LE POETE DYNASTIQUE
■Ik poète dynastique s’est habitué à se regarder depuis quarante ans comme propriétaire , — sous le rapport de la célébration en tranches de vers vulgairement dites strophes propres, ou, du moins, destinées à recevoir de la musique, — de tous les événements importants , de toutes les solennités publiques, — soit décès d’hommes illustres, pour lesquels i! tient
des larmes en réserve, — soit naissances de princes augustes, pour quoi il possède un as¬
sortiment varié de joie et d’allégresse; — soit victoires, qui n’épuiseraient pas en vingt siècles
son magasin de lauriers ; — soit mariages royaux, pour lesquels il est arrivé à découvrir cinquante combinaisons dans la seule rime belle journée avec hyménée. Le poêle dynastique ne se contente pas de la fabrication des hymnes avec musique nouvelle, il célèbre aussi ces divers événements en poésie ordinaire (c’est toujours en poésie fort ordinaire que lesdits événements sont célébrés), je veux dire en poésie déclamée, telle qu’épîtres, odes, poèmes, quatrains, acrostiches, charades ou logogriplies.
• Le poète dynastique est l’ami, que dis-je? l’enthousiasle effréné de tous les rois qui arrivent ; il partage la vénération de l’éléphant pour le soleil qui se lève ; c’est ainsi qu’il a brûlé dans sa cassolette poétique de l’encens pour Napoléon et pour Louis XVIII , pour Charles X et pour Louis-Philippe; il a fait des dithyrambes latins sur toute la famille impériale, et c’est lui qui, le premier, termina son hexamètre par ce dactyle et ce spondée d’une flatterie si transparente : Corsicus héros ; il a chanté tour à tour les trois couleurs et le lis, le lis et les trois couleurs; il a mis les victoires de l’Empire en hymnes tamerlanesques , les fêles de la Restau-
ration en romances, et le soleil des Trois Jours en cantates. Après tout, c’est encore celui-là qui est le vrai poète, le poète qui ne se décourage jamais, et dont l'enthousiasme est toujours le même. — Il conservera cette éternelle jeunesse et cette éternelle verdeur tant qu’il y aura sur la terre des rois qui succéderont à des rois, des enfants royaux qui naîtront, des princesses qui se marieront et des princes qui mourront ; — car il célèbre également, ce grand poète, la naissance, l'hymériée et la mort des monarques mâles et femelles, pourvu que ces monarques veulent bien prendre la peine de ne pas naître , de ne pas se marier et de ne pas mourir en exil.
Par une étrange particularité de son génie , son enthousiasme dynastique ne franchit jamais la frontière. — - Mais il faut lui rendre cette justice, que si son tempérament, mobile comme celui de tous les vrais poètes, le porte à chanter tous les nouveaux venus , il oublie tout à fait ceux qu’il a célébrés jadis. Personne mieux que lui ne sait cheviller les mêmes rimes à tous les événements. — Le poète dynastique ne fait ordinairement qu’un seul couplet, mais ce couplet s’allonge ou se raccourcit à volonté , et subit
toute espèce de transformations; il est tantôt une ode, tantôt un quatrain, tantôt une cantate, ou une chanson à boire ; — il sera , si vous le voulez, une charade ou un poème épique. — Ce couplet élastique doit', sauf quelques légers remaniements , s’adapter à toutes les circonstances. Ainsi, en 1811, à la naissance du fils de l’Empereur, le poêle dynastique avait fait une cantate qui commençait ainsi :
Si l’étranger, comme un seul homme,
Un jour venait nous asservir,
Autour du noble roi de Home Jurons de vaincre et de mourir....
etc, etc. ..
Eli bien, c’est cette même cantate qui a reparu depuis à toutes les augustes naissances.
En 1820, à la naissance du duc de Bordeaux :
Si de l'étranger l’insolence Un jour venait nous assaillir,
Autour du noble fils de France Jurons de vaincre ou de mourir.
En 1839, à la naissance du comte de Paris :
Oui, si l’étranger dans sa haine Un jour venait nous asservir,
Autour du jeune Gis d'Hélène Jurons de vaincre ou de mourir.
Qu’une nouvelle dynastie succède à la branche d’Orléans (ceci est une hypothèse toute gratuite), et vous entendrez notre poète s’écrier au vingt-et-unième coup de canon qui annoncera l’arrivée d’un nouveau prince en ce monde :
Si l’étranger dans sa furie Un jour voulait nous asservir,
Autour du fds de la Patrie Jurons de vaincre ou de mourir.
Les serments ne coûtent absolument rien au poète dynastique ; — en revanche , ils lui rapportent beaucoup.