PRINCESSE DE V
D'Italie, Princesse, j'ai rapporté une masse de souvenirs. Deux s'en détachent, lumineux et imperdables : celui de la bienveillance exquise de votre accueil, d'abord; ensuite, l'impression inoubliable que m'a laissée ce grand travailleur, cette nature^ qui a nom : Mantegazza.
Je les unis aujourd'hui dans cette dédicace. Et ce n'est pas là mon seul motif pour vous dédier cette première traduction française de l'œuvre maîtresse de votre concitoyen ; je vous l'offre surtout parce que, dans ce livre, il y a une vraie et opportune leçon et que je sais que vous partagez les idées qu'il défend.
Le pessimisme est à la mode. Il est de bon ton de chercher le « pourquoi » de la vie et de ne trouver qu'un sourire de désespérance, de « non-espoir », comme l'on dit. Vous dont l'àme et le cœur ressen-
VI A DONNA TËRESA
tent non seulement vos peines, mais les souffrances de vos frères en humanité, vous n'êtes pas si prompte à désespérer et vous croyez pieusement que la vie n'est pas un fardeau. Vous affirmez que la Puissance créatrice, quel que soit son nom, a mesuré nos charges à nos forces. Avec Mantegazza, vous reconnaissez que nous vivons peu dans le présent, que le souvenir de nos douleurs est rarement une douleur, tandis que nous tressaillons de joie à la mémoire de certains plaisirs; que la crainte du malheur à venir n'a qu'une action imperceptible, comparée à cette toute-puissante déesse qui s'appelle l'espérance. Je ne vois pas trop ce qui nous pourrait faire maudire l'existence, alors que des trois termes qui en composent le polynôme, deux sont consolants au moins, et le troisième, fugitif et variable.
Les mots, vous me l'avez dit, sont pour beaucoup dans nos convictions à l'égard des idées qu'ils tentent d'exprimer. Or, dans presque toutes les langues, l'on dit : des plaisirs, le bonheur, et : des malheurs, le malheur. De sorte que, lorsque cette chose concrète, qui est un plaisir, nous advient, nous ne croyons pas posséder cette chose, d'après nous abstraite, qui est le bonheur. Au contraire, un malheur nous frappe-t-il, aussitôt nous nous jugeons en proie au malheur. En veut-on une preuve? De tous les facteurs qui font l'existence, admettez qu'un seul nous lèse et nous sommes malheureux. Par exemple, ayez fortune, rang, santé, affections; si l'un des