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Physiologie du lion

Au commencement, une foule de créatures charmantes ornaient les diverses contrées du monde élégant.

Et la Mode vit qu’il manquait un roi à tous ces êtres qu’avait formés son caprice.

Et elle dit :

« Faisons le lion à notre image et ressemblance.

» Que le boulevard soit son empire.

» Que l’Opéra devienne sa conquête.

» Qu’il commande en tous lieux, du faubourg Montmartre au faubourg Saint-Honoré. »

Et le lion parut.

Alors il assembla ses sujets autour de lui, et donna à chacun son nom en langue fashionable.

Il appela les uns lionnes. C’étaient de petits êtres féminins richement mariés, coquets, jolis, qui maniaient parfaitement le pistolet et la cravache, montaient à cheval comme des lanciers, prisaient fort la cigarette, et ne dédaignaient pas le Champagne frappé.

Un chasseur gigantesque a coutume de les accompagner, simplement pour prévenir de dangereuses querelles entre lions et lionnes,

en montrant les crocs de sa moustache, et éviter ainsi l’effusion du sang.

Il en nomma quelques-uns panthères ; ces féroces Andalouses, aux allures ébouriffantes, à l’œil de feu, se font remarquer par l’étalage luxuriant de leurs coiffures, l’exagération de leurs crinolines, et cherchent incessam-

ment sur l’asphalte des boulevards un équi¬

page à conquérir et un cœur à dévorer.

Il y en eut auxquels il imposa la dénomination de tigres , sans qu’ils aient jamais

mangé personne. Au contraire, l’obéissance, la

soumission est leur première vertu. Leur chapeau à cocarde noire, leurs bottes à retroussis, leur veste bleue et leur gilet bariolé couvrent des gamins arrachés aux plaisirs de la pigoche. Enfin d’autres reçurent le nom de rats :

sylphes rongeurs, d’une nature extrêmement vorace, souples du reste, séduisans capricieux,

que laisse tomber le ciel de l’Opéra sur l’asphalte du boulevard.

Et la Mode vit que son ouvrage était bon.

Alors on entendit résonner l’hymne suivant, que ces animaux terribles ou charmans chantaient à leur roi...

Mais je répéterai plus tard ces accords mélodieux.

Vite, mes bottes à Fécuyère, ma cravache et mon poney d’Ecosse,

Que j’esquisse au galop le lion, cette individualité fringante dont j’ai raconté l’origine, et dépêchons ;

Car on ne l’arrête pas à poser long-temps devant l’artiste : elle s’enfuit à travers la vie comme un songe , et parcourt toujours la société à bride abattue.

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