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CHAPITRE XII

0\i Chirurgien militaire et du Médecin de campagne.

^ans rarmce, la qualification de major est accordée par le ^troupier à plusieurs personnages totalenienl différents. — Ainsi le chirurgien, le tambour-maître, le seigent-major et enfui le gros et véritable major, sont tous dénommés indistinctement major.

Nous n’avons à nous occuper ici que du major t|ui passe l’inspection des langues du régiment.

La foule des jeunes gens({tii se pressent cba- (pie année pour suivre les cours des liopitauv militaires, afin de parvenir h obtenir le grade

peu brillant et encore moins rétribué d’élèvechirurgien, suffirait seule pour prouver le peu de débouché offert à la jeunesse d’aujourd’hui.

Le chirurgien de régiment partage tous les ennuis et tous les périls de la profession militaire sans en être dédommagé d’aucune manière.

Api ès cela le gouvernement se plaint quelquebis de n’avoir pas rien que des Dypuy tren omme chirurgiens sous-aides dans les régiments noyennant quinze cents francs par an. — Fareur de gouvernement !

Pendant que le plus vulgaire charlatan patenté par la Faculté de Paris pour apposer des affiches jaunes ou vertes à tous les coins de rue, se fait quinze ou vingt mille francs de revenu , — en spéculant sur la crédulité des pauvres diables qu’ils ne guérissent pas moyennant six francs!

V cela, vous me direz que ces individus soiii des cliarlalans; et que toufle monde ne veut pas exercer cette profession peu honorable : — mais à cela aussi, — moi je vous répondrai que quinze cents francs par an ne forment qu’une rétribution fort médiocre pour des gens de mérite qui ne veulent pas être charlatans.

Le sous-lieutenant ne gagne pas plus qu’un sous-aide chirurgien, c’est vrai, — mais le souslieutenant à l’espoir de devenir colonel, général, maréchal de France même, — tandis que le bâton de maréchal du sous-aide consiste dans le grade peu magnifique de chirurgien-major : — cent louis d’appointements. — Il est vrai qu’il n’y arrive qu’après vingt ou vingt-cinq ans de service, — quand il y arrive.

Fn temps de paix , le major attaché h un régiment n’a rien d’autie à faire que de faire une tournée dans la caserne et d’envoyer à l’hôpital les soldats qui sont reconnus comme •suffisamment malades pour jouir de cette douceur.

Ne riez pas trop de cette expression, car c’est à la lettre; l’hôpital e.st regardé comme une douceur par bon nombre de paresseux qui échappent ainsi à toutes les corvées qu’ils ont

le droit de faire, — comme dit Charlet : — et pour peu que les gaillards soient naturellement gastronomes, et blasés sur les pommes de terre aux haricots et sur les haricots aux pommes de terre, ils feignent des maladies alin d’aller savourer pendant quelque temps des portions de pruneaux dont ils sont friands comme de véritables gamins de Paris.

Quant aux majors attachés aux hôpitaux, leur service est fort pénible ; — mais ils ne sont pas plus rétribués pour cela.

Après une bataille surtout, l’infortuné major de service à l’ambulance est assailli d’une foule de demandes; et il ne sait auquel entendre ;

— -^lajor, coupez-moi la jambe s’il vous plaît ! — Mon bras pour l’amour de Dieu ! — etc. , sans compter (pie la plupart du temps, l’opération faite , l’amputé ne lui dit mr’me |)as • inerci.

Il a souvent une excellente raison pour cela.

En fait de consultations, les majors de régiment ont de rudes concurrents dans certains vieux sergents qui sont écoutés comme des oracles par tous les conscrits. — Or ces oracles n’ont qu’un seul système, c’est ([ue l’homme, étant né faible, a constamment besoin d’étre for-

tific. — Aussi, pour tous les maux, Icurordonnaucc est la même : — « Vous videz une cartouche de poudre dans un grand verre d’eau-devie, vous remuez convenablement avec le doisi, et vous buvez le tout, sans laisser ni une goutte ni une miette. »

C’est là un baume souverain contre toutes les maladies : — il est de l'ait que c’est bien capable d’enlever tout, — le malade compris.

Du reste, ces docteurs galouiiés ue manquent jamais de montrer à preuve de l’excellence de leur recette un ou deux grenadiers qui depuis qu’ils ont avalé la dite potion n’ont jamais eu la plus légère indisposition.

Je le crois parbleu bien ; quand on a pris un tait de poule pareil sans en tourner de l’œil à perpétuité, on peut avoir bien justement la prétention d’enterrer le genre humain.

De temps en temps , le major est appelé à ([uitter sa vie sédentaire de garnison pour faire une tournée générale dans le département destiné à fournir plus ou moins de héros non affectés de claudication, de protubérance dorsale ou de strabisme ; — autrement dit, le major suit le conseil de révision qui vérifie toutes les inlirmités des conscrits de l’année.

