‹ Physiologie du poëteChapitre 18 sur 24 · I.E POiiTE DE SALON · texte numérisé non relu

I.E POiiTE DE SALON

ï| L )' il (iiicitjucsaii'

l'nlbum Irô-

cn iiinilrc

tes cotisoles

maisons aris-

aiiqiies;iinc

me à la mode

l son albam

me du lemps

(le l-ciuisXV unediLcIiessÊavailson griffon.—

Anjoind'liiii le giilTon est morl, l'album aussi

— PlciiJiiits le griffon.

C'él:!!! là le l)nn lemps di's pnélos de snlon :

ils claienl clioyés, chéris , rechcrcliés de loiiles paris; les maîtresses de maison leur lançaient (les regards assassins, pourqirils eussent à parapher leur signature, comme M. Prudlionime, sur le vélin d'un album cramoisi ou ventre de hiclie. — Les artistes en bas Age dont le lalenl plein d'espérance ne s'exerçait encore que sur des nez ou des oreilles, et les collégiens imprudents qui avaient commis un feuilleton dans un journal solitaire, n'étaient pas entièrement pri> vés de cette faveur.— A celle époque, lous les Français étaient égaux devant un album. '

l-.e matin , lorsque vous étiez encore étendu dans votre lit, voire domestique (qui n'a pas un domestique?) entrait d'un air mystérieux, et vous remettait une lettre apportée par un chasseur galonné sur une quantité de coutures, de la part de madame la comtesse de B., de C, de G. y ou de toute autre initiale. Vous preniez la lettre satinée et embaumée; votre cœur battait avant de l'ouvrir; vous rêviez déjà une bonne fortune, la conquête d'une grande dame. Enfin, vous rompiez le cachet , et vous lisiez :

Monsieur,

Scriez-vous assez bon pour vouloir bien écrire

quelques vers sur mon album? je vous seruis irès-recon naissante de celle gracieuseté.

Agréez, etc.,

La comfesse de B., de C. ou de G.

Vous vous leviez en colère, vous preniez l'album, et vous écriviez ime romance ou un poënie épique entre un paysage de M. Lacaille et une dissertation palingénésique de M. Barbanchu.

C'est au poêle de salon que vous étiez redevable de cet avantage ; car c'esl lui qui a inventé Talbum.

Un jour, M. Hugo, en rentrant cbez lui> trouve chez son portier un album que lui avait envoyé un Monsieur nommé. Guillot. Le poêle ouvre machinalement cet album , et tombe sur des vers de M. Guillot; il tourné la page, et revoit des vers de M. Guillot; il tourne encore, autres vers du même Monsieur, et ainsi de suite jusqu'au dernier feuillet exclusivement. Une seule page avait été rèspeclée; elle était réservée aux vers de M. Hugo.

M. Hugo ne se iit pas prier, cl traça ce distique :

11 aurait volontiers écrit sur son chapum :

(Vest moi qui suis Guillot, berger de cet album.

Victor IIugum.

Qiicli|iics snloiis relnrdalaires oni ccpciidutil conservé l'allmm. C'esi dans ces salons que Ton rcnconlrc plus parilciilièreiuent le poclc «iiii nous occupe. — Lorsqu'il pcnèire pour la pre-

mière rois <lans une de ces réunions auicdiluviennes.il a soin de laisser planer sur lui tjuel-

ques soupçons litléraires. — Vile la maiiresse de maison vient à lui , et le prie d'enrichir son album de quelques beaux vers de plus. — Le • jeune homme se redresse, et demande trois secondes de réflexion pour improviser un sonnet ou un dithyrambe, an choix ; alors on fait passer le jeune poète dans un cabinet, et on lui donne cinq minutes pour se recueillir.

L'improvisateur, ainsi livré à lui-même, se couche sur un divan , se fait des grimaces dans la glace, rajuste ses cheveux, ou s'occupe à jongler avec les chandeliers. Au bout dos cinq minutes, il prend un air inspiré, rentre an salon, et écrit sans ralure un sonnet qu'il tient en réserve pour ses petites improvisations de société. Ce sonnet est ainsi conçu :

A ma chère vicomtesse de C. . ,

Lorsque vous revêtez vos longs habits de fcic Pour aller vous montrer dans les bals chaque soir, Avec de blanches fleurs autour de votre iclc, El des regards bien doux dans votre grand œil noir,

Ah! vous ne savez pas quelle id<^e inquiète

Comme un brûlant remords sur mon Tront vient s'asseoir

Il me semble toujours, bel ange du poète,

Que pour rélernité je ne dois plus vous voir;

El je passe mes nuits près de votre demeure.

