir des fruits amers ? Pour qui sont les fleurs que les c dieux font croître aux pieds des mortels?.. C'est complaire à la c Providence que de s'abandonner aux divers penchants qu'elle c nous suggère ; nos devoirs viennent de ses lois ; nos désirs, de c ses inspirations.

H disait avec le professeur sébusien , que les bonnes choses sont pour les bonnes gens ; autrement il faudrait tomber dans

(1) AuBEBT, Physiologie des passions f t. I, p. 9U.

)'al)surdité • et croire que Dieu ne les a créées que pour les méchants.

Le premier travail de Borose eut lieu avec son cuisinier, et eut pour but de lui montrer ses fondions sous leurvéritable point de vue.

Il lui dit qu'un cuisinier habile, qui pouvait être un savant par la théorie , Tétait toujours par la pratique; que la nature de ses fonctions le plaçait entre le chimiste et le physicien ; il alla même jusqu'à lui dire que le cuisinier chargé de l'entretien du mécanisme animal , était au-dessus du pharmacien , dont l'utilité n'est qu'occasionnelle.

Il ajoutait , avec un docteur aussi spirituel que savant (1), < que c le cuisinier a dû approfondir l'art de modifier les aliments par

< l'action du feu, art inconnu aux anciens. Cet art exige de nos c jours des études et des combinaisons savantes. Il faut avoir réc fléchi longtemps sur les productions du globe pour employer c avec habileté les assaisonnements , et déguiser l'amertume de c certains mets, pour en rendre d'autres plus savoureux , pour

< mettre en œuvre les meilleurs ingrédiens. Le cuisinier européen c est celui qui brille surtout dans l'art d'opérer ces merveilleux c mélanges. »

L'allocution fit son effet, et le chef (2), bien pénétré de son importance , se tipt toujours à la hauteur de son emploi.

On peu de temps, de réflexion et d'expérience apprirent bientôt à M. de Borose que , le nombre des mets étant à peu près fixé par l'usage, un bon diner n'est pas de beaucoup plus cher qu'un mauvais; qu'il n'en coûte pas cinq cents francs de plus par an pour ne boire jamais que de très bon vin; et que tout dépend delà volonté du maître, de l'ordre qu'il met dans sa maison et du mouvement qu'il imprime à tous ceux dont il paie les services.

(1) Alibebt, Physiologie des passions^ X. I, p. 196.

(2) Dans une maison bien organisée, le cuisinier se nomme chef. U a sous lui Taidcaux imiIp^Im's, le pAtLssier, le rAlisseur elles fouill<»-au-pot (rofficeest une institution à part). Les Touilli^-au-pot sont les mousses de la cuisine : comme eux, ils sont ftiuvent battus : et comme eux, ils font quelquefois leur chemin.

A partir de ces points fondamentaux , les dîners de Borose prirent un aspect classique et solennel : la renommée en célébrera les délices; on se fit une gloire d*y avoir été appelé; et tels en vantèrent les charmes, qu'ils n*y avaient jamais paru.

Il n'engageait jamais ces soi-disantgastronomesqui ne sont que des gloutons, dont le ventre est un abtme , et qui mangent partout , de tout et tout. Il trouvait à souhait, parmi ses amis, dans les trois premières catégories , des convives aimables qui , savourant avec une attention vraiment philosophique , et donnant à cette étude tout le temps qu'elle exige , n'oubliaient jamais qu'il est un instant où la raison dit à Tappétit : Aon procèdes amplius (tu n'iras pas plus loin).

Il lui arrivait souvent que des marchands de comestibles lui apportaient des morceaux de haute distinction, et qu'ils préféraient les lui vendre à un prix modéré, par la certitude où ils étaient que ces mets seraient consommés avec calme et réflexion , qu'il en serait bruit dans la société , et que la réputation de leurs magasins s'en accroîtrait d'autant.

Le nombre des convives chez M. de Borose excédait rarement neuf, et les mets n'étaient pas très nombreux; mais l'insistance du maître et son goût exquis avaient fini par les rendre parfaits. La table présentait en tout temps ce que la saison pouvait oifrirdemeilleur,soit par la rareté , soit par la primeur; et le servic<^ se faisait avec tant de soin qu'il ne laissait rien à désirer.

