CHAPITRE XI
Le Médecin des Dames.
| ar dignité et par manque de fonds, certains médecins ne ^ ,M|jf veulent pas employer le charlatanisme des journaux pour arriver à la t-éputation, mais ils ont un moyen non moins sûr , — il exige seulement de l’adresse , de bonnes manières et des gants jaunes. —Après cela ils seraient noirs, que cela reviendrait absolument au même.
Nous ne parlons pas de la science , parce qu’il est reconnu que tous les médecins en ont énormément.
Si je n’étais pas ce que je suis , — c’est-àdire rien du tout, position sociale la plus agréable de toutes , — je voudrais être médecin des dames.
Le médecin des dames a de nos jours remplacé le confesseur; et il est même encore plus que le confesseur, car il est le souverain directeur de l’âme et du corps de sa cliente. — Une femme peut avoir des secrets pour son mari ou pour son amie la plus véritable ( s’il existe des amies véritables ) ; — mais elle n’en a pas pour son docteur, qui, même pour traiter un simple coriza, plus vulgairement connu sous le nom de rhume de cerveau, exige probablement que sa jolie malade lui déclare si le moral n’est pas attaqué.
Or, il n’est pas une femme , — jeune surtout , — qui n’ait le moral plus ou moins attaqué.
L’une désire un cachemire vert , — l’autre des boucles d’oreilles en diamants ; — celle-ci veut une calèche , — celle-là une maison de campagne. — Or, le meilleur moyen d’arriver à faire satisfaire par le mari tous ces goûts plus ou moins ruineux, c’est d’avoir une bonne petite maladie nerveuse qui rende inévitable
l’intervention du médecin, — et du spécifique nommé plus haut.
*11 faudrait qu’un mari fût un barbare pour ne pas faire l’empiète d’un cachemire vert ordonné en guise d ejulep , — ou d’une petite maison de campagne prescrite par la Faculté.
Quand les conseils du médecin ont produit leur effet , la jolie malade lui dit : — Docteur, vous êtes un homme charmant ! — f/est la manière de remercier le mari.
Il y a des femmes qui, pour se poser agréablement dans le monde , touchent du piano, jouent la comédie de société , ou pratiquent
l’accordéon ; — d’autres se font femmes de lettres et donnent des soirées où, sous l’appât d’un punch à la romaine qui n’arrive jamais, elles font avaler à leurs invités plusieurs élégies escortées de pas mal de rêveries! — D’autres enfin, privées de tous ces talents que nous aurons la politesse de nommer d’agrément, ne veulent pourtant pas renoncer au plaisir de se poser aussi d’une manière quelconque , — en conséquence elles se posent en femmes malades.
De la sorle elles ont toujours un sujet de conversation inépuisable, — chose la plus précieuse pour toute femme qui n’a rien à faire du
matin au soir. —Il est bien entendu qu’elle se crée alors une maladie dont les détails n’aient rieii de disgracieux, — et les nerfs sont tout ce que l’on peut choisir de mieux.
Un médecin qui voudrait prouver à sa jolie cliente qu’elle est bien portante quand elle veut être malade, serait un être bien peu intelligent ; aussi a-t-il toujours quelque remède à prescrire pour combattre cette terrible maladie. — L’ordonnance de l’emploi le plus fréquent consiste en un verre d’eau fdtrée, dans lequel on fait dissoudre avec le plus grand soin quelques centigrammes de cette substance blanche que l’on vend chez les pharmaciens et aussi chez les épiciers, sous le nom de sucre , — puis on ajoute à cette potion quelques gouttes d’une petite fiole qui sent, à s’y méprendre, l’eau de fleurs d’oranger.
Et voilà une femme sauvée! — au moins pour quelques jours.
Le médecin des dames est presque toujours attaché à quelque théâtre , et il peut encore continuer dans les coulisses son rôle de Français galant , en accédant à tous les caprices des actrices à la mode , qui désirent avoir un certificat de * maladie pour pouvoir aller faire une'