Car, règle générale , bien (jue l’esprit français soit éminemment guerrier, comme disent toutes les romances : sur trois cents conscrits appelés par leur numéro — à l’honneur de porter un pantalon garance pendant sept ans — on compte trois cents individus qui se prétendent impropres au service militaire.

Heureusement que le major est là pour rassurer lesjeunes l-’rançais sur l’état de leur santé ;

et le docteur, qui est bien pour cela le modèle des médecins, opère une foule de cures radicales en l’espace d’une demi-heure.

En un rien de temps, il rend la vue aux myopes, redresse les épaules arrondies, rallonge les jambes qui ont la prétention de boiter et aplatit les bosses les plus monstrueuses sans avoir besoin d’y appliquer une pièce de cent sous, suivant la recette des portières.

Il faut être bien Wayeux pour que le major ne cherche pas à vous prouver que vous êtes un Adonis.

Après trcnto ans de service, le major gsI invité par son gouvernement à vouloir bien accepter sa retraite, et, afin qu’il puisse embellir sa vieillesse de toutes les douceurs imaginables, le même gouvernement, dans sa munificence , lui accorde une pension de huit ou neuf cents francs.

Aussi l’infortuné major, pour peu qu’il désire ne pas mourir de faim, — vilaine mort, — se retire à la campagne , afin de continuer k y cultiver la médecine concurremment avec la iwnime de terre.

Et l’une rapporte plus que l’autre, — nous parlons delà pomme'de terre bien entendu , — car le médecin qui se dévoue k soigner les campagnards ne gagne guère , dans l’exercice de ces fonctions , que des rhumes de cerveau ou des fluxions de poitrine.

Règle générale : — Les paysans ne vont chercher le médecin que quand le malade est k toute extrémité ; car s’ils aiment leurs grandsparents, ils aiment encore plus leurs petits écus, — et le médecin qui a fait trois ou quatre lieues k travers les champs , et même souvent k travers la pluie , sur un cheval plus que poussif, n’arrive ([ue pour fermer les yeux au malade.

) I c'glo gciiL‘1 ftlo , U la caiiipaijiic ou ne |uiie jamais le médecin (inai»I le malade vieni à mourir.

Ce (jue l’infortuné docteur a donc de mieuv à faire , c’est de ne rien réclamer , et de reprendre tout simplement son parapluie , son cheval , et son chemin !

Çnlin , pour comble d’infortunes , le vieux major , médecin de campagne , n’a pas même la consolation de vivre en paix an milicm des

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stupides villageois, car il est détesté du berger de la commune qi# , lui aussi , a , de père en (ils , la science de deviner et de guérir toutes les maladies. — Pour peu que la scène se passe en Picardie, dans les Pyrénées ou en Bretagne, le berger -médecin, qui à ces deux fonctions joint l’emploi sorcier, après avoir regardé dans la paume de la main des malades, leur révèle qu’ils sont sous l’induence d’un sort qui leur a été jeté par le médecin de la commune , et qu’ils ne pourront s’en délivrer (ju en donnant une roulée audit médecin.

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GIIAPITHK XIII.

Les Empiriques- Voyageurs.

i n’est pas rare de lire, dans les Petites A fpehes , enlia?

la demande d’mie ijoune pour tout faire et la promesse de récompense honnête pour im caniche égaré, l’aimoiice suivante :

« On demande un médecin jiour

^oyager. S adresser, pour les conditions , rue » de la Grande- Truanderie. »

Oans votre naïve ignorance des choses de ce monde, a la lecture de l’avis ci-dcssiis , vous avez pensé, sans doute, <pi’il s’agrssait d’uu monsieur trè.s-rich<‘ , à qui .ses moyens permet-

laicnl de voyager ainsi avec une maladie et nn médecin, — enfin , un monsieur ne se refusant rien.

Seulement , pour peu que vous n’ayez pas été très-pressé dans ce moment , et que vous ayez continué h réfléchir sur les Petites Affiches, vous vous serez dit : — « Tiens! c’est bien étonnant qti’un monsieur très-riche soit allé se loger rue de la G rande-T ruandevie. Il est bien original, ce monsieur; ce doit être nn Anglais! »

Et partant de Ih , peut-être même avez-vous dit à quelques-uns de vos amis, médecins sans malades : — « iMon cher ami , il y a un Anglais très-riche qui cherche un médegn pour voyag(>r. »

Eh bien ! j’en suis fâché pour vous , mais vous étiez plongé dans une profonde erreur, — relativement... îi l’Angleterre — et au malade très-riche de la l uede la Graude-Truanderie.