La conversation pendant le repas était toujours générale, gaie et souvent intructive ; cette dernière qualité était due à une précaution très particulière que prenait Borose.

Chaque semaine, un savant distingué , mais pauvre , auquel il faisait une pension, descendait de son septième étage, et lui remettait une série d'objets propres à être discutés à table. L'amphitryon avait soin de les mettre en avant quand les propos du jour commençaient à s'user, ce qui ranimait la conversation et raccourcissait d'autant les discussions politiques qui troublent également l'ingestion et la digestion.

Deux fois par semaine, il invitait les dames, et il avait soin d'ar-

ranger les choses de manière que chacune trouvait parmi les convives un cavalier qui s'occupait uniquement d'elle. Celte précaution jetait beaucoup d'agrément dans sa société , car la prude môme la plus sévère est humiliée quand elle reste inaperçue.

A ces jours seulement , un modeste écarté était permis ; les autres jours , on n'admettait que le piquet et le whist , jeux graves , réfléchis , et qui indiquent une éducation soignée. Mais le plus souvent ses soirées se passaient dans une aimable causerie, entremêlée de quelques romances nouvelles que Borose accompagnait avec ce talent que nous avons déjà indiqué, ce qui lui attirait des applaudissements auxquels il était bien loin d'être insensible.

Le premier lundi de chaque mois , le curé de Borose venait dtner chpz son paroissien; il était sûr d'y être accueilli avec toutes sortes d'égards. La convei*sation , ce jour-là, s'arrêtait sur un ton un peu plus sérieux , mais qui n'excluait cependant pas une innocente plaisanterie. Le cher pasteur ne se refusait pas aux charmes de cette réunion , et il se surprenait quelquefois à désirer que chaque mois eût quatre premiers lundis.

C'est au même jour que la jeune Herminie sortait de la maison de madame Migneron(l) , où elle était en pension : cette dame accompagnait le plus souvent sa pupille. Celle-ci annonçait, à chaque visite , une grâce nouvelle ; elle adorait son père , et quand il la bénissait en déposant un baiser sur son front incliné, nuls êtres au monde n'étaient plus heureux qu'eux.

Borose se donnait des soins continuels pour que la dépense qu'il faisait pour sa table pût tourner au profit de la morale.

Il ne donnait sa confiance qu'aux fournisseurs qui se faisaient connaître par leur loyauté dans la qualité des choses et leur modération dans les prix ; il les prônait et les aidait au besoin, car il

(1 ) Madame Higneron Remy dirige, nie de Valois, faubourg du Roule, n» 4, une maison d*éducation sous la protection de Madame la duchesse d*0rléans : le local est superbe, la tenue parfaite, le ton excellent, les maîtres les meilleurs de Paris, et ce qui touche surtout le professeur, c*est que, avec tant d*avantages, le prix est tel que des fortunes presques modestes peuvent y atteindre.

DPS MÉDITATION XXIX.

avait encore coutume de dire que les gens tro*p pressés de faire leur fortune sont souvent peu délicats sur le choix des moyens.

Son marchand de vin s'enrichit assez promptenient parce qu'il fut proclamé sans mélange, qualité déjà rare même chez les Athéniens du temps de Périclès, et qui n*est pas commune au dix-neuvième siècle.

On croit que c'est lui qui, par ses conseils , dirigea la conduite d'Hurbain , restaurateur au Palais-Royal; Hurbain, chez qui Ton trouve pour deux francs un dîner qu'on paierait ailleurs plus du double , et qui marche à la fortune par une route d'autant plus sûre que la foule crott chez lui en raison directe de |a modération de ses prix.

Lesmots enlevés dedessus la table du gastronome n'étaient point livres à la discrétion des domestiques, amplement dédommagés d'ailleurs ; tout ce qui conservait une belle apparence avait une destination indiquée par le maître.

Instruit, par sa place au comité de bienfaisance, des besoins etdela moralité d'un grand nombre deses adniinistrés, il était sûr de bien diriger ses dons, et des portions de comestibles , encore très désirables, venaient de temps en temps chasser le besoin et faire naître la joie ; par exemple , ia queue d'un gras brochet , la mitre d'un dindon, un morceau de filet, de la pâtisserie, etc.

