‹ Physiologie du plasirChapitre 64 sur 73 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Topographie morale du plaisir.

Une des questions les plus importantes qui se rattachent à la synthèse du plaisir, c'est sa distribution dans les diverses classes de la société. Je ne ferai qu'indiquer la profondeur du sujet.

Bien que les joies éternelles promises à tous les hommes vertueux puissent consoler les pauvres qui souffrent de leur misère, ce serait un péril bien grave pour la société si l'argent mesurait seul les joies dans les conditions sociales. L'homme le plus riche serait le plus heureux. Celui qui naîtrait sans fortune, et n'en pourrait acquérir, devrait maudire la vie et désespérer de la Providence. Grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi. Il y a beaucoup de joies que les millions des Rothschild n'achèteraient pas. Tous les plaisirs les plus exquis et les plus vifs du sentiment sont à la portée de tous. Le hasard les distribue avec une partialité capricieuse, mais ne les mesure jamais au poids de la bourse. Les joies intellectuelles mêmes ne sont pas refusées au pauvre et, bien qu'il doive les acquérir avec plus de fatigue, il peut en jouir même dans leurs plus hauts degrés. Le génie ne connaît ni les castes ni l'hérédité. Enfin, restent les joies de la nature, qui appartiennent à tous.

Avec tout cela, je ne veux pas dire qu'il n'existe pas une certaine disproportion dans la répartition du plaisir entre les diverses classes sociales. Les riches ont assurément en mains les moyens de goûter un plus grand nombre de plaisirs; mais souvent, en sautant à pieds joints au milieu du bonheur, ils jouissent tout d'un coup des plaisirs les plus vifs et deviennent incapables de ressentir les joies moindres qu'ils ont laissées en arrière.

L'homme qui, plus que tout autre, peut être rendu heureux par sa position sociale, est celui qui naît dans l'aisance. Il est assez rapproché de la misère pour qu'une lunette d'approche puisse lui montrer l'aridité de ce sol et lui rendre précieuse la fertilité de la plaine où il est né; d'autre part, il n'est pas assez loin de l'opulence pour désespérer d'y arriver.

Dans toutes les conditions sociales, on peut être heureux. Le pauvre l'est rarement, parce que les douleurs dont il souffre, dans l'horrible pays qu'il habite, le rendent incapable de jouir des plaisirs qui veulent du calme et du repos. Pour pouvoir être heureux, le pauvre a besoin d'une morale sublime, qui n'est pas donnée à tous. Le riche a dans ses mains tout ce qu'il faut pour aspirer au bonheur, mais, plus que tout autre, peut en abuser. Il doit, pour être heureux, avoir le génie rare de l'économie politique. Au contraire, l'homme qui naît dans la zone tempérée de la médiocrité dorée est celui qui, sans gêne et sans honte morale, peut être heureux avec moins de frais.

Chaque profession a ses plaisirs ou, pour mieux dire, sa propre formule dans laquelle entre une joie spéciale caractéristique avec beaucoup d'autres de moindre importance. L'histoire des plaisirs de chaque nation serait intéressante, mais il y manquerait ce qui fait défaut à chaque page de ce livre, l'histoire de la douleur.

On peut donner diverses classifications plus ou moins naturelles des professions humaines ; je les diviserai suivant la nature des plaisirs qui y prédominent.

Les plaisirs du sens tactile^ pur et simple, sont plus nombreux dans les professions manuelles ou artistiques. Le sculpteur est peut-être le plus favorisé.

Les faciles joies du goût sont, en général, plus vives dans les professions de cuisinier, de soldat et de médecin.

Les différences très grandes entre les diverses sensibilités olfactives font qu'aucune profession ne peut exercer d'influence sur les plaisirs de l'odorat.

Les professeurs de musique et les artistes goûtent plus que d'autres les plaisirs de l'ouïe.

Les plaisirs de la vue sont mieux ressentis par les voyageurs, les micrographes et les peintres.

Les plaisirs de l'honneur appartiennent à toutes les professions, mais surtout à celle de soldat.

Les joies de la gloire sont accordées à tous les ouvriers de la manufacture sociale, mais il faut, pour y aspirer, être au moins chef de section.

L'ambition donne de plus grands plaisirs aux rois, ministres, chambellans, etc.

Les plaisirs de la possession sont plus vifs dans les professions de banquier, de négociant et de propriétaire. Je mets ce dernier état entre les professions, parce que les passeports le qualifient tel, mais j'avoue n'avoir jamais compris ce contresens.

Les plaisirs de la, bienveillance pratique devraient être plus larges chez les médecins, les maîtres et les prêtres. J'emploie le conditionnel, non pour exprimer un doute, mais pour respecter la modestie de ceux qui exercent ces nobles professions.

L'amour de la patrie donne ses plus vives joies aux militaires.

Les joies religieuses me paraissent être plus exquises chez le prêtre.

Le soldat, le chasseur, l'avocat et le gladiateur doivent être privilégiés pour les joies de la lutte.

Celles de la justice sont les trésors des juges et des rois.

Les joies de l'espérance sont le partage des professions où l'on gagne peu en travaillant beaucoup.

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