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LE POËTE DE SALON

l y a quelques années, l’album trônait en maître sur les consoles des maisons aristocratiques; une femme à la mode avait son album comme du temps de Louis XY une duchesse avait son griffon.— Aujourd’hui le griffon est mort, l’album aussi. --Pleurons le griffon.

C’était là le bon temps des poêles de salon ;

ils étaient choyés, chéris, recherchés de toutes parts; les maîtresses de maison leur lançaient des regards assassins, pour qu’ils eussent à parapher leur signature, comme M. Prudhomme, sur le vélin d’un album cramoisi ou ventre de biche. — Les artistes en bas âge dont le talent plein d’espérance ne s’exercait encore que sur des nez ou des oreilles, et les collégiens imprudents qui avaient commis un feuilleton dans un journal solitaire, n’étaient pas entièrement privés de cette faveur. — A cette époque, tous les Français étaient égaux devant un album.

Le malin , lorsque vous étiez encore étendu dans votre lit, votre domestique (qui n’a pas un domestique?) entrait d’un air mystérieux, et vous remettait une lettre apportée par un chasseur galonné sur une quantité de coutures, de la part de madame la comtesse de B., de C., de G., ou de toute autre initiale. Vous preniez la lettre satinée et embaumée; votre cœur battait avant de l’ouvrir; vous rêviez déjà une bonne fortune, la conquête d’une grande dame. Enfin, vous rompiez le cachet, et vous lisiez :

Monsieur,

Seriez-vous assez bon pour vouloir bien écrire

quelques vers sur mon album? je vous serais très-reconnaissante de celle gracieuseté.

Agréez, etc.,

La comlessc de IL, de C. ou de G.

Vous vous leviez en colère, vous preniez l'album, et vous écriviez une romance ou un poème épique entre un paysage de M. Lacaille et une dissertation palingénésique de M. Bnrbnncliu.

C’est au pocte de salon que vous étiez redevable de cet avantage ; car c’esi lui qui a inventé l’album.

Un jour, M. Hugo, en rentrant chez lui, trouve chez son portier un album que lui avait envoyé un Monsieur nommé Guillot. Le poète ouvre machinalement cet album , et tombe sur des vers de M. Guillot; il tourne la page, et revoit des vers de M. Guillot; il tourne encore, autres vers du même Monsieur, et ainsi de suite jusqu’au dernier feuillet exclusivement. Une seule page avait été respectée; elle était réservée aux vers de M. Hugo.

r M. Hugo ne se (il pas prier, et traça ce dis¬

tique :

Il aurait volontiers écrit sur son chapum :

(Lest moi qui suis Guillot, berger de cet album.

Y ici on IIugü.vi.

Quelques salons retardataires ont cependant conservé l’album. C’est dans ces salons que l’on rencontre plus particulièrement le pocle qui nous occupe. — Lorsqu’il pénètre pour ha pre¬

mière fois dans une de ces réunions antédiluviennes, il a soin de laisser planer sur lui quel-

ques soupçons littéraires. — Vile la maîtresse de maison vient à lui, et le prie d’enrichir son album de quelques beaux vers de plus. — Le jeune homme se redresse, et demande trois secondes de réflexion pour improviser un sonnet ou un dithyrambe, au choix ; alors on fait passer le jeune poète dans un cabinet, et on lui donne cinq minutes pour se recueillir.

L’improvisateur, ainsi livré à lui-même, se couche sur un divan, se fait des grimaces dans la glace, rajuste ses cheveux, ou s’occupe à jongler avec les chandeliers. Au bout des cinq minutes, il prend un air inspiré, rentre au salon, et écrit sans rature un sonnet qu’il tient en réserve pour ses petites improvisations de société. Ce sonnet est ainsi conçu :

A ma chère vicomtesse de C. . .

Lorsque vous revêtez vos longs habits de fête Pour aller vous montrer dans les bals chaque soir, Avec de blanches fleurs autour de votre tête,

Et des regards bien doux dans votre grand œil noir,

Ah! vous ne savez pas quelle idée inquiète Comme un brûlant remords sur mon front vient s’asseoi Il me semble toujours, bel ange du poète,

Que pour l’éternité je ne dois plus vous voir;

El je passe mes nuits prés de votre demeure, Écoutant au cadran sonner l’heure après l’heure;

Et quand vous revenez du bal, je suis joyeux,

Car je me place alors dans un endroit bien sombre, Et je vous sens glisser, légère comme une ombre, M’enivrant du parfum qu’exhalent vos cheveux.

Les messieurs et les dames, ébahis à la lecture de ce sonnet improvisé, regardent le jeune homme comme un être à part, et le comparent à M. de Pradel ou à M. Luidgi Ciconi.

Il y a d’autres poètes de salon, qui ne se risquent jamais au delà du quatrain, et même du distique. On voit tout le long de ces albums des pensées neuves et consolantes dans le genre de celles qui suivent :

Les hannetons, fils du printemps ,

Qui se nourrissent de verdure ,

Font les délices des enfants Et l’ornement de la nature.

Napoléon a traversé l’Afrique ,

Il est certain qu’il y croît des lauriers (bis).

Il se rencontre même parmi ces poètes des génies indépendants qui, se débarrassant des entraves de la mesure et de la prosodie, écrivent des, hardiesses de ce genre :

Mon Dieu! que le printemps est donc une saison détectable!

On y voit naître toute espèce de fleurs.

L’aspect de la campagne est vraiment très-agréable Avec ses champs de toutes les couleurs.

Le poète de salon fait son chemin par les femmes , et il arrive quelquefois à l’Académie.

