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CHAPITRE III

Des linéaments du plaisir.

Nous avons vu, au cours de ce livre, les expressions infinies avec lesquelles le plaisir se produit dans ses variétés. Il nous reste à étudier complexivement la physionomie du phénomène et les éléments qui le constituent.

Le plaisir est un phénomène dans lequel se produit une force qui, en se répandant à travers les fibres sensibles, met en action les systèmes auxquels elle se distribue. C'est de cette façon que nous avons conscience des plaisirs, que nous jouissons et que nous pouvons lire sur le visage de nos frères ou des animaux, nos parents éloignés, le plaisir qu'ils éprouvent. Les signes sensibles par lesquels s'exprime le plaisir forment ses linéaments ou le squelette de sa physionomie, tandis que la part que prennent les facultés morales dans l'expression du phénomène constituent la physionomie vivante, qui se peint sur le fond invariable des linéaments anatomiques. Cette distinction est toute artificielle, mais peut me servir pour étudier la symptomatologiè du plaisir.

Les éléments anatomiques de toute expression du plaisir sont les nerfs et les muscles, qui sont mus de façon diverse suivant la nature des courants qui leur viennent des nerfs périphériques ou des centres nerveux. Il n'y a cependant

pas de mouvement caractéristique des sensations agréables. Le plaisir peut s'exprimer par le rire ou la plainte, par l'élévation des angles buccaux ou la parfaite immobilité des lèvres, par le mouvement le plus frénétique ou le calme absolu. Mais, d'un regard, nous distinguons les gradations d'un sourire et nous surprenons à première vue le rayon de lumière qui brille sous un voile de larmes. Ici, comme dans beaucoup d'autres phénomènes moraux, notre conscience reflète une image à peine tracée que l'œil de l'esprit ne peut définir.

La série infinie des plaisirs peut tout entière être exprimée par un simple mouvement de l'œil. Les joies vives et intellectuelles, en général, le rendent lumineux, plus ouvert et plus mobile; tandis que les voluptés les plus intenses du sens le font languissant, vague ou même fixe, jusqu'à ce que, aux plus hauts degrés, elles le cachent entièrement sous le voile des paupières. Les sentiments les plus délicats s'expriment tous par des gradations de mouvement, en haut et en bas, à gauche et à droite. Et, ici, il est vraiment merveilleux d'observer comment, dans quelques traits, il peut contenir une galerie immense de tableaux où toutes les passions humaines sont représentées.

L'œil, dans l'éclair d'une seconde, dépeint une image que l'artiste met de longues heures à représenter et que le philosophe doit étudier pendant de longues journées pour pouvoir l'analyser complètement.

L'œil concourt aussi à l'expression du plaisir par les larmes qui ne manquent jamais dans les grandes joies du sentiment. La larme qui glisse sur la joue d'une mère qui s'émeut de voir son fils relever d'une maladie dangereuse a la même composition chimique que celle qui coule de l'œil du cuisinier qui coupe son oignon; elle est sécrétée par la même glande, a la même forme, la même couleur;

mais la première brille d'une mystérieuse lumière morale, qui, réfléchie dans notre conscience, nous inspire une douce et pure joie.

Tous les muscles de la face aident à rendre le plaisir avec des mouvements infinis qui tous tendent à l'élargir, exprimant ainsi l'expansion que nous ressentons jusque dans les entrailles. Le nez, dans son impassibilité stoïque, reste immobile, tandis que la bouche se remue, élevant ses angles, ce qui constitue le sourire, un des plus simples tableaux du plaisir.

Après ceux du visage, ce sont les muscles du cou et du tronc qui se ressentent le plus du plaisir. Puis viennent ceux des bras et des mains. Les derniers sont ceux des extrémités inférieures. Je ne parle que de la règle générale, dans une matière où les exceptions sont nombreuses. Une des physionomies musculaires les plus élémentaires, c'est le frottement des mains. Les mouvements plus compliqués sont le saut, la course, la danse et d'autres exercices plus rares. Tout le monde sait que lorsque Davy découvrit le potassium, il se mit à danser au milieu de son laboratoire.

Une des physionomies les plus caractéristiques, c'est le rire. Il est constitué par une expiration prolongée, interrompue et bruyante, dans laquelle le diaphragme est pris d'une vraie convulsion. A ce fait fondamental, s'associent l'éclat des yeux, le mouvement des muscles de la face et l'agitation de tout le corps. Le rire modéré est formé par un sourire plus vif, c'est-à-dire par l'élévation plus grande des coins de la bouche, par l'ouverture des lèvres, l'exhibition des dents et une seule expiration bruyante. Si celleci se répète et que les angles de la bouche s'abaissent et s'élèvent convulsivement, le rire croît d'intensité, jusqu'à ce que la joyeuse convulsion soit si forte que la respiration est interrompue, l'expiration devient difficile et les pauvres

viscères intestinaux, agités par les secousses que leur envoie le diaphragme, font entendre leurs plaintes, et la main vient les protéger contre cet excès de mouvement. Quelquefois nous sommes poussés jusqu'à appuyer notre abdomen contre un mur.