Écoulant au cadran sonner l'heure après rbeurc; El quand vous revenez du bal, je suis joyeux,

Car je me place alors dans un endroit bien sombre, Et je vous sens glisser, légère comme une ombre, M'cnivraut du parfum qu'exhalent vos cheveux.

Les messieurs et les dames, ébahis à la Icc^ lurc de ce sonnet improvisé, regardent le jeune homme comme un être à part, et le comparent à M. de Pradel ou à M. Luidgi Giconi.

Il y a d'autres poêles de salon, qui ne se lisqucnt jamais an delà du quatrain, et même du distique. On voit tout le long de. ces aibiims des pensées neuves et consolâmes dans le genre de celles qui suivent : «

Les hannetons, fils du printemps , Qui se nourrisson l de verdure , Font les délices des cnranls Et l'orncmonlde la nature.

Napoléon a traversé l'Afrique,

Il est certain qu'il y croit des lauriers (bis).

Il se rencontre même parmi ces poètes des génies indépendants qui, se débarrassant des entraves de la mesure et de la prosodie, écrivent des hardiesses de ce genre :

Mon Dieu I que le prinlemps est donc une sarsaii dé

[IcciaWc!

On r ïoil nalrre loute espèce lie llciirs, L'especl de la campagne esl vraiment irès-sinSablc Avec ses champs de tentes les couleurs.

Le poêle de snlun fuit son clien)iii par les Teiii mes, eiilarriveque)<|itcfi>isHrAciidéinie.

LF. POKTE RÉBUSIDN.

i^ii le plus le, le plus

1 urne d'à IIespéce ;

is lîgiirù^

qiiairièmc

paRe lies joiirnau'i, entre la pommade d'ours ei

les biberons en caoutchouc. La réclame lui est inconnue, et les ironipetles du journalisme n'ont jamais célébré sa gloire dans les feuilletons menteurs. — Il a laissé passer les uns après les autres tous les systèmes littéraires; il a assisté avec la môme indifférence philosophique à la décadence du classique et à Taurore du romantisme. Il est resté froid devant Hernani et la Tour de Ncsle^ et jamais il ne lui est venu dans Tidée de mettre le nez à la fenêtre pour voir à quel vent tournait la girouette de la poésie; — il laissait les écoles rivales se lancer à la télé des articles de revues et des banquettes de parterre, le Conslilutionnel pointer contre la Presse la grosse artillerie de ses colonnes, et M. Granier de Cassagnac rompre des lances contre Scan Racine en faveur des Pradons du'dix-neuvjcmc siècle. — Pendant <|ue tout ce vacarme se faisait autour de lui, que le drame moderne, ce parvenu de mauvais goût, grimpait sur les épaules de la tragédie impériale ; que les partis enterraient leurs morts ou sonnaient du clairon ; que M. Hugo prêchait, que M. Dumas feuiUclonisail , et cyie M. de Jouy radotait^ lui, calme comme rhomme d'Horace, composait tranquillement, dans Tarrière- boutique d'un confiseur de la rue

des Lombards^ des distiques mielleux, sucrés, savoureux et froubadours,^il cmmainoltail ses bonbons de semences amoureuses, et enrubannait de rébus scnlimenlals le priniiiif Mirliton, ce journal innocent à la portée de toutes les intelligences, et qui a les cinq parties du monde pour abonnés. — Voilà ce qu'il faisait, ce grand poëte inconnu , qui méprise la gloire au point de ne jamais signer ses productions florianesques ou anacréon tiques; et ce qu'il faisait bier, il le fait aujourd'hui, il le fera denîain, toujours et sans cesse, sans cesse et toujours. — Et personne n'a parlé de lui, nul critique n'est venu le prendie par la main pour le montrer au grand jour, cet artiste modeste, dont les vers sont reçus dans la mansarde du pauvre et dans les salons des ricbcs, et qui, pour prix de SCS travaux, ne demande ni réputation, ni gloire, ni ricbesse.— poète rébusien! ô grand homme ! il y a au bout du pont dos Arts un palais gardé par quatre chiens de bronze et une sentinelle,— ce palais s'appelle l'Institut..., et dans ce palais il n*y a pas un fauteuil pour tes vieux jours..., toi qui, sous le prétexte de bonbons et autres douceurs, as fait pénétrer la langue française jusque dans les forêts vierges de l'A-

mérique du Sut) ! ... OuG d'H^^G' la croix fl'liunneur ne brille pas seulement à ta boutonnière , 6 Bérangcr du diultlotin ! ô Pindare de la papit-

Ce u'efii pas lout. — h ii'csi pas (in poêle an monde (|ui ail rendu plus de services à l'csiiinable classe des anioiircuii. — Quand un amntit envoie des bonbons à sa belle, croyez-vous dont