Mais pour rendre ces envois encore plus profitables , il avait attention de les annoncer pour le lundi matin, ou pour le lendemain d'une fête , obviant ainsi à la cessation du travail pendant les jours fériés, combattant les inconvénients de la saint lundi(i), et faisant de la sensualité l'antidote de la crapule.

(1) La plupart des ouvriers, à Paris, travaillent le dimancbe malin jwur Unir Pouvragc commencé, le rendre à qui de droit, et en recevoir le prix : après quoi ils partent et vont se divertir le reste du jour.

Le lundi matin, ils s^asscmblent par coteries, mettent en commun tout ce qui leur reste d'argent, et ne se quittent pas que tout ne soit dt'iMMisé.

Cet état de choses qui était rigoureusement vrai il y a dix ans, s*c$t un peu aroé-> lioré par les soins des maîtres d'ateliers et par les établissements d'économie et d'accumulation; mais le mal est encore très grand, et U y a lieaucoup de tempe et

Quand M. de Borose avait découvert dans la troisième ou quatrième classe des commerçants un jeune ménage bien uni, et dont la conduite prudente annonçait les qualités sur lesquelles se fonde la prospérité des nations, il leur faisait la prévenance d'une visite, et se faisait un devoir de les engager à dîner.

Au jour indiqué, la jeune femme ne manquait pas de trouver des dames qui lui parlaient des soins intérieurs d'une maison , et le mari , des hommes pour causer de commerce et de manufactures.

Ces invitations , dont le motif était connu , finirent par devenir une distinction, et chacun s* empressa de les mériter.

Pendant que toutes ces choses se passaient, la jeune Herminie croissait et se développait sous les ombrages de la rue de Valois , et nous devons à nos lecteurs le portrait de la fille , comme partie intégrante de la biographie du père.

Mademoiselle Herminie de Borose est grande (5 pieds 1 pouce) et sa taille réunit la légèreté d'une nymphe à la taille d'une déesse.

Fruit unique d'un mariage heureux, sa santé est parraite , sa force physique remarquable; elle ne craint ni la chaleur ni le hâle, et les plus longues promenades ne l'épouvantent pas.

De loin on la croirait brune , mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit que ses cheveux sont châtain foncé, ses cils noirs et ses yeux bleu d'azur.

La plupart de ses traits sont grecs , mais son nez est gaulois; ce nez charmant fait un effet si gracieux, qu'un comité d'artistes, après en avoir délibéré pendant trois dîners , a décidé que ce type tout français est au moins aussi digne que tout autre d'être immortalisé parle pinceau, le ciseau et le burin.

Le pied de cette jeune fille est remarquablement petit et bien fait; le professeur l'a tant louée et même cajolée à ce sujet, qu'au jour de Tan 1825, et avec l'approbation de son père, elle lui a fait cadeau d*un petit soulier de satin noir , qu'il montre aux élus, et

de travail perdu au proÛt des Tivolis, restaurateurs, cabaretiers et tavemiers des faubourgs et la banlieue.

dont il se sert pour prouver qae l'extrême sociabilité agit sur les formes comme sur le-s pei^sonnes; car il prétend qu'un petit pied tel que nous le recherchons maintenant , est le produit des soins et de la culture , ne se trouve presque jamais parmi les villageois, et indique presque toujours une personne dont les aïeux ont longtemps vécu dans l'aisance.

Quand Herminie a relevé sur son peigne la forél de cheveux qui couvre sa tête et serré une simple tunique avec une ceinture de rubans, on la trouve charmante, et on ne se figure pas que des fleurs, des perles ou des diamants puissent ajouter à sa beauté.

Sa conver^alion est simple el facile , et on ne se douterait pas qu'elle connaît nos meilleurs auteurs; mais dans l'occasion elle

s*anime , et la finesse de ses remarques trahit son secret : aussitôt qu'elle s'en aperçoit elle rougit, ses yeux se baissent, et sa rougeur prouve sa modestie.

Mademoiselle de Borose joue également bien du piano et de la harpe ; mais elle préfère ce dernier instrument par je ne sais quel sentiment enthousiastique pour les harpes célestes dont sont armés les anges , et pour les harpes d*or tant célébrées par Ossian.

Sa voix est aussi d'une douceur et d'une rectitude célestes ; ce qui ne l'empêche pas d'être un peu timide ; cependant elle chante sans se faire prier , mais elle ne manque pas , en commençant , de jeter sur son auditoire un regard qui l'ensorcelle , de sorte qu elle pourrait chanter Taux comme tant d'autres , qu'on n'aurait pas la force de s'en apercevoir.

