PRÉFACE
Pour offrir au public l'ouvrage que je livre à sa bienveillance, je ne me suis pas imposé un grand travail, je n'ai fait que mettre en ordre des matériaux rassemblés depuis longtemps ; c'est une occupation amusante, que j'avais réservée pour ma vieillesse.
En considérant le plaisir de la table sous tous ses rapports, j'ai vu de bonne heure qu'il y avait là-dessus quelque chose de mieux à faire que des livres de cuisine, et qu'il y avait beaucoup à dire sur des fonctions. si essentielles, si continues, et qui influent d*une manière si directe sur la santé, sur le bonheur, et même sur les affaires.
Cette idée-mère une fois arrêtée, tout le reste a coulé de source : j'ai re-* gardé autour de moi, j'ai pris des notes, et souvent, au milieu des festins les plus somptueux, le plaisir d'observer m'a sauvé des ennuis du convivial.
Ce n'est pas que, pour remplir la tâche que je me suis proposée , il n'ait fallu être physicien, chimiste, physiologue, et même un peu crudit. Mais, ces études, je les avais faites sans la moindre prétention à être auteur; j'étais poussé par une curiosité louable, par la crainte de rester en arrière de moa
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siècle, et par le désir de pouvoir causer, sans désavantage, avec les savants, avec qui j'ai toujours aimé à me trouver (1).
Je suis surtout médecin-amateur; c'est chez moi presque une manie, et je compte parmi mes plus beaux jours celui où, entré par la porte des professeurs et avec eux à la thèse de concours du docteur Gloquet, j'eus le plaisir d'entendre un murmure de curiosité parcourir l'amphithéâtre, chdque élève demandant à son voisin quel pouvait être le puissant professeur étranger qui honorait l'assemblée par sa présence.
11 est cependant un autre jour dont le souvenir m'est, je croiâ, aussi cher : c'est celui où je présentai au conseil d'administration de la société d'encouragement pour rindustrie nationale, mon irrorateur^ instrument de mon invention, qui n'est autre chose que la fontaine de compression appropriée à parfumer les appartements.
Tavais apporté dans ma poche ma machine bien chargée; je tournai le robinet, et il s'en échappa, avec sifflement, une vapeur odorante qui, s'élcvant jusqu'au plafond, retombait en gouttelettes sur les personnes et sur les papiers.
C'est alors que je vis avec un plaisir inexprimable les tètes les plus savantes de la capitale se courber sous mon irroration, et je me pâmais d'aise en remarquant que les plus mouillés étaient aussi les plus heureux.
En songeant quelquefois aux graves élucubrations auxquelles la latitude de mon sujet m'a entraîné, j'ai eu sincèrement ia crainte d'avoir pu ennuyer; car, moi aussi, j'ai quelquefois bâillé sur les ouvrages d'autrui.
J'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir pour échapper à ce reproche ; je n'ai fait qu'effleurer tous les sujets qui ont pu s'y prêter : j'ai semé mon ouvrage d'anecdotes, dont quelque»>unes me sont personnelles; j'ai laisse à l'écart un grand nombre de faits extraordinaires et singuliers, qu'une saine critique doit faire rejeter; j'ai réveillé l'attention en rendant claires et poj;)ulaires certaines connaissances que les savants semblaient s'être réservées. Si, malgré tant d'efforts, je n'ai pas présenté à mes lecteurs de la science facile à digérer, je n'en dormirai pas moins sur les deux oreilles, bien certain que la majorité m'absoudra sur l'intention.
On pourrait bien me reprocher encore que je laisse quelquefois trop courir ma plume, et que, quand je conte, je tombe un peu dans la gamilité. Est-ce ma faute à moi si je suis vieux? Est-ce ma faute si je suis comme IHyssc, qui avait vu les mœurs et les villes de beaucoup de peuples? Suis-jc donc blâmable
(1) « Venez dîner avec moi jeudi prochain, me dil un jour M. GrelTuhle, je vous ferai trouver avec des savants ou avec des gens de lettres, choisissez. — Mon choix <?sl fait, répondis-je ; nous dînerons deux fois. » Ce qui eut effectivement lieu, et (e repas des gens de lettres était noiaMement plus délicat et plus soigné.
( Vofffi la Méditation A'. )