LE POÈTE PROLÉTAIRE
epuis qu’on a prétendu que la poésie était morte, chacun s’est mis à rimer plus ou moins pour prouver sans doute que cette assertion élail fondée , et qu'il ne nous restait plus qu’à creuser des canaux et à fabriquer des machines à vapeur; ce n’était pas assez des gens dont le métier est d’aligner des alexandrins , des Payeurs aux corneilles, des hurleurs à la lune et des lazzaroni parisiens qui cherchent leurs rimes
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dans les flâneries du boulevard; ce n'était pas assez des, collégiens de quatorze ans, des bas-bleus délaissés , des jeunes filles incomprises, des académiciehs édentés et des héros de cours d'assises, — la manie de rimer a troublé toutes les cervelles, a pénétré dans toutes les classes, a escaladé tous les étages. Tout le
monde crie à bas les vers, mais chacun ne désigne par là que les vers de son voisin , et demande pour les siens silence et attention.... Il y a des faiseurs, il n’y a plus de lecteurs... le lecteur s’en va de plus en plus; — donnez un
lecteur à un poète , et il le paiera très-cher..,, s’il a de la monnaie dans sa poche.
Les choses en sont venues à ce point, que les bottiers, les tailleurs, les boulangers et les chapeliers ont envahi le sanctuaire de la Muse. — Depuis que M. Reboul, le boulanger de Nîmes, a eu la funeste inspiration de faire marcher de front Apollon et le pain de quatre livres, la pâle ferme et l’élégie, le poète prolétaire a surgi de tous les ateliers, et a raboté dans tous les sens cette malheureuse langue française qui était digne d’un meilleur sort assurément. — Depuis ce temps, tout a été de mal en pis; les vers de ces messieurs sont exécrables, c’est vrai, mais votre pain n’est pas cuit, ma hotte me fait mal, son habit ne lui va pas; — vous demandez à votre bottier de corriger un défaut de votre chaussure , et son esprit est justement occupé pour le moment à poursuivre dans le lointain de ses combinaisons métriques une rime récalcitrante, ou un hémistiche entêté. -Alors vous maudissez celui qui, dans un moment de désœuvrement, inventa la versification, et vous trouvez le lendemain sur votre table le mémoire de votre tailleur servant d’enveloppe à son dernier ouvrage.
Et remarquez que le public, ce débonnaire public dont je ne voudrais pourtant pas dire de mal, est le premier à encourager tous ces travers; c’est son admiration béate qui a fait éclore tous ces bâtards de la poésie. Qu’un tanneur ou un menuisier quelconque se mette à coudre des ligues mal rimées les unes au bout des autres, ce qui est beaucoup moins difficile, quelquefois, que de bien travailler du bois , ou une peau de mouton, et aussitôt on ouvre une souscription en sa faveur, on le prône comme une merveille, on lui adresse des épillialames auxquels il ne manquera pas de répondre, soyez-en sûr; et l’on passe, heureux et la conscience tranquille , auprès d’un vrai poêle qui s'en va mourir à l'hôpital .
Nous ne savons plus quel homme d’esprit a demandé que le gouvernement guillotinât au moins une centaine de comédiens par année, afin qu’on ne vît plus sur la scène que des hommes irrésistiblement poussés par leur vocation , et non des gens de métier qui apprennent des rôles eomme d’autres font des parapluies. Si un gouvernement protecteur des arts prend jamais en considération cette demande juste et raisonnable , nous le prions de suivre le même
procédé à P égard des poêles ; Part y gagnera et la société n’y perdra rien.
Rien ne nous semble plus ennuyeux et plus insupportable que ces soi-disant poêles prolétaires qui, sous le prétexte qu’ils savent à peine lire et qu’ils manient l’aiguille ouïe rabot, font des vers dans le genre de M. de Lamartine , et lâchent d’exprimer dans une langue qu’ils ne comprennent pas des idées qu’ils comprennent moins encore. L’art est essentiellement grand seigneur. S’il se rencontre un ouvrier qui ait du génie, qu’il laisse l’enclume et la scie, et qu’il prenne la plume ; mais que l’exception ne soit pas la règle, et qu’il ne suffise pas de ne rien savoir pour tout entreprendre et tout oser. A quoi sert d’ailleurs d’être tailleur ou cordonnier pour faire des vers comme un académicien?
Le poète prolétaire n’est pas toujours ce bolüer ossianique et ce tailleur élégiaque dont nous parlions tout à l’heure; on trouve aussi d’honnêtes ouvriers qui ne demandent pas l'aumône pour se faire imprimer tout vifs, et qui ne lâchent les écluses de leurs inspirations populaires qu’aux heures de loisir , à l’ombre d’une guinguette, au milieu de leurs camarades. Lcsvprs de ces poètes de bouchons, improvisés entre une
rasade el un hoquet , «entent bien un peu le vin du cru qui les a inspirés ; mais si la forme est défectueuse, la pensée est presque toujours honnête et respectable. Ils courent d’ateliers
en ateliers , de guinguettes en guinguettes, de gosiers en gosiers, et, comme ils ne sont pas des-
tinés à l'impression, la ori tique n’a rien à y reprendre. Nous livrons à nos lecleurs un de ces fragments épiques que nous avons recueilli de la bouche même d’un académicien de la Râpée :
Le p’lit tondu qu’est sur la place Vendôme , D’puis qu’il est mort on n’en dit plus tant d’mal ; Quand il vivait encor, ce pauvr’ cher homme,
On lui trouvait 1’ cataclère inégal...
Y en avaient mêm’ qui le trouvaient brutal. Français! Français! respect à c’lui qu’on pleure, Nul n’est parfait mêm’ parmi les géants;
Fl s’il avait quéq’fois d’mauvais quarts-d heure, Faut dire aussi qu’il avait d’bons moments.
A la bonne heure! cela n’est pas très- fort, mais c’est franc, mais c’est ouvrier, et c’est parfaitement compris des masses buvanles et chaulantes; j’aime bien mieux ce naïf hommage à la gloire du grand homme que les premiers rêves de M. Mazu le tisserand , ou les derniers soupirs de M. Durand le charpentier.