Elle n'a point négligé les travaux de l'aiguille , source de jouissances bien innocentes et ressources toujours prêtes contre l'ennui; elle travaille comme une fée , et chaque fois qu'il parait quelque chose de nouveau en ce genre , la première ouvrière du Père de famille est habituellement chargée de venir le lui apprendre.

Le cœur d'Herminie n'a point encore parlé , et la piété filiale a jusqu'ici suffi à son bonheur ; mais elle a une véritable passion pour la danse , qu'elle aime à la folie.

Quand elle se place à une contredanse , elle parait grandir de deux pouces , et on croirait qu'elle va s'envoler ; cependant sa danse est modérée , et ses pas sans prétention ; elle se contente de circuler avec légèreté, en développant ses formes aimables et gracieuses ; mais à quelques échappées on devine ses pouvoirs , et on soupçonne que si elle usait de tous ses moyens, madame Montessu aurait une rivale.

Même quand Toiseau marche on voit qu*il a des ailes.

Auprès de cette fille charmante qu'il avait retirée de sa pension, jouissant d'une fortune sagement administrée et d'une considération justement méritée, M. de Borose vivait heureux, et apercevait

306 MÉDITATION IXIX.

encore devant lui pne longue carrjèr0 à parcourir ; mais toute espirance est trompeuse, et on ne peut pas répondre de Tavenir.

Vers le milieu du mois de mars dernier , M. de Borose fut invité à a)1er passer upe journée à la campagne ayep quelques amis.

On était à un de ces jours prématurément chapd^ , avant^coureurs du printpmps , et on entencjqjt aux borner fie rhqrizon qpelques-uns de ces grondenients sourds qui font dire proverbialement que rhiver se casse le cou : ce qui n'empêcha pas qu'on se mit en route pour la promenade. Cependant bientôt le cipl prjt une face menaçante , les nuages s'amoncelèrent, et un orage i&pouvantable éclata avec tonnerre , pluie et grêle.

Chacun se sauva comme il put et où il put ; M. de Borose chercha un asile sous un peuplier dont les branches inférieures , inclinées en parasol , paraissaient devoir le garantir.

Asile funeste ! la pointe de l'arbre allait chercher le fluide électrique jusque dans les nuages , et la pluie en tombant le long des branches, lui servait de conducteur. Bientôt une détonnatioii effroyable se fit entendre , et l'infortuné promeneur tomba mort sans avoir eu le temps de pousser un soupir.

Enlevé ainsi par ce genre de mort que désirait Césaf , et sur lequel il n'y avait pas moyen de gloser, M. de Borose fut enterré avec les cérémonies du rituel le plus complet. Son convoi fut suivi jusqu'au cimetière du Père-Lachaise par une foule de gens a pied et en voitqre ; son éloge était dans toutes les bouches , et quand une voix amie prononça sur sa tombe une allocution touchante , il y eut écho dans le cœur de tous les assistants.

Herminie fiit atterrée d'un malheur si grand cl si inattendu ; elle n'eut pas de convulsions , elle n'eut pas de crises de nerfs, elle n'alla pas cacher sa douleur dans son lit ; mais elle pleura son pt're avec tant d'abandon , de continuité et d'amertume , que ses amis espérèrent que l'excès de sa douleur en deviendrait le remède , car nous ne sommes pas assez fortement li-em[)és pour éprouver pendant longtemps un sentiment si vif.

Le temps a donc fait sur œ jeune cœur son effet immanquable; Herminie peut nommer son père sans fondre en larmes ; oiais elle

LA GOURMANDISE CLASSIOUE. 807

en parle avec une piété douce , un regret si ingénu , un amour si actuel et un accent si profond , qu*il est impossible de l'entendre et de ne pas partager son attendrissement.

Heureux celui à qui Herminie donnera le droit de l'accompagner et de porter avec elle une couronne funéraire siir la tombe de leur père!

Dans une chapelle latérale de l'église de... on remarque chaque dimanche, à la messe de midi, une grande et belle jeune personne accompagnée par une dame âgée. Sa tournure est charmante, mais un voile épais cache son visage. Il faut cependant que les traits en soient connus , car on remarque tout autour de cette chapelle une

foule de Jeunes dévots de fraîche date , tous fort élégamment mis ,

et dont quelques-uns sont fort beaux garçons.