(|ue ce soil dans le seul bul de lui faire savourer silencieusenienl des pralines, de la pistache ou du caramel?— -Pas le moins du monde.— La pistache et le sucre de pommes ne sont que des accessoires,— accessoires agréables si vous voulez;— mais le molif, le vrai motif de l'envoi, c'est le rébus (|ui serl d'enveloppe, le rébus innocent et dangereux tout à la fois, qui remplace la lettre avec tant d'à van Lige, — qui exprime tous les sentiments du cœur, qui jure une constance éternelle, qui promet un bonheur sans nuage et des jours filés de soie et de dragées. — Aussi voyez avec quel empressement la jeune fille, lorsqu'elle se croit seule, dépapillote le bonbon symbolique et sentimental qui vient de lui être remis ! — Elle commence par porter la praline à sa bouche, c'est vrai, mais c'esl par habitude , et pour s'en débarrasser... Avec quelle anxiété elle lit la devise, quj veut dire tant de choses! Tantôt c'esl un distique ainsi conçu :

Je ne vols rien d'aussi joti Qu'un mariage bien uni.

Quelquefois c'est bn quatrain :

Si c'est un crime de s'aimer, Ensemble rendons-nous coupables :

Les dieux se laissant désarmer Quand les Taules sont pardonnables.

El d'uulrcs pensées loiiles plus ingénieuses les unes que les nulres, dans le genre de celles qui suiven: :

Ma devise est de vous aimer, El de ne jamais changer.

Je suis aimé! quel sort plu»' doux , Sinon que d'être votre époux !

J'éprouve en voua aimant Tout ce que Tamour a de oh.irmant.

Pour les anianls crninlifs et respecluenx , le poëtc a soin de traeer des vers moins hardis , mais non moins éloquents :

Je me' connais trop pour vous dire Que c'est pour vous que je soupire.'

' Que d'intrigues péniblement commencées n'a-l-il pas menées à bonne un à Tnidc de celle poésie facile et universelle, rexceHenl arltsie! Que de nœuds gordiens amoureux n'a-l-il pas dénoués avec ses rébus galants , ses sentences doucereuses ot ses devises passionnées , pendant que les Aniony du drame moderne, jouaul

ilu poignard ou du pistolet, seruisaieiit medrc ;i In porte dii cœur de leurs belles ..toninic des clien.ip.ius 1 — ninn pocte de prédîleciion ! ji; dcoun<le qu'on vous élève une statue sur une place publique quelconque, et, eu mémoire des nombreux services que vous m'nvei: personucl- Icmciil reudus , je m'inscris en téie de In souscription pour la somme de cinqu:uilo ccnlimcs!

LE rOKTE rnOLETAIRE.

(Iii'on a préleiidu que l:i

t cl:iil morte, chncun s'esl

mis a rimer |>)iis on

radins pour prouver

^ sans doute que celle

iisscrlion élail fondée ,

ei qu'il ne nous restait

plus iiu'à creuser des

^canaux et à fabriquei'

des macliincB à vapeur;

ce n'éuiit pas assez -des gens dont le mélier

est d'aligner des alexandrins , des bajenrs

■M\ corneilles, des liurlcui's n In lune et des

lausToni parisiens r|ui clicrclienl leurs rimes

duDsIesflùiieiicB ilu l>oulevarti; ce ti'étaii pus assez des coltcgieiis de quatorze ans, des bat^ltut délaissés, des jeunes lilles incomprises , des académidcns édeniés el des licros de cours d'assises , — la manie de rimer a (rouble louiTG les cervelles, a pénclré dans tnuies los ctasfics,' a escalade tous les étages. Toni le

momie ci ie !» bas les vers, mais cliacun ue désigne par là que les vers de sou voisin , et deuiandc pour les siens silence et attention.... Il T a des faiseurs, il n'y a plus de lecteurs... le lecteur s'en va de plus en plus; — donncE nu

lecteur à un poëie, eiil le paiera très-clier.... s'il a de la monnaie dans sa poche.

