CHAPITRE III
Des différents moyens de se rendre célèbre.
& n généra] les médecins n’ont des ma.ades qu’autant qu’ils
^ ont beaucoup de réputation,
et jjs n’ont jg réputation qu’autant qu’ils ont eu beaucoup de malades.
Les infortunés qui entrent dans la carrière médicale se trouvent donc dans un cercle vicieux dont il est assez difficile de sortir. — Pas de réputation, pas de malades: pas de malades, pas de réputation ! — En médecine ce n’est pas comme en algèbre , on se soucie fort peu d’aller à la recherche de Y inconnu.
Deux moyens sont employés par les docteurs de toutes les facultés possibles pour arriver à cette transformation difficile qui change le
modeste étudiant en médecine en un célèbre praticien : — à savoir, le travail et le charlatanisme.
Par le travail on peut arriver , si Ton a la chance, à gagner mille écus au bout de quinze ou dix-huit ans.
Par le charlatanisme il faut avoir beaucoup
de malheur si l’on ne se fait pas douze ou quinze mille francs après deux ou trois ans. Ce simple calcul vous explique parfaitement pourquoi madame Saqui a fermé son théâtre; le> métier ne valait plus rien pour elle depuis que tant de médecins se sont faits acrobates.
Nous irons même plus loin , c’est que pas un des médecins le plus en réputation et les plus instruits ne niera, s’il est franc , qu’il n’ait usé d’un peu de charlatanisme au moins une fois dans sa vie; non pas qu’ils aient employé ce charlatanisme grossier qui consiste à danser sur la corde raide de la Publicité au bruit de coups de grosses caisses de l’Annonce avec accompagnement de réclame obligée, — non pas qu’ils se posent comme guérisseurs universels de toutes les maladies que l’on nomme secrètes parce qu’on les affiche à tous les coins de rue, — non pas enfin parce qu’ils se proposent comme ayant inventé une manière de guérir les aveugles en leur faisant avaler toutes sortes de. . . blagues : — mais enfin le charlatanisme n’en existe pas moins réellement, bien qu’il soit employé avec plus de pudeur.
Ainsi avez-vous jamais rencontré un médecin plus ou moins de vos amis, qui, après les pre-
mières salutations d’usage, ne se soit immédiatement plaint d’être accablé de travail, ce qui l’empêche d’avoir un seul instant de libre pour aller voir ses amis bien portants?
Avez-vousjamais été en consultation chez un docteur plus ou moins célèbre, sans trouver dans son antichambre une douzaine de ces pauvres diables que le docteur traite gratis et qui jouent à sa porte le rôle des billets donnés à la porte des théâtres, — c’est-à-dire qu’ils font croire au public que la vogue y a fait élection de domicile?
Avez- vous enfin jamais dîné avec ou chez un médecin, sans qu’au milieu du repas, un domestique en livrée ou au moins une petite bonne ne soit accouru en toute hâte pour dire au docteur qu’il doit se rendre à l’instant même chez le comte de *** ou au moins chez le baron de n’importe quoi ?
Et dans les rues, avez-vous jamais rencontré un médecin qui marchât comme le vulgaire des hommes? — n’a-t-il pas toujours l’air de songer au traitement qu’il va faire suivre au malade — chez lequel très-souvent il ne va pas !
Toutes les fois qu’un médecin guérit un malade, il ne lui cache pas, après coup, que la maladie était fort grave , et que la plupart des autres docteurs auraient perdu leur latin. — Par exemple, quand le malade meurt, il va sans dire que la maladie était encore plus grave, — à moins d’admettre que le docteur lui- même était bien gravement ignorant ; mais cela n’est jamais admis, du moins par le docteur.
Nous ne blâmons donc pas le charlatanisme des médecins, tant qu’il reste dans de certaines limites; mais nous n’avons jamais pu comprendre qu’un corps qui prétend se respecter luimême et qui prétend être respecté des autres, permette que certains de ses membres se livrent aux écarts, aux grands écarts que nous avons déjà mentionnés plus haut
Le corps des avocats, des notâmes, des avoués et même des simples huissiers, de ces fonctionnaires qu’Arnal s’est même permis une fois de qualifier de gueux , ne souffrirait jamais qu’un avocat, un avoué, ou un huissier fît placer à tous les coins de rue des affiches dans lesquelles il annoncerait qu’il se charge de plaider, d’inventorier ou d’empoigner à six francs.
D’abord parce que c’est fort inconvenant, —
et ensuite, parce que ça gâte souvent les malades, — à perpétuité.
Les docteurs pourraient encore bien suffisamment se rattraper sur le charlatanisme des mémoires à Y Académie de Médecine et surtout des réclames de journaux.
Car outre les vulgaires annonces placées à la quatrième page, entre le racahout des Arabes et les chiens à vendre , les médecins emploient une foule d’autres moyens pour glisser leur nom et leur adresse.
Ainsi tantôt c’est un monsieur qui allait dîner en ville et qui se trouve culbuté par un omnibus; — heureusement, un médecin distingué se trouvait sur le lieu de l’événement, et s’est empressé de prodiguer ses soins au blessé : — suit le nom et l’adresse du médecin.
Tantôt c’est un enfant qui est légèrement mordu par un chien ( qui est déclaré enragé , parce qu’il s’e§t impatienté de ce que ce jeune Français lui tirait la queue depuis un quart d’heure); le docteur*** accourt et profite delà circonstance pour soigner. . . sa réputation. — Le nom et l’adresse comme d’habitude.
Mais l’un des moyens les plus à la mode depuis quelque temps consiste dans la lettre de
reconnaissance écrite au directeur d’un journal par le particulier qui doit la vie aux bons soins du docteur qui cherche à devenir célèbre. — Voici comment se rédige presque invariablement cette épître, — insérée au nom de l’humanité et au prix de 1 fr. 50 c. la ligne.
« Monsieur le Rédacteur ,
» Permettez-moi d’emprunter la voie de votre estimable journal pour que je puisse remercier publiquement un homme que je ne crains pas de qualifier de bienfaiteur de l’humanité. — Depuis trois ans, Monsieur, je ne mangeais plus, j’étais (etc., etc., etc., suit le détail d’une foule de maladies qui peuvent être bien placées dans les colonnes des journaux, mais qui seraient déplacées dans ce volume) — enfin, Monsieur, j’étais réellement dégoûtant et dégoûté de la vie, quand la Providence m’a fait connaître le docteur Faicmpin qui en moins de trois semaines m’a totalement délivré de ces horribles maladies.
Avec lesquelles j’ai l’honneur d’être,
Votre très-humble serviteur,