CHAPITRE II
Avant.
Enfin les portes viennent de s'ouvrir. Le spectateur, après une longue attente, peut entrer dans le saint lieu.
Alors la queue se rompt ; elle se fractionne, elle s'éparpille. Une part va se réfugier dans le parterre , une autre dans l'or-
chestre , tandis qu'une fraction , plus ambitieuse, envahit d'un air conquérant le halcon , les premières galeries, les secondes galeries. Voilà pour l'aristocratie de la queue. La fraction plébéienne cherche un refuge dans les troisièmes galeries , à Y amphithéâtre. 'Lq paradis lui-même reçoit ses élus , braves gens qui se croiraient humiliés s'ils devaient
Aspirer à descendre.
Pour eux les hautes sommités ) à chacun son goût et sa place.
L'ouvreuse vient d'installer son monde.
Une main prévenante ou plutôt ambitieuse a placé le petit banc sous les pieds délicats qui doivent y trouver leur appui. La porte des loges vient de se refermer j la discrétion en tire les verrous j l'amour souvent en ferme les rideaux ! Alors il se fait une grande attente j alors commence pour le
spectateur cette période scénique que nous avons surnommée avant.
Avant , c'est pour le spectateur impatient le point lumineux précurseur de l'aurore. Et voyez comme tous les regards semblent animés ! comme le démon de la curiosité agite tous ces visages î
Attendre, pour le spectateur, c'est presque souffrir j aussi n'aime-t-il pas qu'on le fasse trop long-temps languir. Le spectateur est d'une nature colère et impatiente ; comme le grand roi, il est toujours prêt à s'écrier : « J'ai failli attendre I »
Cette toile inoffensive , et qui reste muette devant tous ses murmures, lui semble être un ennemi à combattre, une sentinelle trop fidèle au mot d'ordre 5 il maudit la toile , il maudit le rideau , il l'interpelle même, comme si elle devait lui répondre.
La toile ! la toile î
Et ces mots, répétés par mille échos, volent comme la voix d'un général d'artillerie impatient de voir commencer le feu.
La toile I la toile !
Et la toile se lève enfin , lentement, avec une majesté tout olympienne , et digne des dieux païens qu'elle emporte souvent dans les plis de sa robe !
jpenbûtit