Les choses en soni venues à ce point, que les boîtiers, les tailleurs, les boulangers et Jes chapeliers ont envahi lé sanctuaire de la Muse. — Depuis que M. Reboul, le boulanger de Nîmes, a eu la funeste inspiration de fa ire* marcher de front Apollon et le pain de quatre livres, la pâte ferme et Félégie, le poète prolétaire a surgi de tous les ateliers, et a raboté dans tous les sens celte malheureuse langue française qui était digne d'un meilleur sort assurément. — Depuis ce temps, tout a été de mal en pis; — les vers de ces messieurs sont exécrables, c'est vrai , mais votre pain n*est pas cuit , ma hotte nie fait mal, son habit ne lui va pas; — vous demandez à votre bottier de corriger un défaut de votre chaussure , et son esprit est justement occupé pour le moment à poursuivre dans le lointain de se&conibinaisons métriques une rime récalcitrante, ou un hémistiche entêté. — Alors vous maudissez celui qui , dans un moment de désoeuvrement, inventa la versification, et vous trouvez le lendemain sur voire table le mémoire de votre tailleur servant d'enveloppe à son dernier ouvrage.

El remarquez que le public , ce débonnaire public donl je ne voudrais pourtant pas dire de mal, est'le premier à encourager tous ces iravers; c'est son admiration béate qni a fait éclore tons ces bâtards de la poésie. Qu'on tanneur ou un menuisier quelconque se mette à coudre des lignes mal rimées les unes au bout des au* Ires, ce qui esl beaucoup moins difficile, quelquefois, que de bien travailler du buis , ou une peau de mouton, cl aussitôt on ouvre une souscription en sa faveur, on le prône comme une merveille, on lui adresse des épitbalames auxquels il ne manquera pas de répondre, soyez-en sûr; el Ton passe, heureux, et lu conscience tranquille , auprès d'un vrai poêle qui s'en va mourir à T hôpital.

Nous ne savons plus quel homnie d'esprit .1 demandé que le gouvernement guillotinât au moins une centaine de comédiens par année, afin qu'on ne vît plus sur la scène que des hommes irrésistiblement poussés par leur vocation ;, et non des gens de métier qui apprennent des rôles comme d'autres font des parapluies. Si un* gouvernement protecteur des arts prend jamais en considération celte demande juste et raisonnable, nous l.e prions de suivre le même

procédé à Tégard dos poètes ; Tari y gagnera et la société n*y perdra rien.

Rien- ne nous semble plus ennuyeux et plus insupportable que ces soi-disant poêles prolétaires qui, sous le prétexte, qu ils savent à peine lire et qu*ils manient raiguille ouïe rabot, font des vers dans le genre de M. de Lamartine , et tâchent d'exprimer dans, une langue qu'ils ne comprennent pas des idées qu'ils comprennent moins encore. L'art est essentiellement grand seigneur. S* il se rencontre un ouvrier qui ail du génie, qiiMl laisse renclume et la scie, et qu'il prenne la plume ; mais que l'exception ne soit pas la règle, et qu'il ne suffise pas de ne rien savoir pour tout entreprendre et tout oser. Â quoi sert d'ailleurs d'être tailleur ou cordonnier pour faire des vers comme un académicien?

Le poète prolétaire n'est pas toujours ce bottier ossianique et ce tailleur élégiaque dont nous parlions tout à l'heure; on trouve aussi d'Iion-^ nêtes ouvriers qui ne demandent pas Taumônc pour se faire imprimer tout vifs, et qui ne lâchent les écluses de leurs inspirations populaires qu'aux heures de loisir , h l'ombre d'une guinguette , au milieu de leurs camarades. Les vers de ces poètes de bouchons, improvisés entre une

riisadu l'i un lioqiiut , scntcnl bien (in {icu lu vil) du cm qui les a ins|Hrés ; ni:iis si lu Turmc csi dcreciueuse, la pensée est presque loujours hoiiiiéle et respectable. Ils courent il'nlelicrs

en iiLelicrs , (te (juinguciics en gningncLtcs . i!ignsipisen gosiers, ei, comme iisncsoiil pasdos-

Unes à rimpression, la crilique n'a rien à y reprendre. Nous livrons à nos lecteurs un de ces i'ragmenis épiques que nous avons recueilli do la bouclie même d'un académicien de la Râpée':

Le p'iil iondu qu'est sur la place Vendôme , D'puis qu'il est mort on n'en dit plus tant d*mal ; Quand il vivait encor, ce pauvr* cher homme, On lui trouvait l' caractère inégal...

Y en avaient mém' qui le trouvaient brutal.

Français! Français! respect àcMui qu*on pleure, Nul n'est parfait mém' par-mi les géants; ' Et s'il avait quéqTois d'mauvais quarts-d'beare, Faut dire aussi qu'il avait d'bons moments.

A la bonne heure I cela n'est pas très- fort, mais c'est franc, mais c'est ouvrier, et c'est ' parfaitement compris des masses buvantes et chantantes; j'aime bien mieux ce naïf hommage à la gloire du grand homme que les premiers rêves de .M. Mazu le tisserand , ou les derniers wupirs de M. Durand le charpentier.

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