CHAPITRE V
Des plaisirs dans la vie de rhomme.
J'ai tâché de faire remarquer, dans le cours de ce livre, les différences que présente chaque plaisir suivant l'âge, le sexe et les autres conditions individuelles.
Je dois, à présent, jeter un rapide coup d'œil sur toutes les vicissitudes que subit le plaisir dans la vie humaine, afm de tâcher de réduire à une seule formule physiologique les changements de ce phénomène.
Notre lot de joies est déjà esquissé dès notre naissance par le seul hasard qui nous fait homme ou femme. De toutes façons, dans la fonction sexuelle, nous ne goûtons que certains plaisirs. La force de volonté ou de génie la plus immense ne pourrait à cet égard nous faire dépasser d'une ligne les limites dans lesquelles la nature nous a renfermés. Dans le monde moral et intellectuel, bien que la différence des sexes soit très grande, elle se réduit pourtant à des variations de degré et toutes les facultés de l'esprit dont l'homme se targue existent chez la femme. De même, tous les sentiments qui font palpiter le cœur du sexe faible peuvent émouvoir celui de l'homme. La seule exception est dans les sentiments de père ou de mère qui, naturellement, ne peuvent être communs aux deux sexes.
SYNTHÈSE 35â
Toutes choses égales, la masse de plaisirs est moindre chez la femme. Celle-ci est douée d'une plus grande sensibilité et de sentiments plus exquis, et ce sont là des matériaux bien aptes à engendrer le plaisir; mais elle est très généreuse et peu prudente. Aussi doit-elle racheter par beaucoup de douleurs une grande partie de ses joies. Si la fortune la seconde, elle peut beaucoup jouir. Si le malheur la menace, elle ne sait ni lutter ni se défendre et, souvent, elle boit le calice jusqu'à la lie, s'y résignant comme à une destinée propre aux âmes d'élite. D'autre part, elle place d'ordinaire ses capitaux sur les biens les plus mobiles qui se puissent imaginer, c'est-à-dire sur le cœur d'autrui. Aussi les douloureuses faillites auxquelles l'expose l'égoïsme humain lui font perdre peu à peu ses richesses, dont elle percevait l'intérêt sous forme de la joie, qui est nécessaire à sa vie comme l'air qu'elle respire.
L'homme, par conséquent, parle fait de son sexe, a plus de chance d'être heureux.
Dans le monde des sens, l'homme jouit certainement plus que la femme de la vue et du goût; mais, à elle, la nature a donné une plus large coupe au festin de l'amour, ce qui rétablit l'équilibre.
La différence constante et capitale dans la distribution des plaisirs chez les deux sexes vient des sentiments et des facultés intellectuelles. L'homme jouit beaucoup plus des joies des sentiments de première personne et des plaisirs intellectuels pris en masse, alors qu'à la femme sont réservées les plus douces voluptés des vrais sentiments. Dans les joies de l'homme, les plus fulgurantes sont celles de la lutte et de l'ambition. Les moindres sont les plaisirs de l'amour et de l'amitié, les travaux intellectuels et les jouissances sensuelles du goût. Les astres qui éclipsent les autres, dans le ciel de la femme, ce sont les sentiments de
la tendresse et de l'amour malernels, tandis que les petites planètes sont les plaisirs du tact.
Après le sexe, ce qui influe plus que tout sur la mesure des joies de notre vie, c'est l'organisation physique et morale que nous recevons avec la vie. La sensibilité générale, diverse chez les individus, les rend aptes à atteindre à un degré plus ou moins grand de plaisir dans une même sensation ; de même la prédominance de quelques facultés sur les autres détermine une prédominance de certains besoins, donc de certains plaisirs qui y correspondent.
Beaucoup d'hommes sont, à cet égard, monomanes ou à peu près. L'exercice d'une faculté donnée et des plaisirs y relatifs tend à les parquer de plus en plus dans leur spécialité. Quelquefois, la monomanie arrive à ce point de leur faire "haïr quelques plaisirs, qui cependant sont bien innocents, mais ont le tort de ne pas être ceux qu'ils préfèrent.
La plus grande partie des hommes, cependant, est dotée de toutes les facultés à dose médiocre.