€)»rté«e d'one liéritf ère.

AssANT un jour de la rue de la Paix à la place Ven- ^ dôme , je fus arrêté par le cortège de la plus riche .héritière de Paris , pour lors à marier et revenant

du bois de Boulogne.

Il était composé comme il suit :

V La belle, objet de tous les vœux , montée sur un très beau cheval bai , qu'elle maniait avec adresse : amazone bleue à longue queue , chapeau noir à plumes blanches ;

2* Son tuteur , marchant à côté d'elle avec la physionomie grave et le maintien important attaché à ses fonctions ;

3* Groupe de douze à quinze poursuivants, cherchant tous à se faire distinguer , qui par son empressement , qui par son adresse hippiatrique , qui par sa mélancolie ;

4* Un en cas magnifiquement attelé, pour servir en cas de pluie

OU de faligue; cocher corpulent, jokey pas plus gros que le poing;

5° Domestiques à cheval de toutes les liv)*ées, en grand nombre et pêle-mêle.

Ils passèrent... et je continuai de méditer.

— Và-f^i^?t9^sÇ.*-Ç-t^

BonqntU

ASTBRBA est la dixième muse : elle préside aax jouissances du goût.

Elle pourrait prétendre à Tempire de l'uni- J^vers; car l'univers n'est [rien sans la vie, et ^;> tout ce qui vit se nourrit.

* \ Elle se platl particulièrement sur les coteaux où la vigne fleurit, sur ceux que l'oranger parfume, dans les bosquets où la truffe s'élabore, dans les pays abondants en gibier et en Fruits.

Quand elle daigne se montrer, elle apparaît sous la figure d'une

jeune fille: sa ceinture est couleur de feu; ses cheveux sont noirs, ses

yeux bleu d'azur, et ses formes pleines de grâces ; belle comme

Vénus, elle est surtout souverainement jolie.

Elle se montre rarement aux mortels ; mais sa statue les console

de son invisibilité. Un seul sculpteur a été admis à contempler tant de charmes, et tel a été le succès de cet artiste aimé des dieux, que quiconque voit son ouvrage , croit y reconnaître les traits de la femme qu'il a le plus aimée.

De tous les lieux où Gastéréa a des autels , celui qu'elle préfère est celte ville , reine du monde, qui emprisohne la Seine enthé les marbres de ses palais.

Son temple est bâti sur cette montagne célèbre à laquelle Mars à donné son nom; il est posé sur un sdcle immense de marbré blahc^ sur lequel on monte de tous côtés par cent marches.

C'est dans ce bloc révéré que sont {)ercés ces souterrains inystérieux où l'art interroge la nature et la soumet à ses lois.

C'est là que l'air, l'eau , le fer et le feu , mis en action par des mains habiles , divisent, réunissent, triturent, amalgament et produisent les effets dont le vulgaire ne connaît pas la cause.

C'est de là enfin que s'échappent , à des époques déterminées , des recettes merveilleuses dont les auteurs aiment à rester inconnus , parce que leur bonheur est dans leur conscience , et que leur récompense consiste à savoir qu'ils ont reculé les bornes de la science et procuré aux hommes des jouissances nouvelles.

Le temple , monument unique d'architecture simple et majestueuse , est supporté par cent colonnes de jaspe oriental et éclairé par un dôme qui imite la voûte des cieux.

Nous n'entrerons pas dans le détail des merveilles que cet édifice renferme i il suffira de dire que les sculpture» qui en ornent les frontons , ainsi que les bas-reliefs qui en décorent l'enceinte , sont consacrées à la mémoire des hommes qui ont bien mérité de leurs semblables par des inventions utiles , telles que l'application du feu aux besoins de la vie, l'invention de la charrue , et autres pa-> reilles.

Bien loin du dôme et dans le sanctuaire , on voit la statue de la déesse: elle a la main gauche appuyée sur un fourneau, et tient de la d^oite la production la plus chère à ses adorslteurs.

Le baldaquin de cristal qui la couv^e est soutehu t)ar huit colonnes de même matière i et ces côlohties , conlinuelletnènt inon-

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