‹ Physiologie du médecinChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du nombre des médecins qui exercent ou plutôt qui n’exercent guère en France,

IC % ls sont quatre cents?

— Oui, monsieur; quatre

— A Lyon?

— Oui, monsieur; rien qu’à Lyon!

— Heureuse ville, mais malheureux

/ médecins !

Voilà pourtant où nous a conduits cette manie de donner ce qu’on appelle une éducation libérale à tous les jeunes Français quelconques , soit que le sort les ait fait naître au sein des villes ou des campagnes, — de la richesse ou de la médiocrité non dorée , — de la noblesse ou delà ferblanterie !

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Qu’arrive-t-il depuis que tous les moutards ont été reconnus par la Charte égaux devant la grammaire latine et YHistoriæ grœcœ ! — c’est que tout le monde étant savant , tout le monde ayant obtenu au moins un accessit de thème latin ou de version grecque , tout le monde aussi se croit nécessairement appelé à obtenir les plus brillants succès dans les carrières libérales.

En conséquence, des pères de famille qui ont parcouru l’existence la plus honorable dans la bonneterie ou l’ébénisterie rougiraient de ne pas faire de leurs fds un médecin ou un avocat.

De là quatre cents médecins à Lyon! — et quatre mille à Paris.

Il y a certaines villes qui semblent vouées aux fléaux à perpétuité, et Lyon doit être mise au premier rang : car , outre les inondations , les émeutes et les fièvres malignes, cette ville infortunée se voit encore assaillie de quatre cents médecins.

Or, avez-vous déjà réfléchi à ce que peuveni être quatre cents médecins dont trois cent quatre-vingts au moins sont sans malades !

On parle de la cruauté du tigre, de l’hyène,

du chacal, et autres animaux ayant des procédés peu délicats vis-à-vis de l’homme, — mais ces quadrupèdes fauves sont des moutons en comparaison du bipède noir nommé médecin.

Le tigre qui déjeune avec des côtelettes de voyageur peut faire valoir comme circonstances atténuantes qu’il ne connaissait nullement ce monsieur, — ou tout au plus qu’il le connaissait pour l’avoir rencontré une fois ou deux dans la société du désert.

Le médecin qui arrive dans une ville cherche non-seulement à déjeuner mais encore à dîner avec, ses malades , et c’est tout d’abord à ses amis et à ses connaissances qu’il souhaite quelques bonnes fluxions de poitrine, quelques excellentes fièvres typhoïdes.

Quand ce cannibale vous prend la main et vous sourit avec un air de contentement, c’est qu’il trouve que votre peau est brûlante et couve quelque légère indisposition qui, avec des soins convenables, se transformera en une maladie qui durera bien deux ou trois bons petits mois ; à deux visites par jour, cela forme un total assez nourrissant.

Les trottoirs des rues de Lyon doivent être envahis en ce moment par trois cent quatre-

vingts flâneurs qui, le nez au vent, hument l’air de tous les côtés pour voir s’ils ne sentent pas la fièvre à droite ou à gauche, — de même que les corbeaux, autres personnages également costumés de noir , savent flairer parfaitement , à deux lieues à la ronde, le moindre moineau qui s’apprête à décéder.

Sans compter que le corbeau désire que le malade en finisse promptement avec cette mauvaise plaisanterie qu’on nomme l’existence, tandis que le médecin fait durer le plaisir aussi long-temps que possible et, sans vouloir la mort du pauvre diable, ne lui souhaite pourtant pas non plus la santé, — il le tient dans un justemilieu fort désagréable.

Les quatre cents médecins de Lyon seraient probablement obligés de se croiser perpétuellement les bras ou de se tâter le pouls à euxmêmes en se reconnaissant comme très-malades, si la Providence, que l’on doit toujours admirer jusque dans les plus petites, jusque dans les plus vilaines choses, n’avait eu soin de faire aussi abattre sur Lyon une nuée d’avocats, — autres jeunes gens non moins noirs, non moins voués à une profession libérale et non moins affamés.

Grâce à cette bonté de la Providence, les

docteurs en médecine donnent des consultations médicales aux avocats et , de leur côté , les docteurs en droit donnent des consultations judiciaires aux médecins: — les comptes se balancent, il n’y a rien de fait; mais les docteurs ont l’agrément de pouvoir dire : — J’ai un client.

O pères et mères sensibles, — et beaucoup trop sensibles même aux beautés des habits noirs, — vous auriez beaucoup mieux fait de laisser vos fds vêtus d’une bonne veste brune, aussi chaude que bon teint, — car rien n’est plus déplorable qu’un habit noir qui montre la corde, et qui, par conséquent, n’est plus noir.

Et encore, pour comble de malheur, quand cet habit orgueilleux vous rencontre dans la rue, — ô pères et mères sensibles, — votre vue semble l’humilier, et il rougit.

C’était bien la peine de manger toutes vos économies pour donner à votre enfant un habit noir qui n’est plus noir et qui rougit !

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