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CHAPITRE VIII

Du bonheur et de ses formes. — Quel est le plaisir le plus grand et Thomme le pins henrenx.

Tous les artifices ingénieux que l'homme emploie pour produire de nouveaux plaisirs ne suffisent pas à le rendre heureux. Une seule joie, au contraire, peut arriver à remplacer toutes les autres et à le rendre digne du bonheur. Les lois générales que Ton peut déduire de l'étude du plaisir constituent une vraie science, qui n'a ni un nom ni un corps de doctrine, mais qui illumine beaucoup d'arts et de sciences en leur donnant le bonheur pour but ultime.

Tous les hommes s'efforcent d'atteindre ce but par diverses voies; mais, presque toujours découragés au premier pas, ils s'écrient que la félicité est une utopie et se résignent à revêtir ce tissu de minces joies et de fortes douleurs qui est l'étoffe de la vie.

Beaucoup n'ont pas tort de se résigner, car, bien qu'ils aient la bonne intention de devenir heureux, ils n'en viennent jamais à bout. Mille inévitables douleurs les tourmentent sans trêve, en détruisant en germe les plaisirs qu'ils avaient semés.

Souvent, le bonheur ne dure qu'un instant et provient d'un seul plaisir qui, parvenu à son apogée, nous rend

heureux. A ce moment béni , nous oublions inquiétudes et soucis; nous nous concentrons dans le délire fugace d'une sensation délicieuse et nous crions : « Je suis heureux! »

Presque tous les hommes ont eu dans leur vie quelques-unes de ces étincelles. Cette félicité météorique peut venir de tous les plaisirs des trois règnes, mais d'ordinaire elle sort du cratère fumant des violentes passions. L'amour physique et moral, l'amitié, les éclairs de gloire, les voluptés de la musique, peuvent nous donner des instants de bonheur convulsif et scintillant.

La seconde espèce de félicité est celle qui se répand comme une douce harmonie sur la vie entière, en nous faisant bénir la Providence et la fortune. Pour acquérir ces seconds trésors, il ne faut ni de nombreux plaisirs, ni le concours de quelques-unes des joies les plus vives. Ici, la plus grande influence vient de la sensibilité prudente de l'individu, c'est-à-dire de la très difficile réunion de deux des éléments les plus opposés du monde moral : l'exquisité du sentir et la tempérance des désirs, la véhémence de l'imagination et l'économie de la prudence. Le bonheur est une créature peu exigeante, mais il a pour mandataire le désir qui, lui, est l'être le plus insolent, le plus intolérant, le plus rapace qui se puisse voir. Le bonheur se contente d'une cabane et d'un jardin, d'une tendresse et d'une fleur, d'une poignée de mains et d'un sourire, mais le majordome qui va aux provisions mange l'argent et, pour se refaire, se jette dans le tourbillon des jeux de bourse les plus dangereux, si bien qu'il rentre sans un sou pour rendre ses comptes au bonheur; de cent il a fait dix, et de dix, zéro.

Cela ne suffit même pas : après des victoires sur le désir, on a quelques sous de côté, mais nous avons à supporter les mille maux auxquels le bonheur est sujet, lui

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qui est bien le plus fragile des capitaux. £t par tout cela, vous pouvez comprendre que, théoriquement, il peut sembler facile d'être heureux et qu'en pratique Ton n'y parvienne jamais. En tout cas, pour aspirer au moins à une petite place dans le sanctuaire du bonheur terrestre, il faut prendre pour régisseur de ses biens un désir vieux et prudent. Toutes les peines que vous vous donnerez pour le choisir vous seront largement payées. C'est un choix délicat et malaisé. Les désirs meurent souvent dans la fleur de la jeunesse par abus de la vie, et le peu d'entre eux qui vivent vieux restent souvent imprudents. Si vous ne pouvez en trouver un qui soit naturellement calme, aflaiblissez-le par le jeûne et le cilice, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus marcher qu'en boitant lorsqu'il va faire vos emplettes.

Toutes choses égales, l'homme le plus heureux est celui qui a la plus grande sensibilité, le plus d'imagination, la volonté la plus robuste et le moins de préjugés. C'est l'homme rare qui sait assez vouloir pour arrêter les oscillations de la douleur et ne laisser vibrer que les cordes du plaisir.

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