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CHAPITRE XVII

Les Lions de province.

Le lion existe -t-il en province ?

Peut-il respirer loin de l’atmos- ^ phère pa- ^ risienne ?

sa crinière se colorel-elled’un reflet d’or et de pourpre sans le soleil des boulevards? sait-il rugir hors de sa loge de l’Opéra, hors du

boudoir de scs Lorettes et des salons éblouissansdu Jockey’s-club et du café de Paris?

Les voyageurs modernes affirment que la race léonine s’acclimate parfaitement sous les latitudes de Brives-la- Gaillarde et de Saint- Quentin.

On conçoit que la nécessité de trouver une solution certaine à la grande question posée au commencement de ce chapitre a dû nous préoccuper vivement. Aussi nous avons bravé pour l’obtenir tous les dangers d’une excursion lointaine. Nous avons tenté un voyage à travers les déserts de la province, visité les chefs-lieux, découvert des sous-préfectures que M. Alexandre Dumas lui-même n’avait pas explorées; et nous pouvons assurer, sous la foi du serment , que Carpentras a ses lions, ses tigres, ses panthères, sa loge infernale, et son café. . . de Carpentras.

A ouïr cette proposition paradoxale, nous ne doutons pas que nos lecteurs ne soient frappés de stupeur, et qu’ils ne s’écrient en eux-mêmes, comme s’il s’agissait d’un premier-Paris du Constitutionnel :

— Vieux blagueur, va!...

Mais nous avons rapporté des preuves avec nous. Nous portions un daguerréotype. Le soleil nous favorisant de ses rayons, et un

lion de Fendroit ayant bien voulu se soumettre à notre expérience, nous l’avons croqué et le voilà :

Voici le lion de Carpentras !

Ceux des autres villes de la province, décrits par les géographes, lui ressemblent à peu près.

Le lion provincial se fait habiller à Paris; quelquefois dans son pays, mais suivant les gravures publiées par la Sy lphide et le Follet. De là deux inconvéniens, conséquences de son exi l. Ou bien le tailleur indigène s’effraye des difficultés d’une coupe nouvelle, craint pour sa réputation et plus encore pour son Elbeuf, et s’obstine à ne formuler l’habit voulu qu’après en avoir obtenu des modèles ; ou le vêtement qu’apportent les messageries à l’Apollon de nos départemens dessine mal ses formes; l’artiste parisien, peu certain de ses mesures, ayant voulu le tenir avantageux. Dans le premier cas , le lion de province se trouve toujours à la mode... de l’année passée; dans le second, son costume semble avoir été taillé sur les proportions d’une guérite, et présente une analogie désespérante avec la capote d’un tourlourou.

De plus , rien n’égalant les caprices de la mode et son inconstance, des raisons d’économie domestique collent au dos de notre bipède infortuné chacune de ses fourrures long-temps après qu’elle a perdu ses poils et son à-propos. De façon qu’en arrivant à Carpentras, nous vîmes avec stupéfaction des

queues de morue magnifiques battre encore les jarrets des dandys les plus célèbres par leur puritanisme et leurs folies.

La fashion de nos départemens n’ignore pas le vernis et se livre immodérément au luxe des gants jaunes. Elle a soin de tenir la main fermée quand leur couleur si délicate commence à tourner au noir vers l’extrémité des doigts ; car la civilisation ne l’a point encore favorisée des bienfaits du nettoyage et du mouton piqué à vingt-neuf sous.

Séducteur par caractère, et don Juan par état, le dandy provincial ne se montre pas insensible aux charmes de la prima donna, de la première, de la deuxième et de la troisième amoureuse du théâtre de sa ville natale. Il s’accommode parfaitement des soubrettes, et descend même volontiers jusqu’à la duègne , quand la duègne n’est pas trop déchirée et se montre facile en fait de conventions préliminaires. On le voit rarement danser aux soirées particulières. Il fuit l’assemblée , les bals du commerce et généralement tous les lieux où se montrent les fdles à marier, astres resplendissans de beauté, de jeunesse et de tout l’éclat du madapolam.

Il trouve l’ingénue bégueule et le quadrille classique horriblement ennuyeux. Il préfère de sa loge d’avant-scène, imitation des loges infernales de l’Opéra, jeter son prospectus aux actrices, régenter le parterre, et effrayer la direction par ses rugissemens. La loge infernale en province est un lieu trèsbien fréquenté et très-agréable. On n’v joue pas, on n’y est pas forcé de filer le sentiment et de causer littérature avec des demoiselles récemment arrivées de la pension du cheflieu : on y économise son esprit, sa chandelle et son argent.

