LES JEUNES HOMMES
Hélas! que j’en ai vu mourir de jeunes hommes, C’est là le diable ; il faut a la mort son repas ;
Il faut qu’août venu , l’on abatte les pommes ,
Dans la prairie il faut que les bêtes de sommes Foulent les roses sous leurs pas...
Faut que le broc se vide?» force de gorgées,
Que la chandelle s’use et puis nous laisse en plan : Il faut que les moutards dévorejit les dragées,
Dont tous les grands-papas ont les poches chargées Quand vient le premier jour de l’an.
C’est là le mal; après Véfour, Katcomb arrive,
Et puis l’addition, car c’est toujours la ûn ;
Autour du grand banquet, infortuné convive,
Plus d’un s’approche, hélas! et dit : Moije m’en prive Et s’en retourne avec la faim.
Que j’en ai vu mourir ! L’un jétait vert et rouge , L’autre semblait ouïr d’assez vilains accords, L’autre tout nu tremblait comme un roseau qui bouge L’autre aussi mal vêtu grelottait dans son bouge , L’autre n’avait rien sur le corps.
L’autre, triste, égaré, chantait dans son délire Le nom de l’ex-tailleur qui jadis l’habillait ;
L’autre de ses malheurs voyait sa botte rire, L’aulre rafistolait des cordes de sa lyre Son vieil habit qui s'en allait.
Un , surtout, sans surtout, poëtc humanitaire, Couvait le grand symbole en son front sans chapeau Celui-là n’était pas, certe, un homme ordinaire, Car d’un gilet trop court ne sachant plus que faire, Il s’en était fait un manteau.
Il aimait trop le veau; c’est ce qui l’a tuée Cette grande nature. Il en rêvait toujours.
Hélas! à mâcher creux sa bouche habituée,
Sur un veau tout entier la nuit s’étant ruée,
Ce fut le dernier de leurs jours.
L’Olympien est triplement poêle, si l'on con sidère qu’il n’admet jamais la critique, de quel que part qu’elle vienne. L’Olympien a pour I
critique la haine la plus invétérée, l’indignation la plus féroce. A son point de vue, le critique est un polype, un cancer, un chancre qui ronge peu à peu la substance du poêle; c’est un reptile qui siffle parce qu’il 11e peut pas chanter; c’est un insecte qui bourdonne autour de la cage du lion. El quand l’Olvmpien a épuisé , dans ses injurieuses comparaisons, la liste des plus dégoûtantes catégories du règne animal, il a recours à l’ordre végétal et minéral, et traite le critique de citrouille, de tubercule , de champignon, de cariatide et de borne-fontaine.
L’Olympien n’écrit pas pour le public : il écrit pour le peuple, parce qu’il a reçu de Dieu la mission de parler aux masses; il n’écrit pas pour écrire, mais pour enseigner. C’est pour cela , sans doute , que le plus souvent il fait précéder un tout petit volume de petits vers innocents d’une immense introduction plus ou moins philosophique. L’Olympien ne fait jamais la préface pour le livre, mais le livre pour la préface.
Dans ses préfaces, l’Olympien parle toujours de lui à la troisième personne. Les domestiques de bonnes maisons agissent de la même façon à l’égard de leurs maîtres. Il s’exprime carrément;
sa phrase, longue et perpendiculaire, plane sur le lecteur comme une menace ou un commandement. Dans toutes les circonstances et dans toutes les questions, il parle de lui, toujours de lui : c’est V égotisme dans toute sa puissance. Très-souvent il débute ainsi : « L’auteur de ce livre n’est pas un de ces hommes irrésolus qui s’arrêtent longtemps au carrefour des théories. Il sait où il va et ce qu’il fait; il sait qu’il a été envoyé par Dieu pour accomplir une œuvre providentielle, et celle œuvre il l’accomplira malgré toutes les difficultés et les mauvais vouloirs de notre temps. Il sait que , pour ce travail de géant, il lui faut du courage et de la persévérance; mais il aura celle persévérance et ce courage, et il arrivera au but qu’il s’est marqué à son jour et à son heure. Les grandes choses ne s’improvisent pas : il a fallu à Dieu six jours pour créer le monde, etc., etc. »
Ce n’e^l pas seulement sur la littérature proprement dite que l’Olympien prétend exercer une suprématie illimitée; il est encore le plus grand architecte, le plus grand peintre, le plus grand orateur et le plus grand politique de son époque : son cerveau encyclopédique embrasse l’universalité. Pendant longtemps l'OI vm-
pieu a caressé l’espérance chimérique de voir surgir, sous l’influence de ses idées, une république dont il devait être la tôle et le bras, l'âme et le corps, le pape et l’empereur, Léon X et Napoléon. Nous devons dire à sa louange que, depuis qu’il a pénétré à l’Académie par escalade, il a borné son ambition à la possession plus ou moins rapprochée d’un fauteuil sénatorial au Luxembourg. Il a donné, par anticipation, sa démission de consul , et a abandonné les destinées politiques de l’avenir à un triumvirat symbolique composé de : M. Tliiers, M. Barrot et M. Bocage.
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I i: POETE LAMABTLMEN.
