A DONNA TERESA VU
vôtres meurt, vous oubliez aussitôt toutes les aises de votre vie, dont vous jouissez inconsciemment. Prenez l'exemple inverse : que tout vous soit contraire, sauf une exception; vous jouirez de cette dernière, mais vous direz : « Là, j'ai du plaisir, c'est vrai, mais je ne suis pas heureuse. »
Vous le direz. Princesse, mais inconsciemment vous vous tromperez. Vous serez heureuse tant que votre esprit n'envisagera que le côté illuminé de votre polyèdre moral. Voyez-vous, ce qui fait le pessimisme, c'est qu'on veut que le bonheur soit absolu pour louer l'existence et que l'on n'attend qu'un malheur accidentel et partiel pour la condamner. Puis, on est hypocrite : le jour où l'on perd sa fortune ou sa femme, on pousse do longs gémissements, mais, en fait, on n'en jouit pas moins des témoignages de sympathie, des aises matérielles, des affections qui se démontrent, de la vanité de se croire. méconnu, de l'orgueil de se croire bon mari, que sais-je? Et la douleur elle-même apporte cette joie réservée à l'élite et que vous connaissez, celle qu'une illustre souveraine a surnommée : The pledge of the grief.
C'est parce que vous pensez tout cela. Madame, que votre nom est inscrit en tête de ces pages. De plus, vous êtes une preuve vivante, un argument animé contre le pessimisme.
Vous êtes à la tête de l'aristocratie italienne. Vos richesses font blêmir les banquiers juifs. Votre âme
VIII A DONNA TËRESA
aspire à tout ce qui est beau, grand, idéal. Vous marchez, saluée par les hommes, enviée par les femmes. Si vous le permettiez, j'ajouterais que vous êtes belle à déconcerter les génies de votre pays et que cette beauté disparaît, éclipsée par votre beauté morale que vos yeux laissent transparaître. Pas une laideur ne peut ne pas vous blesser; pas une souffrance ne peut ne pas vous émouvoir et, malgré tout cela, vous savez être heureuse.
En dépit des sots hommages, des haines jalouses, des platitudes que vous valent votre rang, vos richesses et votre beauté, malgré les blessures que ressent votre esprit, exquisement subtil, votre cœur plein de compassion, vous trouvez que la vie est un bien. Plus votre intelligence analyse le monde où nous vivons, plus vous découvrez des sources de jouissances hautes et saines, et vous faites mentir ceux qui prétendent que le bonheur est pour les sots.
Il est à ceux qui n'offensent pas la réalité en la comparant toujours à leurs rêves chimériques! Il est à ceux qui savent apprécier un bonheur, se livrer tout entiers à lui, sans les vouloir tous !
Il est à vous, Princesse. C'est, en tous cas, le vœu le plus cher de votre respectueux serviteur et de votre hôte reconnaissant
COMBBS DE LeSTRADE.
Paris, 20 mars 1886.