En revanche, quand un bal de grisettes est annoncé, le vaurien prend ses bottes à éperons, son frac barbeau et son mazagran, et va chicander avec les couturières. Rien n’est humanitaire comme la couturière de province, si ce n’est la couturière de Paris. Après le bal le danseur reconduit sa belle partenaire, et se repose un instant chez elle. Quelquefois, comme dans Indiana et Charlemagne , ils répètent l’en avant-deux sans cloison intermédiaire, et continuent de se faire vis-à-vis.

Chaque matin, notre fashionable, en robe

de chambre, descend dans sa cour fumer une pipe et surveiller la toilette de son cheval. Comme le palefrenier ne compte guère parmi les objets de luxe dont l’a doué la fortune, son tigre procède au pansement. Cette expression de tigre est juste le dimanche et fausse le reste de la semaine. J’en avertis pour l’exactitude de cette physiologie. Du lundi au samedi soir, le groom de province, espèce qui varie entre quinze et cinquante ans, se métamorphose en jardinier, en valet de chambre, en laboureur, en maître d’hôtel, suivant les besoins de la maison. J’en ai connu qui étaient maçons, outre cela, courriers d’amour, vignerons et quelque peu serruriers. Le dandy départemental aime donc les chevaux? Plus encore que les grisettes; et c’est justice , le cheval étant un être beaucoup plus utile, puisqu’il sert à plusieurs fins.

Le tigre du lion de province se transforme seul avec autant de facilité que son cheval. Ce dernier traîne le char-à-bancs où son maître promène ses maîtresses, l’engrais nécessaire à ses propriétés , son tilbury de voyage, ses récoltes et l’omnibus héréditaire de sa famille. Le dandy regrette de ne pou-

voir le convertir aussi facilement en cheval de course. Pendant notre séjour à Carpenîras, les centaures de cette sous-préfecture tentèrent un steeple-chase avec des coureurs depuis long-temps domptés de la Camargue. Toutes les bêtes engagées avaient été couronnées plusieurs fois , mais non pas de gloire. On pariait cinquante francs. . . et au-dessous. La solennité avait attiré toute la ville sur le turf, et le rédacteur en chef du journal du département avait préparé un dithyrambe pour le vainqueur en patois provençal. Mais aucun des gentlemen n’arriva au but. Tous firent le demi-tour à la vue du premier fossé. La foule les attendit en vain jusqu’au soir dans les champsentre Serres etLoriol. Quand elle rentra en ville, les héros du sport buvaien t de la bière et fumaient la pipe sur les bancs peints en vert de leur club des jockeys.

Le jockev’s-club en province est simplement le café le mieux fréquenté. Quand la ville a un café militaire, il jouit invariablement du privilège de réunir la fashion ; parce que sa situation sur la place d’armes en expose davantage les habitués aux regards des promeneuses. Le lion se plaît à v venir pren-

■cire son verre d’absinthe, frapper du bout de sa cravache les tiges de ses bottes, consommer son grog à l’anglaise et caramboler par effet.

Le dandy provincial a donc fini par considérer son alezan comme totalement inhabile à la course. Il a compris que l’art vétérinaire permet tout au plus le grand trot à cet animal. En conséquence, il se contente de le faire piaffer aux cavalcades hebdomadaires dont il prend sa part chaque dimanche. S’il le lance au galop, c’est dans l’intérieur de la ville, seulement pour attirer messieurs du commerce sur le pas de leur boutique, et jeter l’épouvante parmi les bonnes d’enfant. Dans ses promenades, il va majestueuse¬

ment au pas. Trouve-t-il une auberge sur son

chemin, il s’arrête pour se rafraîchir, parle à voix haute, frappe sur les tables, embrasse la servante et l’appelle — la belle enfant... quand bien même elle aurait cinquante ans. Nous ajouterons, pour terminer cette esquisse, que le fashionable fait profession d’incrédulité, et que son pasteur a remarqué l’absence au sermon, à la messe, de ce jeune insensé. Il vient d’abandonner l’école de Voltaire pour embrasser les doctrines de Saint-Simon , et quittera les saint-simoniens pour donner tête baissée dans le fouriérisme, aussitôt que l’inoctavo de madame Gatti de Gamond lui sera parvenu.

