CHAPITRE IX
Premières lignes d'édonologie on science du plaisir.
Aphorismes.
L'édonologie est la science du plaisir. Masquée par la pudeur ou par l'hypocrisie des hommes, profondément cachée dans les plis de la conscience individuelle, ou dans les institutions policées des peuples, elle se trouve éparse en fragments partout où a passé un homme ou une nation.
Si ce n'est pas une faute de chercher le plaisir moral et de l'étudier dans un cercle plus grand, ce n'est pas un péché d'Épicurien que d'essayer d'exprimer le désir de cette science par une parole formée de deux mots grecs : i^Bovl], plaisir, et Xoyoç, discours.
Rechercher avidement le plaisir par-dessus tout, préférer le plus facile et le plus vif, ce sont des preuves sûres d'égoïsme raffiné et de corruption très grande, mais ce n'est pas la science du plaisir, c'en est la débauche. Étudier les sources de cette sensation, en indiquer l'origine ethnologique et le but ultérieur, en faire l'anatomie, c'est une question de philosophie. Les principes d'édonologie s'appuient sur le mécanisme intellectuel, sur la topographie de l'homme dans l'univers et sur l'histoire du cœur humain. Si les insectes ont une entomologie, si les coquilles ont une malacologie, le plaisir, étoile polaire de l'humanité, peut et doit avoir une édonologie.
En attendant que cette science se développe, en voici les premières lignes sous forme d'
APHORISMBS.
Le plaisir est le mode d'une sensation, jamais la sensation même.
Comme les couleurs, les odeurs et les saveurs n'existent
pas en soi, le plaisir s'appuie toujours sur un moment de
la sensibilité.
Le plaisir est donc le produit d'une analyse intellectuelle. Le plaisir de flairer une rose est une sensation de l'odorat empreinte d'un caractère que la conscience perçoit nettement et auquel l'esprit donne le nom d'agréable. De même, la noirceur de l'encre est une propriété physique
du gallate de fer.
Le Caractère essentiel qui distingue le plaisir est perçu par la conscience qui en est juge en dernier ressort.
Des mille éléments qui peuvent modifier le moment fugitif du plaisir, le plus puissant est le centre cérébral. La même sensation peut être voluptueuse ou déchirante suivant rétat du moi.
Ce n'est donc pas un paradoxe, mais une vérité physiologique incontestable que de dire qu'il n'existe pas de plaisir qui soit essentiellement et nécessairement tel. La plus grande douleur peut, en un cas donné, être un plaisir et la joie la plus vive peut devenir une peine déchirante.
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Le plaisir est très souvent constitué par le degré de la sensation. Un degré en dessous, c'est l'indifférence; un degré en dessus, la douleur.
En allant de l'indifférence au plaisir, les hommes trouvent celui-ci à diverses hauteurs. L'échelle édonométrique de la sensibilité mesure l'affinité spéciale au plaisir.
Plus l'homme est sensible, intelligent et versé dans les
lois de l'edonologie, plus facilement il trouve le plaisir à
une moindre hauteur.
La femme délicate et mondaine s'égaye avec quelques
gouttes d'eau de fleur d'oranger; le marin ne rit qu'après
avoir englouti un litre d'alcool, empoisonné de grains de
poivre.
Chaque individu a son échelle de susceptibilité édonique;
chaque plaisir a son échelle.
Chacun peut, par l'expérience, mesurer l'intensité de beaucoup de plaisirs, cherchant quel est le plus grand. Voici quelques échelles de types intellectuels.
Type vulgaire. Parfum des fleurs. Minimum.
Travail manuel.
Musique.
Boire et manger.
Ivresse alcoolique.
Union des sexes. Maximum^
Crescendo.
Type moyen.
Travail manuel.
Parfum des fleurs.
Boire et manger.
Musique.
Plaisirs de la vue.
Union des sexes.
Minimum
Crescendo.
Maximum.
Type élevé.
Boire et manger.
Travail manuel.
Parfum des fleurs.
Plaisirs de la vue.
Ivresse caféique.
Musique.
Union des sexes.
Ivresse narcotique.
Minimum.
Crescendo.
Mdximum.
Type vulgaire. Honneur.
Bienveillance.
Amour des animaux.
Amour.
Plaisirs de la possession.
Sentiments paternels ou maternels.
Amour-propre.
Égoïsme,
Minimum.
Crescendo.
Maximum.
TïPB MÉDIOCRE. Dignité.
Pudeur.
Minimum.
Type élevé.
Amitié.
Sentiments paternels
ou maternels.
Patriotisme.
Religion.
Propriété.
Égoïsme.
Amour.
Amour-propre.
Égoïsme.
Amour des animaux.
Amour-propre.
Propriété.
Amour de la lutte.
Pudeur.
Religion.
Amour paternel ou
maternel.
Amour.