Beaucoup d'individus ne se donnent pas la peine de chercher une formule de plaisir qui s'adapte à leurs besoins, mais entrent chez le premier pharmacien venu et achètent une dose de plaisir, préparée sur une ordonnance quelconque. Quelques-uns arrivent à ce ridicule de vouloir jouir suivant un auteur renommé et déterrent une formule célèbre qui, pour tant qu'elle pût être acceptée par un estomac exceptionnel, ne peut s'employer de nos jours.
Malgré l'influence qu'ont le sexe et l'organisation individuelle sur la mesure de nos plaisirs, celle-ci se modifie beaucoup au cours de la vie, en décrivant cette fameuse parabole qui est la trajectoire de toutes les choses humaines... et peut-être aussi extra-humaines.
Dans les tout premiers temps de la vie, on commence à jouir des plaisirs des sens; mais, l'attention étant faible, ils ne nous donnent que de pâles joies. Peu à peu, Thommeenfant s'avance dans le sentier de la. vie et jouit de plus en plus, quoique n'ayant pas Vidée du plaisir. Il est alors au même niveau que les brutes, qui peuvent se pâmer de joie sans concevoir une sensation agréable.
Le jeune homme est celui qui jouit plus que tout autre. Sur sa chaude poitrine, il étreint les joies vives du premier âge jusqu'aux sévères plaisirs de l'âge mûr. Je laisse toujours de côté les exceptions. Le jeune homme devient parfois suicide, maudit souvent la vie, traite l'espérance de prostituée; mais c'est un riche qui meurt étouffé de richesses, un prodigue qui, après avoir abusé de tout, crie la misère. Il prouve la réalité de cette triste sentence que f l'homme n'est pas digne d'être heureux » . Quand tout lui sourit, qu'il est maître du monde des plaisirs, quand la nature entière semble veiller sur lui, quand les sympathies de tous rélèvent au ciel, il ose sourire de mépris. Au milieu de son bonheur, il ose se résigner à la vie!!
La nature a assigné des limites k la prodigalité de l'homme. Quand le sang bat moins fort à ses tempes et que la fatigue ralentit sa course, il a le temps d'essuyer son front et de regarder autour de lui. L'homme devient adulte. Les années et la vigueur du corps peuvent assigner les divisions de l'âge physique, mais non celles de l'âge moral. Elles se correspondent souvent, mais pas toujours.
De toutes façons, que l'homme devienne adulte à vingt ans ou à quarante, ses joies changent de nature ou tout au moins de forme. Tandis que, d'abord, les capitaux de ses plaisirs étaient en biens meubles, ils se changent en biens fonciers. Dans la jeunesse, l'on préfère les soubre-
sauts de la Bourse, et, pourvu que Ton ait un fort revenu, on rit de la peur et de la ruine. Aujourd'hui millionnaire, demain sans un sou.
L'adulte, au contraire, se contente du quatre ou du trois pour cent, mais il le veut solide et sur hypothèque. Ces biens fonciers, ce sont les sentiments de la famille, les aspirations de la gloire, l'étude et autres plaisirs pareils.
Quand l'adulte se fait vieillard, il se trouve pauvre de joies. En dépit de sa parcimonie, le temps l'en a spolié. Il devient avare. Il retire ses fonds de la banque, et devient son propre caissier. Il se méfie de tous, veut être seul à mesurer et à compter. Les prodigalités de sa jeunesse l'ont appauvri et, quoique l'économie de son âge mûr ait mis de l'ordre dans ses finances, le temps, contre lequel aucune compagnie n'assure, a ruiné ses maisons et dévasté ses champs. Il ne lui reste plus que des souvenirs. S'il est sain de corps et d'esprit, il n'est pas malheureux et, quoiqu'il sourie rarement, il aime la vie avec transport.
Si je devais réduire à une simple formule les vicissitudes du plaisir aux divers âges, je dirais que l'enfant jouit de la virginité des sensations, le jeune homme des joies les plus tumultueuses de la vie qu'il ne sait pas apprécier; à l'adulte, les joies du calme et du repos; au vieillard, les derniers plaisirs d'un coup d'oeil d'affection à ce que l'on va quitter.