‹ Physiologie du lionChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Définition.

Qu’est-ce qu’un lion ?

Érudits de l’Institut, d’Hoziers modernes, et vous, ô Granier de Cassagnac, qu’en pensez-vous ?

Est-ce un bélître qui cherche à faire remarquer son costume par sa figure et sa figure par son costume ?

Est-ce un individu que la nature a doué de goûts excentriques , d’un caractère casseur, qui porte des habits à la mode, ne parle que chevaux, chiens et maîtresses, a des créanciers, et dans sa poche quelques billets de mille francs ?

Cette seconde définition me semble plus vraie, et surtout plus polie. La dernière condition qu’elle exige exclut, j’en conviens, de la classe des lions une multitude de personnes d’ailleurs fort recommandables ;

Mais pourquoi ne sont -elles favorisées

d’aucune espèce de billets de mille francs?

(Certes, voilà un pourquoi bien impertinent ! )

Maintenant je reprocherais à ce dieu qui créa le lion français (si tant d’audace n’était un crime de la part d’un simple mortel), d’avoir manqué d’originalité dans sa création ;

D’avoir dérobé au génie britannique le feu dont il anima cette puissante royauté ;

Enfin d’avoir restreint parmi nous l’espèce léonine avec une légèreté intolérable.

En effet , le lion existe depuis long-temps en Angleterre , et toutes les sommités, non pas seulement celles de la mode, reçoivent ce titre glorieux. Byron jadis était lion littéraire ; O’Connell représente aujourd’hui le lion de la réforme , et Wellington celui des combats.

Je demande pour quelle raison nos Blummel jouissent du privilège exclusif de s’intituler lions?

Bussy-Rabutin avait formulé le vaniteux libertinage des roués , Rousseau le déisme des premiers anglomanes, Fréron le sensualisme révolutionnaire de la jeunesse dorée ; ainsi la pensée de chaque siècle a dominé ses

modes. C’est de notre mépris pour toute croyance, de nos passions inquiètes, de nos façons cavalières, dévergondées, que le lion du dix-neuvième siècle a su se faire la vivante expression. Combinez les fantaisies maladives de lord Byron et le cynisme fardé des Premières armes de Richelieu, et vous aurez au moral ces gentlemen mahométans qui fument en France le chibouque et s’étendent de travers sur les coussins de leurs divans.

Quant à l’extérieur, le lion, tel que nous avons le bonheur de le posséder en cette année de grâce 18M, n’aurait pas été déplacé chez la Parabère, au bon temps du régent. Sa chevelure ressemble presque à une perruque de Frison ; nos artistes tailleurs ont donné à son paletot je ne sais quelles manches dix-huitième siècle à larges paremens de velours ornés de deux boutons géans, en ont drapé les basques autour de lui avec un chique éminemment rococo, coupent ses habits à la française, échancrent ses gilets à la financière, et en accommodent parfaitement l’ouverture au jabot de dentelle qui doit s’y montrer. Son pantalon à gu êtres, étroitement serré au genou, remplace convenablement le bas

de soie et la culotte à rosettes. Ajoutez à cela

ses gants jaunes, sa canne à pomme d’or de

Verdier, son chapeau de Bandoni, et vous trouverez peu de différence du lion au roué, pour le vêtement bien entendu.

La perplexité dans laquelle je me suis trouvé au commencement de ce chapitre m’engage à donner en le terminant à la haute fashion un conseil que je crois utile : c’est de rédiger ses assises, et de déterminer exactement les conditions requises pour devenir lion .

Elle préviendrait ainsi de fâcheuses méprises, et simplifierait la grave question que je viens de résoudre, en créant un principe immense qui la dominerait.

Les conditions seraient par exemple :

1° D’avoir au moins 40,000 livres de rentes, un emploi ou des talens artistiques éminens ;

2° De connaître toutes les variétés de panthères ou toutes les panthères des Variétés ;

3° De compter parmi les membres du Jockey’ s-club ;

4° Parmi les abonnés de l’Opéra ;

5° De se tenir sur les limites les plus extrêmes de la mode ;

6° De se fournir chez des faiseurs approuvés ;

7° D’entretenir une fille de théâtre , ou tout autre individu du sexe féminin, peu estimable , mais très-estimé. . . 500 francs par mois et au-dessus ;

8° De s’être cassé une ou plusieurs côtes dans les courses au clocher ;

9° De connaître à fond la cachucha appliquée à nos mœurs ;

10° D’avoir étudié le pugilat moderne, la canne, l’escrime et autres arts d’agrément ;

11° Et de ne jamais descendre à son dîner au-dessous du fdet de bœuf et du rôti de venaison.

De plus, un symbole étant nécessaire à toute association, le lion devrait réciter soir et matin cette prière, qui me semble résumer assez bien sa foi.

« Notre père, qui n’êtes pas à Paps, que votre nom soit béni, que votre héritage m’arrive, qu’une place honorable vous soit accordée dans le ciel. Donnez-moi le pain quotidien et pas mal d’autres choses ; payez mes dettes, comme mon grand-père a dû payer les vôtres, et ne m’abandonnez pas aux Anglais ; mais surtout préservez-moi des gardes du commerce. Ainsi soit-il. »

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