Voici l’explication de ce logogriphe médical :

Depuis une vingtaine d’années, la police correctionnelle française, se montrant infiniment |)lus susceptible que la Faculté de Médecine , poursuit avec sévérité tous les empiritpies, plus vulgairement nommés charlatans, qui se per-

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inctloiU de guérir les maux do l’humanité souf- Irantc , sans avoir préalablement reçu d’une faculté de médecine le brevet eu vertu duquel ils lieuvent désormais saignare , jmrgare et cæpcdiare un chacun.

D’autres empiriques sont moins universels et SC contentent de guérir certaines maladies, — et il est à remarquer qu’ils affectionnent surtout les maladies des yeux ; cela se conçoit : ces malades sont plus disposés que tous les autres h avoir dans le premier charlatan venu une conliauce aveugle.

Aussi Dieu sait le notnhre d’oculistes qui voyagent continuellement dans les quatre-vingtsix départements ! — Car il est encore h remar-

(luer (|iio pres(|iie lotis ces bienfaileiirs de l’iiuinanilé sont des Italiens , des Ksj)agnols on au moins des Savoyards; — du reste , se vantaiU lotis également d’avoir fait l’opération de la calaracte à des ])rinces napolitains et même à la mule de noire saint-père le Pape ! Or, en réaté, à Naples et à Rome comme à Paris, ils exlirpaient tout simplement les dents qui voulaient bien les honorer de leur confiance : — le tout avec line lame de sabre , seul instrument vraiment digne de faire saigner les gencives des guerriers de tous les pays.

l’üiir éviter d’ètrc condamnés à une amende de ciiu{ on six cents francs, pour exercice illégal de la médecine, en l>’ rance , ce qui diminuerait singulièrement leurs bénéfices, pour peu que cette amende fût prononcée lors de chaque consultation , — ces esculapes voyageurs ont soin de mettre dans leur fourgon , outre toutes les fioles de rigueur, un médecin français, un médecin pour de bon, qui contresigne toutes les ordonnances en y ajoutant les initiales de rigueur : D. iM. — Dès lors , tant pis -pour le malade , s’il meurt , — il mourra dans les règles !

()iic ditos-voiis (le ce commerce médical? — Ne vous semble-t-il pas le beau idéal de la civilisation! — Ce ne sont pas les Bédouins (pii inventeraient des thoses pareilles!

Chacun de ces médecins qui voyagent à la suite de ces empiriques , donne environ trois ou quatre signatures par jour, — ce qui fait , au bout de l’année , un total de quatorze cent soixante ordonnances, ce qui, à douze cents francs par an, les met rime dans l’autre à dix-sept sous !

H est impossible de tuer les hommes à meilleur marché; — la Justice est beaucoup moins avantagée que la médecine , car on ne trouve pas de bourreau à moins de cent louis jiar aiu — et encore, tiTS-souvent, n’a-t-il rien à faire pendant deux ou trois ans.

Nous nous plaisons à croire (pic de temps en temps les empiritpies se montrent généreux envers l’exécuteur de leurs basses œuvres , et (pie les jours où ils ont bien travaifié dans une ville , ils leur donnent une gratification bien méritée en leur servant de la nourriture à discrétion.

Il est de ces empiriques-voyageurs qui gagnent vingt -cinq mille francs par an. —

Vous (ronvc^. pont-Otro (pio cela ne s’expli([ue pas? — eh bien! au contraire, cela s’explique parfaitement hi(*n. — Suivez jilntùt le dialogne établi par un de ces charlatans nomades et un bi ave et honnête médecin de province c[ui avait tontes les peines du monde à se faire mille cens par an dans une ville où l’nn de ces acrobates venait de gagner douze cents francs en quinze jours.

L’Empirique. — Combien comptez-vous, — je ne dirai pas d’â???cs, — mais d’babitants dans votre ville , monsieur le docteur?

Le Docteur. — Vingt-cinq mille.

L’Empirique. — Combien, sur ces vingt-cinq mille habitants, comptez-vous d’individus spirituels?

Le Docteur. — C’est assez difficile à savoir an juste... Mais je crois pouvoir affirmer qu’il n’y en a pas plus de cent cinquante... encore tout an plus.

L’Empirique. — Et à combien évaluez-vous lenombre de ceux c[ui ont du bon sens, de l’intelligence, de la réflexion?

Le Docteur. — Peut-être trois cents.

. L’Empirique. — C’est aussi mon avis... Par con.séiiuent , vous n’avez iilus h vous étonner si

dans cette ville, en cas de maladie... (luatre cent cinquante personnes auront plus de conliance en vous qu’en moi... Et vous voyez bien (pie j’aurais dû gagner plus de douze cents francs en quinze jours , puisque je m’adressais à vingt-quatre mille cinq cent cinquante imb(3ciles qui m’apiiartenaient exclusivement !

Eue fois retiré des affaires, notre docteur vit tranquillement au milieu de ses jobards de contemporains , et s’il ne jouit pas de l’estime générale, du moins est-il respectueusement salué par tous les employés des pompes funèbres.

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