Un petit nombre d’oisifs, d’anciens officiers de cavalerie , quelques employés de l’administration des eaux et forêts, recrutent la fashion provinciale. Les belles joueuses de loto de l’endroit en décorent les affiliés du nom de mirliflors ; elle accapare également les docteurs en médecine et les licenciés en droit nouvellement arrivés de Paris. Ce dandysme bâtard leur sert de moyen terme entre les habitudes de la capitale et la paisible existence du provincial. Ils oublient ainsi Bobino, la Chaumière et les jeunes filles du quartier

latin , simples et fraîches comme une fleur des champs.

Mais bientôt arrivent l’âge et les créanciers. Le gant-jaune commence à perdre sa considération dans l’arrondissement quand il se trouve à découvert de cent écus. Rien de plus criard, rien de plus honteux que les dettes de province, où tout le monde se connaît. Aussi les mamans cessent-elles bientôt de faire au lion des avances , et les héritières paraissent -elles s’apercevoir qu’il a i passé trente ans. Alors le désir de prendre une position sociale, les remontrances paternelles, l’ennui de son inutilité, le ramènent peu à peu aux réalités de ce monde. Il renonce à i ses folies, achète une étude ou monte une ( maison pour faire de la clientèle. Enfin il prend une dot, malheureusement accompa- !gnée d’une femme, avec laquelle dot il couvre ses frais d’établissement. Dès lors commence pour le lion de province cette vie monotone et régulièrement mesquine que M. de Balzac a su peindre avec tant de vérité.

Le papillon a formé sa chrysalide;

Et pour lui s’ouvre une triste saison d’hiver, qui ne doit plus finir.

%mne.

Redisons maintenant l’hymne sublime que tous les êtres du monde élégant chantèrent à leur roi quand ils en eurent reçu leurs noms :

Être mille fois heureux , direntils, dominateur des coulisses, des salons et des boulevards, ô lion ! rien n’égale ta superbe attitude , et tu as raison d’être fier.

Comme ton regard est noble, quand tu le plonges dans

l’espace à des profondeurs incommensurables!

Que d’attraits dans les ondulations de ta barbe et les boucles de tes cheveux !

Comme ton attitude ravit quand tu ouvres les bras en équerre, quand tu fais siffler l’air sous ta cravache, jetant autour de toi d’inévitables séductions !

Tes bottes de Martin sonnent mélodieusement sur l’asphalte ;

Une exquise fumée s’échappe de ton cigare à quatre sous ;

Les femmes de la rue de Bréda t’adorent ;

La Chaussée d’Antin te possède et le faubourg Saint-Germain t’envie.

Pour toi les gilets se coupent à Jean de Bourgogne ;

Pour toi Péwestorf inventa ses modes ingénieuses ;

Pour toi Mayer vend des gants, pour toi Verdier fait des cannes;

Pour toi les héritières ne mûrissent pas sous l’édredon.

Oui, tu as raison d’avoir du toupet; Michalon t’en prépare d’ébourriffans.

Oh ! que tu as laissé loin derrière toi les élégaus tes devanciers!

Ils vivaient au jour le jour, sans approfondir le monde, ses croyances et ses préjugés.

Mais tu as sondé les pensées des hommes ;

Tu as exploré le cœur des femmes ;

Et, nouveau don Juan, tu as compris que tout est illusion, vanité...

Que cette vie n’est qu’un désert de sable aride, avec un moyen de transport quelconque, un chameau, par exemple, pour faire le voyage, et du vin de Champagne pour se désaltérer.

Avec ta morale sagement épicurienne et les chapeaux élastiques, tu ne crains plus les déceptions poignantes,

Et tu braves les renfoncemens.

Gloire à ton binocle, gloire à ta cravache, gloire au vernis brillant de ta chaussure !

Sois demain tout différent de ce que tu es aujourd’hui, de ce que tu fus hier, grâce aux charmans caprices de la mode ;

Mais, ô gentilhomme français, ô roué, ô petit-maître, ô incroyable, ô mirliflor, ô

dandy, ô lion, que ta race ne périsse jamais, et qu’elle se perpétue dans tous les siècles des siècles.

Ainsi soit-il !...

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