Amitié.
Patriotisme.
Dignité.
Crescendo.
Maximum, Minimum.
Crescendo.
Maximum.
PLAISIRS INIBLLECTUELS.
Type vulgaire. Étude.
Imagination.
Volonté.
Curiosité.
Ridicule.
Minimum .
Crescendo.
Maximum.
Type médiocbe. Création.
Étude.
Curiosité.
Volonté.
Ridicule.
Imagination.
Type élevé.
Ridicule.
Mémoire.
Curiosité.
Étude.
Volonté.
Minimum.
Crescendo,
Maximum.
Minimum.
Crescendo.
Maximum.
Le plaisir est figuré par une parabole.
Il n'y a pas deux plaisirs égaux.
Il n'y a pas deux moments successifs égaux dans un
même plaisir.-
i/ Plus le plaisir est intense, plus vite il descend du maximum à son minimum.
Les plaisirs calmes descendent lentement du sommet de la parabole aux plaines de Tindifférence.
Les éléments qui concourent à accroître le plaisir sont la sensibilité exquise, la nouveauté de la sensation, la force du besoin, la longueur du désir, la culture intellectuelle et l'attention.
L'aphorisme précédent est vrai pour les plaisirs en
général. Chacun d'eux a ses stimulants et ses calmants
spéciaux.
Les éléments qui diminuent le plaisir sont la lourdeur de la sensibilité, le peu ou point de désir, la stupidité de l'esprit et le défaut d'attention.
L'habitude est un des plus puissants facteurs du plaisir. En général, elle augmente les plaisirs faibles et affaiblit les grands. A elle seule, elle peut rendre agréable une sensation indifférente.
Il y a une sensibilité pour le plaisir différente de la sensibilité générale et qui n'est pas toujours mesurée par la capacité de sentir la douleur. Je l'appelle sensibilité élective pour le plaisir.
Cette faculté est celle qui aide le plus à centupler le plaisir et à rendre heureuse la vie d'un homme.
C'est la nation française qui en est douée au plus haut
degré.
Les plaisirs peuvent s'élider, se superposer, se modifier
et s'entre-croiser.
Il existe des plaisirs nouveaux absolument ignorés de l'homme, qui les rencontrera sur le splendide chemin de la civilisation.
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Les premières sources de tout plaisir sont au nombre de deux : 1^ la réalisation d'une fin inéluctable entièrement liée à Tordre cosmique; ^ l'accident ou le résultat secondaire des facultés préexistantes fondamentales.
Les plaisirs qui dérivent de la première source sont ceux qui naissent de la satisfaction d'un besoin essentiel à la vie physique et sociale de l'homme : ceux de manger et boire, d'aimer et de haïr, de l'ambition, etc.
Les plaisirs qui viennent de la seconde sont ceux du chatouillement, du ridicule, dé la musique, etc.
Que l'exemple suivant serve à distinguer nettement les plaisirs de sources primaire et secondaire : un mécanicien construit une petite machine; voyant que sa marche correspond au but pour lequel elle a été faite, il en jouit. Un moment après, il s'aperçoit que le bruit fait par le travail des rouages produit un son agréable, et il en est content. La machine n'avait pas été faite pour faire du bruit, ni pour que ce bruit fût agréable. Le premier plaisir est primaire, l'autre secondaire.
Le plaisir se multiplie presque toujours en s'habillant avec les mots et en se reflétant dans le miroir de nombreuses consciences.
Tout être qui peut sentir peut jouir.
L'animal trouve le plaisir, l'homme le cherche.
Les plaisirs faciles et à la portée de tous s'épuisent par l'abus et amollissent l'âme et le corps.
- Les plaisirs difficiles et rares ejtaltent et éduquent les facultés de qui les recherche.
La morale est l'art du plaisir appliqué au bien-être de •f-Li' tous.
L'immoralité est l'abus de cet art au bénéfice d'un individu et au préjudice de la société.
La religion est la sanctification de l'art du plaisir. Souffrir pendant le jour que dure la vie pour jouir dans l'éternité, c'est payer une prime au présent pour assurer l'avenir.
La morale et la religion consacrent donc l'art et la science du plaisir.
Plus nobles sont les plaisirs que nous recherchons, et plus nous devenons aptes à en goûter de plus grands.
Les plaisirs de la vertu sont des lettres de change sur l'éternité.
378 DEUXIÈM£ PARTIE
Les plaisirs ignobles sont des plaisirs suicides.
XLUI
La faute est mesurée par le repentir qui succède au
plaisir.
S'occuper exclusivement du plaisir, c'est du cynisme ou de la débauche rafTinée. Le chercher dans les hautes régions de la morale ou de l'intelligence, c'est trouver le plus court et le plus sûr chemin vers le bonheur.
Traité d'édonologie et livre de morale devraient être
synonymes.