CHAPITRE IX
Deuxième classe de médecins philanthropes. Les docteurs en jupon.
OS vieilles femmes on général , et les vieilles portières en parliciilier, ont une passion vél'itahle pour la médecine , — et cette jiassion , que je ne crains pas de qualifier de malheureuse, vient encore liuissamment en aide aux ravages exercés par le vulgaire des docteurs patentés.
Les portières surtout sont incorrigibles sur ce point , et rien ne peut leur ôter de l’idée que les médecins ne sont que des ânes et que les seuls remèdes qui puissent guérir sont les remèdes dits de honnes femmes , — qualification qui me semble bien risquée si on l’applique aux vieilles portières. — Enfin , n’importe !
Non coiUentcs d’occuper leurs vieux loisirs (‘U faisant dos ménages, de la soupe aux choux et des cancans , les portières veulent encore faire de la médecine.
Le dictionnaire complet des remèdes prescrits par ces hippocrates en jupon serait trèscnrieux , mais tiendrait au moins vingt -cinq \olumes in-folio, attendu que dans chaque pays, dans chaque province, dans chaque ville, dans cha<pie quartier , les vieilles femmes ont sur une même maladie des manières de voir totalement différentes et des remèdes non moins variés.
Néanmoins il est certains points sur lescjuels toutes les portières du monde sont entièrement d’accord. — D’abord elles reconnaissent à l’unanimité que la diète prescrite par les médecins dans la plupart des maladies est une chose monstrueuse; — aussi on ne leur ôtera jamais de la tête que presque tous les malades meurent de faim.
Lu conséquence, toute portière qui a |)ris un locataire en affection ne manque jamais de venir lorsqu’il est malade, de lui prodiguer les conseils les plus nourrissants, — et an lieu du bouillon de veau ([ui ne sert qu’à creuser l’es-
lomac, elle lui fait prendre une bonne assiettée de soupe au lard émaillée de liaricots blancs et de quelques petites tranches de cervelas à l’ail pour relever l’appétit..
('/est inouï , la quantité de cervelas à l’ail qui est pêchée chaque jour au fond des tasses de bouillon apportées par les familles aux malades de l’ Hôtel-Dieu et des autres hôpitaux de Paris! — Le jambon est aussi regardé comme excellent pour l’estomac des malades et des couvalescenls : — aussi les concierges des hôpitaux
font-ils concurrence aux employés de l’octroi et connaissent-ils parfaitement tontes les manières dont on cherche à dissimuler un jambon, nn pâté de veau froid ou un gigot.
Un autre principe général de la médecine des bonnes femmes , c’est que tout noyé ne meurt que par suite de la grande quantité d’eau qu’il a avalée ; — en conséquence, Ihrsqu’on retire un pauvre diable à moitié mort du fond de la rivière , s’il se trouve dans les environs une bonne femme, son affaire est faite. — On le pend la tête en bas jusqu’à ce qu’il ait rendu toute l’eau qui le gênait.. ^
Quand il est bien mort , — r la bonne femme explique à l’assistauce (|ui l’tüitourc que le
iioyé est mort parce qu’on ne l’avait pas pendu assez vite.
Quant aux bosses que se procurent les gamins en se culbutant sur le pavé, il est aussi reconnu à runanimité par les mêmes docteurs qu’on les guérit parfaitement en appliquant sur ladite bosse une pièce de cinq fiancs , et sur ladite pièce idusieurs bons coups de poing.
Le patient hurle , — mais la bonne femme prétend que ça lui fait l>eaucoup de bien.
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l.a colique était un mal trop vulgaire , mais aussi trop poignant pour ne pas éveiller le génie inventif des esculapes en bonnet à barbe ; aussi le nombre des recettes bonnes pour la colique est-il immense. — Il nous suffira de dire que l’on n’a que l’embarras du choix entre une omelette aux fines herbes appliquée brûlante sur le creux de l’estomac, — ou l’absorption immédiate d’une bouteille de vin dans
lu
laquelle on a fait infuser du genièvre , deux gousses d’ail , trois onces de cassonade et une |)incée de tabac d’Espagne.
C’est là un remède souverain , — il est rare (pie la même personne le prenne deux fois de suite.
Quant aux sangsues, la bonne femme les a en horreur; on ne lui fera jamais croire que ces petites bêtes ne prennent pas le plus puide notre sang et qu’elles ne laissent pas le mauvais.
Les maux de dents étant produits par la présence d’un petit ver blanc qu’on nomme asticot , la bonne femme à laquelle on a recours, après vous avoir expliqué dudit asticot , se met immédiatement à sa chasse avec une aiguille à tricoter, — et à force de fouiller, de fouiller, elle finit par amener... un bon morceau de la gencive.
Quaiit au brigand d’asticot, il sait toujours se réfugier au fond de la mâchoire.
Dieu vous délivre h tout jamais des honnes femmes!
J ugez d’après cela de ce que doivent être les mauvaises !