M. tle Lamartine, qu'avez- ' ous fait? Vous étiez gentilhomme, comme André Chénier ; vous avez reçu du ciel la beauté de Bvron et la fortune de Goethe; vous avez été tour- à tour un grand poëic et un grand orateur; et il est probable qu’un jour vous serez un aussi bon ministre constitutionnel que M. Gouin ou M. Cunin-Gridainc. Je ne vous reproche ni votre naissance, ni votre beauté, ni vos richesses; trois choses que des critiques moins indulgents vous pardonneraient avec peine. Je ne vous en veux pas
non plus pour vos succès de tribune, pour vos productions lyriques, admirable mélopée, qui dissimule, sous la magnificence du rhylhme, la contexture un peu molle du vers et l’indigence de la pensée. Je ne vous on veux môme pas pour votre génie, ô mon poêle ! mais ce que je vous reprocherai toute ma vie , c'est d'avoir engendré une foule de poëtaillons sans force, sans haleine, sans courage, branches mortes d’un arbre majestueux ; c’est d’avoir traîné à votre suite, et encouragé par des conseils perlides, ces imitateurs vulgaires, qui sont au poêle ce que les reflets sont aux rayons, sauterelles parasites qui vinrent un jour s’abattre sur les champs de la poésie pour en dessécher lès plus belles tiges et les fleurs les mieux venues.
Le poêle Lamarlinien est partout, à Paris et en province, à la campagne et à la ville, et même un peu à l’étranger, dans les salons moscovites, les réunions de Londres et les cercles devienne et de Munich. C’est l’espèce la plus nombreuse dans la famille des poêles; elle grouille, elle fourmille. La cause de celte inféconde multiplicité est tout, entière dans la facilité du genre. Ce sont toujours les memes idées qui reviennent avec les mentes mots, cm-
mailloltés dans le même rhythme. Le maître est un peu mou, les disciples sont flasques. M. de Lamartine, soit impuissance, soit paresse d’esprit, soit mépris du lecteur, se donne rarement la peine de chercher au delà du cercle parcouru un horizon plus varié; il se contente des effets connus, et n’en veut pas de nouveaux; son vers et sa pensée viennent au monde sans effort, mais un peu au hasard. Si son vers est beau, tant mieux; mais s’il se traîne péniblement sur ses douze pieds, s’il est malingre et chétif, il restera toujours comme cela : le poêle n’a pas le temps de le soumettre à l’orthopédie de la forme. M. de Lamartine suit tranquillement le grand chemin de sa phraséologie uniforme; il marche où il a déjà marché; c’est plus commode. Il sait peut-être bien qu'il existe, sous l’ombre de la poétique forêt , un sentier dont personne n’a encore foulé le gazon verdoyant; mais pour l’aller chercher il faudrait faire un assez long détour à travers un champ abrupte , et courir le risque de se blesser les pieds aux épines. Aussi, il ne se dérange pas de son chemin, quoique un peu fatigué quelquefois des nuages de poussière que soulève sur la roule le cortège de ses imitateurs.
Qu' an i ve-t-il ? c’est <i»ie M. de Lamartine ne
tourné pas seulement dans le cercle de ses idées, mais encore de ses phrases; c'est qu'il se
copie sans sen doulcr, qu'il s'imite lui-même. Que sera donc, au point de vue littéraire, l’imilaleur de M. de Lamartine, sinon un copisie? Le poêle Lamarlinien est la troisième eau d’un ilié, dont le premier défaut est d’être un peu faible.
Chez M. de Lamartine, le même mol se montre souvent dix fois dans une pièce de cent vers au plus. Mon âme revient à tous les vers dans les strophes harmonieuses du poêle, comme mon pays se dresse héroïquement à toutes les phrases des discours parlementaires de l’orateur. On a calculé que, rien que dans ses premières Méditations , M. de Lamartine avait dix fois conjugué le verbe passer , dans tous ses temps et dans tous ses modes.
Le flot qui l’apportait passait, passait sans cesse ,
Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé!
Ainsi tout fuit, ainsi tout passe; Ainsi nous-mêmes nous passons...
Comme l’agneau qui passe où sa mère a passé ,
Tu passais, tu passais ; et, pareil à la foudre... ,
£> ôi
Elle se repliait dans l’oubli du passé.
Ah! pourquoi passais- tu seule sur celte terre?...
J'écoute auprès de loi le vent du soir qui passe. Mais pourquoi remonter vers ces scènes passées?.. Etc , etc .
On pourrait multiplier ces citations à l’infini.
Comme on le pense bien , le disciple a encore exagéré la manière du maître. Ce qui était nu défaut chez le poêle a été regardé par l'imitateur comme une qualité. Alors les rimes les plus banales, les pensées les plus rebattues, les vers les plus filandreux , ont surgi de toutes parts. Dès qu'il a été reconnu que dans l'enchevêtrement seul de quelques mots, sans cesse répétés dans un vers long et flasque, résidait le secret du lyrisme, tout ce qui a voulu faire des vers en a fait, et s’est appelé poète. Les éloi/cs , les nuages, la nacelle , le lac , les flots bleus , la lyre, mon âme, la brise , l'espace, la mer, l'océan des jours , etc., etc., sont les seuls ingrédients nécessaires à la fabrication de celle poésie nébuleuse et calédonienne, qui a le tort de ressembler beaucoup trop à la note unique et
retentissante du célèbre trombone des sallim banques.
Voici quelques échantillons de la poésie La martinienne :