PREFACE. XXI
de faire ua peu de ma biographie? Enfin il faut que le lecteur me tienne l'omple de ce que je lui fais grâce de mes Mémoires politiques^ qu'il faudrait bien qu'il lût comme tant d'autres, puisque, depuis trente-six ans, je suis aux premières loges pour voir passer les hommes et les événements.
Surtout qu'on se garde bien de me ranger panni les compilateurs : si j'en avais été réduit là, ma plame se serait reposée, et je n'en aurais pas vécu moins heureux.
J'ai dit, comme Juvénal :
Semper ego auditor tantum! nunquamnc rcponain!
€t ceux qui s'y connaissent verront facilement qu'également accoutume au tumulte de la société et au silence du cabinet, j'ai bien fait de tirer partie de l'une et de Tautre de ces positions.
Enfin, j'ai fait beaucoup pour ma satisfaction particulière ; j'ai nommé plusieurs de mes amis qui ne s'y attendaient guère, j'ai rappelé quelques souvenirs aimables, j'en ai fixé d'autres qui allaient m'échapper; et, comme on dit dans le style familier, fai pris mon café.
Peut-être bien qu'un seul lecteur , dans la catégorie des allongés, s'écriera : « Tavais bien besoin de savoir si A quoi pense-t-il, en disant
que etc., etc.? v Mais je suis sûr que tous les autres lui imposeront silence, et qu'une majorité imposante accueillera avec bonté ces effusions d'un sentiment louable.
U me reste quelque chose à dire sur mon style, car le style est tout l'homme, dit Buffon.
Et qu'on ne croie pas que je vienne demander une grâce qu'on n'accorde jamais à ceux qui en ont besoin : il ne s'agit que d'une simple explication.
Je devrais écrire à merveille, car Voltaire, Jean-Jacques, Fénélon, Buffon, et plus tard Cochin et d'Aguesseau, ont été mes auteurs favoris, je les sais par cœur.
Mais peut-être les dieux en ont-ils ordonné autrement; et s'il est ainsi, voici la cause de la volonté des dieux.
Je connais, plus ou moins bien, cinq langues vivantes, ce qui m'a fait un répertoire immense de mots de toutes livrées.
Quand j'ai besoin d'une expression, et que je ne la trouve pas dans la case française, je prends dans la case voisine, et de là, pour le lecteur, la nécessité de me traduire ou de me deviner : c'est son destin.
Je pourrais bien faire autrement, mais j'en suis empêché par un esprit de système auquel je tiens d'une manière invincible.
Je suis intimement persuade que la langue française, dont je me sers, est comparativement pauvre. Que faire en cet état? Emprunter ou voler.