CHAPITRE X
Le Médecin des Eaux.
e médecin des eaux est enlh fi core , si l’on veut, une variété de la classe des hydropathes dont nous vous avons entretenu dernièrement , sauf qu’au lieu de préconiser l’eau en général , il ne vante les qualités que de ses eaux en particulier. — Chacun prêche pour son saint , surtout quand ce saint rapporte , bon an mal an , un petit casuel de cinq ou six mille francs.
Vous 11’êtes pas sans savoir que tout établissement thermal possède , outre sa source
minérale , un ou deux médecins qui sont chargés par le gouvernement de donner des consultations aux malades qui viennent de tous les points de la France chercher un soulagement à leurs maux réels ou imaginaires.
Ces docteurs pourraient parfaitement guérir les hypochondriaques si ces malades s’établissaient derrière un paravent et assistaient ainsi à toutes les consultations qui se succèdent depuis le matin jusqu’au soir.
Voici un malade qui arrive et qui se plaint de souffrir des reins , du foie et de la rate ! Le docteur lève les yeux au plafond , réfléchit profondément pendant quelques minutes avant de formuler son ordonnance , puis se décide à dire avec le ton sacramentel de rigueur :
« Vous boirez matin et soir trois verres d’eau , et vous prendrez chaque jour un bain d’une heure , et cela pendant toute la saison. »
Arrive un autre malade qui est très-content de ses reins , de son foie et de sa rate , mais qui se lamente sur son estomac !
Le docteur relève ses yeux au plafond , reréfléchit profondément pendant quelques minutes , afin de chercher l’ordonnance qui puisse soulager efficacement ce nouveau genre de ma-
ladie et dit avec le sang-froid particulier aux médecins des eaux , et avec l’organe qui n’appartient qu’à cette institution :
« Pendant toute la durée de la saison , vous prendrez chaque jour un bain d’une heure , et vous boirez soir et matin trois verres d’eau. » Arrive un troisième visiteur dont l’estomac digérerait de la galette ou des vaudevilles du Gymnase, choses éminemment lourdes, comme chacun le sait , mais qui souffre de rhumatismes aigus qui lui font pousser des cris idem.
Le docteur ne veut pas laisser un de ses semblables souffrir ainsi plus long-temps, et il se livre immédiatement aux méditations les plus profondes de son art sublime. — Aussi, après avoir suffisamment considéré le pour et le contre sous la forme du plafond , il se décide à rendre cet oracle non moins sûr que celui de Calchas : •
« Soir et matin , pendant toute la durée de la saison , vous boirez trois verres d’eau , et chaque jour vous prendrez un bain d’une heure. »
Ne peut-on pas s’écrier comme le bon monsieur Jourdain : Que de choses dans la médecine !
Il est vrai que là ne se bornent pas les fonctions du médecin des eaux. Il se lève tous les matins de bonne heure et se rend aussi à la source, non pas pour boire lui -même trois verres d’eau, — diable! il n’est pas assez... malade pour cela, — mais pour voir boire toute la société.
Car il paraît qu’aux eaux on croit qu'il y a différentes manières de boire. — Cependant il me semble qu’il suffirait d’avoir dit aux
moins intelligents : « Vous boirez trois verres d’eau , » pour savoir ce que cela signifie. — A la rigueur , à la grande rigueur , le médecin pourrait ajouter : « V ous boirez vousmême! » comme le recommande le charlatan Fontanarose dans le Philtre.
Pourtant, nous comprenons la présence du médecin à la source quand la scène aquatique en question se passe dans certaines villes d’Allemagne , où les mots français n’ont pas totalement la même signification qu’en France.
Ainsi , quand le médecin vous a dit dans le langage qu’il s’imagine être du français :
« Monzieu, vous z’irez à la zource dous les madins et fous boirez gudre verres Peau ; » vous croyez que , quand vous avez avalé quatre grands verres d’eau, vous j avez parfaitement rempli les intentions hydrauliques de la faculté.
Eh bien ! pas du tout , vous n’êtes qu’à moi- I tié de votre besogne , — ces énormes verres | de Bohême qui contiennent une demi-bouteille et que vous n’avez avalés qu’à force d’efforts , i ne sont pas encore considérés comme des verres I en Allemagne. Ce ne sont que des demi-verres, i Ee véritable verre, le ivider corne , contient
une bouteille entière , et c’est quatre ustensiles pareils qu’il s’agit de vider dans un estomac qui quelquefois n’a été primitivement établi par la nature que pour contenir au plus un litre.
Pendant quatre ou cinq mois, le médecin des eaux se livre aux fonctions détaillées cidessus ; mais pendant le reste de l’année , c’est bien différent, — il ne fait rien du tout.
Aussi en voit-on bien rarement mourir de fatigue , et ils atteignent généralement un âge fort avancé , à moins que par une grande imprudence, venant à éprouver une indisposition , ils ne s’avisent de se traiter eux-mêmes.