CHAPITRE XI
Etudes de mœurs.
près avoir vu toutes les curiosités de Paris, y compris l’Académie et la Ménagerie, la chambre des Pairs et l’hôpital des Incurables, la chambre des Députés et l’hospice des Fous , les théâtres et les cimetières, etc. , etc. , de nouveaux périls s’ouvrent devant le provincial. — Alors , plus de courses, plus de laborieuses agitations. La vie active fait place à la vie contemplative ; les jambes se reposent et la tête travaille : si le provincial a encore du temps et de l’argent à dépenser avant de retourner dans son département, Dieu sait où peut l’égarer cette inquiète oisiveté complice de toutes les sottises humaines !
— J’ai vu les monuments de Paris, dit-il, maintenant je veux connaître les mœurs de la capitale, étudier les habitants de cette grande ville, observer leurs usages, leurs travers, et m’amuser de leurs ridicules.
Quelle téméraire fatuité î — Mais le pro-
vincial veut absolument compléter ses explorations , il n’y a pas moyen de l’arrêter ; il croirait avoir manqué le but de son voyage, s’il ne se
lançait pas dans le monde parisien, s’il ne pénétrait pas dans quelques sociétés.
Ce désir n’est pas difficile à satisfaire, car le monde parisien, escarpé en divers endroits, est très accessible par certains côtés. D’ailleurs, le provincial a fait des connaissances, il est lié avec des gens se disant fort répandus, et qui se chargent volontiers de l’introduire, là où les portes sont ouvertes. Il veut voir la société : — on commence par le conduire dans une société chantante.
Car les bonnes institutions ne meurent jamais tout entières, et nous avons de nos jours encore la monnaie de l’ancien Caveau.
Le feu sacré de la chanson ne brille plus sur l’autel du théâtre et de la littérature, mais ne craignez pas qu’il s’éteigne! De joyeux épicuriens, des troubadours joufflus l’entretiennent pieusement, selon les anciens rites. Réunis en confréries momusiennes, ils se livrent le verre en main au culte de la Fariradondaine ; ils célèbrent nos vieux refrains en sablant le champagne.
Admis à un de ces banquets, le provincial est heureux et fier ; car il honore les poètes et il aime les chansons, le bon vin et la gaieté. Pendant le repas, les calembours se croisent ; au dessert, chacun est invité à chanter les couplets qu’il a composés pour cette solennité. Quand vient le tour du provincial, il s’excuse avec une douce modestie. Le président se lève alors et lit l’article 39 du règlement qui condamne à l’amende le convive qui n’a pas apporté de chanson. Cette amende est de cinq à quarante francs. La société, en cette circonstance , donne au délinquant une grande preuve d’estime : elle vote contre lui le maximum de la peine, pour
lui témoigner combien elle regrette les couplets qu’il aurait pu faire.
Encouragé par cette première étude , le provincial se fait présenter dans une réunion de femmes de lettres. L’espèce des bas-bleus est inconnue dans les départements; et notre observateur est fort curieux de voir de près les muses, qui jusque-là n’ont été pour lui qu’une fiction mythologique.
Avec quelle émotion il entre dans ce salon habité par les rayonnantes fées de la poésie ! Comment résistera-t-il à son enthousiasme? — Puissances du ciel, qui m’avez donné une âme ardente, accordez -moi la force de conserver le décorum et de ne pas me prosterner aux pieds de ces séduisantes divinités !
Il dit, et, tout tremblant, il risque un œil sur
le cercle des muses Une douzaine de
femmes sèches, raides, jaunes , pittoresques, sont là, rangées en guirlande ; muses de trente à cinquante ans, muses en lunettes, muses à tabatières. Amère déception î C’est à peine si le provincial ose hasarder son second œil sur ce tableau. Mais la leçon n’est pas perdue pour lui ; il apprend que la littérature n’est pour les femmes qu’un pis-aller et une retraite contre
les atteintes du temps et la disgrâce de la nature. — Les femmes ne font des vers que lorsqu’on ne leur en fait pas ; elles ne composent des romans que lorsqu’il leur est interdit de jouer un beau rôle dans les tendres et charmantes réalités de la vie.
Une des muses se lève et lit un drame passionné que le Théâtre-Français a eu l’impolitesse de refuser. Tant pis pour les imprudents qui se sont fourvoyés dans l’Olympe féminin! — les portes sont fermées et les verrous tirés ; il faut subir la lecture des cinq actes.
Heureusement que le carnaval vient de faire entendre son joyeux signal. Un nouveau champ est ouvert aux observations du provincial. Le bal masqué lui offre ses folles intrigues et sa délirante ivresse. Il va jouir d’un spectacle dont les départements n’ont aucune idée.
Le voilà dans la salle ; la foule l’entraîne, les lumières l’éblouissent, le bruit l’enivre, les sons de l’orchestre lui montent au cerveau. — « Et moi aussi, dit-il , je veux prendre part à la fête, me mêler à ces jeux et à ces danses !. . . »
Un instant après, revêtu d’un travestissement choisi chez un costumier voisin , il reprend le chemin du bal non sans se voir apostrophé dans
la rue des épithètes que les gamins de Paris se permettent de prodiguer, surtout aux Espagnols de ce genre.
Notre Espagnol danse d’abord avec la tenue sévère et l’élégance affectée qu’un avoué de province met dans ces sortes de divertissements.
On se moque de lui ; il s’en aperçoit : il voit le sourire railleur des cavaliers, il entend les épi-
grammesdesdames,etilsepiqued’honneur. Imi tant ses plus hardis voisins, plein de zèle, bouillant d’une noble émulation , il s’élève bientôt aux plus hautes régions de l’art ; mais ignorant la savante tactique avec laquelle les initiés savent maintenir l’abandon de leurs poses et la vivacité de leurs gestes dans certaines limites tolérées par les gardiens de la morale, inhabile à éviter le* regard perçant du sergent de ville, insouciant d’un danger qu’il ne connaît pas, notre danseur est bientôt fourré au violon.
— Je serai plus sage une autre fois, dit-il ; je ne danserai pas, je mécontenterai des douceurs de l’intrigue.
Il est des figures qui ne peuvent se présenter impunément au bal. masqué. On devine tout de suite ce qu’elles promettent. Le provincial ne reste pas solitaire dans la foule. Un domino jaseur vient le prendre par le bras, fait glisser à son oreille des paroles mystérieuses, ambiguës, sentimentales. Il est séduit. Trois heures sonnent. Allons souper !
Le repas est servi , le cabinet est clos , personne ne viendra troubler notre tête-à-tête. Voici l’instant où cesse le mystère , où le masque tombe. Montrez moi donc , charmant domino , ce visage que je brûle de voir, et qui doit être ravissant s’il ressemble à vos paroles!
L’on se défend un peu ; — puis le masque se détache , la figure apparaît : — O ciel ! une figure de muse ! — de muse à son vingtième roman !
Bienheureux encore, si vous en êtes quitte pour le souper et si un tiers n’intervient pas dans votre festin de Balthazar pour vous dire : — Monsieur, madame est ma femme , mon
épouse légitime ; je vous surprends en conversation criminelle , et je charge du soin de ma vengeance le commissaire de police que j’ai envoyé chercher !
Passe pour le violon , mais un procès en police correctionnelle pour avoir payé à souper à une honnête intrigante de quarante-neuf ans !
Mieux vaut encore avoir la manie du costume Espagnol !