Le rire exagéré peut devenir dangereux. Le moindre mal qu'il produise, c'est de nous baigner de notre urine ou de donner une colique passagère. Il peut causer la mort par apoplexie cérébrale, la rupture d'un anévrisme ou d'un viscère.

Le rire, réduit à une formule élémentaire, est une vraie décharge nerveuse qui met en convulsion le diaphragme et d'autres muscles secondaires; c'est une soupape de sûreté qui laisse échapper l'excès de force qui compromet la machine humaine. Quand le plaisir dure longtemps et croît peu à peu, il peut arriver à la plus grande intensité sans produire le rire, tandis qu'un plaisir médiocre peut nous faire bruyamment éclater. La nature du plaisir exerce d'ailleurs, à cet égard, une influence beaucoup plus grande que son intensité; le rire est l'expression la plus naturelle d'un groupe de plaisirs intellectuels qui, nous l'avons déjà vu, appartiennent au monde bizarre du ridicule. Le spasme sexuel le plus voluptueux nous fait à peine sourire, et la vue d'une caricature nous fait éclater. Quand on trouve le rire dans un plaisir purement sensuel, on peut toujours observer que le courant ascendant du plaisir est interrompu tout à coup par une étincelle plus lumineuse, qui agit comme une décharge imprévue et produit le rire plus aisément, parce que notre sensibilité était déjà dans un état agréable.

Les variétés les plus communes du rire sont constituées par les différences de degré qui existent entre le sourire le plus silencieux et l'éclat interminable; mais il en est

d'autres plus rares qui diffèrent par leur nature. Les enfants et les femmes rient d'un rire métallique, tandis que les catarrheux et les obèses ont un rire gros et pâteux. Les gens d'esprit ont d'ordinaire un rire scintillant et aigu, tandis que les femmes voluptueuses ont un rire velouté qui fait frémir. En général, les ingénus et les gens de cœur s'abandonnent au rire avec plus de transport que les égoïstes, qui rient toujours faux. Il y a, de plus, des rires caverneux et tympaniques, vibrants et muets, économes et généreux. Le rire sardonique est toujours morbide, et nous glace au lieu de nous égayer (1).

Le soupir peut être un symptôme de plaisir. En général, il exprime une volupté extraordinaire ou la surabondance d'un doux sentiment. Il rétablit peu à peu l'équilibre en déchargeant l'excès de tension, alors que le rire produit cet effet d'un trait.

La physionomie d'un môme plaisir varie avec la constitution individuelle, l'âge, le sexe et les autres conditions congénitales ou accidentelles qui peuvent modifier notre manière de sentir.

Les individus nerveux et irritables sentent fortement et expriment leur plaisir avec plus d'activité que les individus de sens obtus. Leurs nerfs vibrent aux moindres ondulations, et ils se délectent au microcosme des plaisirs. Leur mimique, étant très exagérée, exprime souvent plus qu'ils ne sentent.

La femme est plus facilement saturée par une petite quantité de force nerveuse. Aussi est-elle plus prompte à s'en décharger en faisant réagir le système musculaire.

(1) Les femmes Manganjas de l'Afrique australe, étudiées par Livingstone, rient très gracieusement. Ce n'est ni un sourire prétentieux ni un large rire stupide, mais un rire frais et vibrant qu'on entend avec grand plaisir. Quand une d'elles se met à rire, les autres l'imitent, et puis elles battent des mains toutes ensemble.

C'est pour cela que la physionomie des plaisirs est plus vive chez elle. L'extrême sensibilité de ses nerfs la rend facile aux pleurs et au rire, et le crépuscule d'une douleur qui disparaît se confond souvent chez elle avec les premières lueurs d'un plaisir qui natt.

L'enfance nous prédispose au rire franc et expansif. Dans la jeunesse, notre visage exprime mieux les joies tempétueuses. A rage mûr, le calme dénote nos satisfactions et rien n'indique mieux que le sourire du vieillard les joies paisibles de l'intelligence ou la tiède douceur des souvenirs.

Les peuples méridionaux sont plus expansifs que ceux du Nord. Ils sont plus bruyants en exprimant un même plaisir, semblables en cela aux enfants et aux femmes. L'Italien joyeux chante, danse et crie, tandis que l'Anglais boit en souriant sa chope de bière. Le premier a déjà établi l'équilibre de son système nerveux par une bonne risée, quand le second commence à peine à se décharger de sa joie.

Ce n'est que chez les individus cultivés que le beau artistique de la physionomie du plaisir peut s'observer. Une certaine modération dans l'expression des joies peut pi aire en flattant notre vanité, si nous n'en sommes que simples spectateurs.

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