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LE POETE REBUSIEN.

oila bien le plus simple, le plus modes le et le moins trompeur des enfants d’Apollon. Il n’a jamais commis de vol urne d’aucune espèce ; son nom n’a - jamais figuré à la quatrième page des journaux, entre la pommade d’ours et

les biberons en caoutchouc. La réclame lui est inconnue, et les trompettes du journalisme n’ont jamais célébré sa gloire dans les feuilletons menteurs. — lia laissé passer les uns après les autres tous les systèmes littéraires; il a assisté avec la même indifférence philosophique à la décadence du classique et à l’aurore du romantisme. Il est resté froid devant Hcrnani et la lourde Nesle , et jamais il ne lui est venu dans l’idée de mettre le nez à la fenêtre pour voir à quel vent tournait la girouette de la poésie; — il laissait les écoles rivales se lancer à la tête des articles de revues et des banquettes de parterre, le Conslilulionnel pointer contre la Presse la grosse artillerie de ses colonnes, et M. Granier de Cassagnae rompre des lances contre Jean Racine en faveur des Pradons du dix-neuvième siècle. — Pendant que tout ce vacarme se faisait autour de lui, que le drame moderne, ce parvenu de mauvais goût, grimpait sur les épaules de la tragédie impériale; que les partis enterraient leurs morts ou sonnaient du clairon; que M. Hugo prêchait , que M. Dumas fcuillctonisaü , et que M. de Jouy radotait, lui , calme comme l’homme d'Horace, composait tranquillement, dans Tanière-boutique d'un confiseur de là rue

(les Lombards, des distiques mielleux, sucrés, savoureux et iroubadours, — il emmaillollait ses bonbons de sentences amoureuses, et enrubannait de rébus senlimenlals le primitif Mirliton, ce journal innocent à la portée de toutes les intelligences, et qui a les cinq parties du monde pour abonnés. — Voilà ce qu’il faisait, ce grand poêle inconnu , qui méprise la gloire au point de ne jamais signer ses productions floriancsques ou anacréonliques; et ce qu’il faisait hier, il le fait aujourd’hui, il le fera demain, toujours et sans cesse, sans cesse et toujours. — El personne n’a parlé de lui, nul critique n’est venu le prendre par là main pour le montrer au grand jour, cet artiste modeste, dont les vers sont reçus dans la mansarde du pauvre et dans les salons des riches, et qui, pour prix de ses travaux, ne demande ni réputation, ni gloire, ni richesse. — O poète rébusien! ô grand homme! il y a au bout du pont des Arts un palais gardé par quatre chiens de bronze et une sentinelle, — ce palais s’appelle l'Institut..., et dans ce palais il n’y a pas un fauteuil pour les vieux jours..., loi qui, sous le prétexte de bonbons et autres douceurs, as fait pénétrer la langue française jusque dans les forêts vierges de l’A-

mériquedu Sud!... Que dis-je? el la croix d'honneur ne brille pas seulement à ta boutonnière, ô Béranger du diablotin ! ô Pindarc de la papillote!

Ce n’est pas tout. — Il n’est pas un poète au monde qui ait rendu plus de services à l’estimable classe des amoureux. — Quand un amant envoie des bonbons à sa belle, croyez-vous donc

que ce soit dans le seul but de lui faire savourer silencieusement des pralines, de la pistache ou du caramel? — Pas le moins du monde. — La pistache et le sucre de pommes ne sont que des accessoires, — accessoires agréables si vous voulez; — mais le molif, le vrai motif de l’envoi, c’est le rébus qui sert d’enveloppe, le rébus innocent et dangereux tout à la fois, qui remplace la lettre avec tant d’avantage, — qui exprime tous les sentiments du cœur, quijure une constance éternelle, qui promet un bonheur sans nuage et des jours filés de soie et de dragées. — Aussi voyez avec quel empressement la jeune tille, lorsqu’elle se croit seule, dépapillole le bonbon symbolique ot sentimental qui vient de lui être remis! — Elle commence par porter la praline à sa bouche, c’est vrai, mais c’est par habitude, et pour s’en débarrasser... Avec quelle anxiété elle lit la devise, qiij veut dire tant de choses! Tantôt c’est un distique ainsi conçu :

Je ne vois rien d'aussi joli

Qu’un mariage bien uni.

Quelquefois c’est un quatrain :

Si c’est un crime de s’aimer,

Ensemble rendons-nous coupables;

Les dieux se laissent désarmer Quand les fautes sont pardonnables.

Et d’autres pensées toutes plus ingénieuses les unes que les autres, dans le genre de celles qui s.uiven! :

Ma devise est de vous aimer,

Et de ne jamais changer.

Je suis aimé! quel sort plus doux ,

Sinon que d’être votre époux !

J'éprouve en vous aimant Tout ce que l'amour a de charmant.

Pour les amants craintifs et respectueux, le poêle a soin, de tracer des vers moins hardis , mais non moins éloquents :

Je me connais trop pour vous dire Que c’est pour vous que je soupire.

Que d’intrigues péniblement commencées n’a-t-il pas menées à bonne fin à l’aide de cette poésie facile et universelle, l’excellent artiste! Que de nœuds gordiens amoureux 11’a-t-il pas dénoués avec ses rébus galants , ses sentences doucereuses et ses devises passionnées , pendant que les Anlony du drame moderne, jouant

du poignard ou du pistolet, se faisaient meure à la porte du cœur de leurs belles , comme des chenapans! — O mon poêle de prédilection! je demande qu’on vous élève une statue sur une place publique quelconque, et, en mémoire des nombreux services que vous m'avez personnellement rendus, je m'inscris en tête de la souscription pour la somme de cinquante centimes!

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