‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ce que coûte une stalle à l’Opéra.

arfois le provincial s’étonne d’être reconnu et de s’entendre dire:

— Monsieur arrive de son département ?

— On voit bien que monsieur est nouveau à Paris !

C’est que le naturel se trahit toujours sous l’enveloppe; c’est que la forme ne peut dissimuler le fond.

L’industriel du trottoir ou de la boutique flaire le provincial à cinquante pas ; le plus mé-

diocre observateur le reconnaît du premier coup d’œil et à des signes certains.

S’il parle , son accent le trahit ; s’il n’a pas d’accent, ce sont ses paroles qui le révèlent: s’il ne dit rien, mille façons particulières, mille petits détails qui lui sont propres, le dénonceront suffisamment.

Au restaurant, un individu frappe de son couteau sur la table pour appeler le garçon : — provincial.

Il mange du jambon à son dîner et demande des olives au dessert : — provincial.

Il marchande les objets de consommation, et veut obtenir un rabais sur le prix de la carte : provincial.

Au café, il met dans sa poche le sucre qu’il économise sur sa demi-tasse : — provincial.

Il tutoie le garçon : — provincial.

Un quidam se promène au bois de Boulogne en cabriolet de place : — fashionable provincial.

Il arpente à midi le boulevard des Italiens en escarpins et en bas de soie noirs : — solliciteur provincial.

Au concert Musard, son menton bat la mesure sur sa cravate : — dillettante provincial.

Mais c’est au théâtre surtout que l’on reconnaît aisément le provincial, à sa pose, à sa manière d’écouter, à son cure-dent qu’il a gardé, à l’abandon avec lequel ses impressions se trahissent. Il rit aux éclats ; il pleure tout haut; il gémit ouvertement sur la vertu persécutée ; il témoigne officiellement son approbation sur les bons sentiments , et il foudroie le vice par de sévères exclamations. S’il est content d’un acteur ou d’un chanteur, il l’ applaudit à outrance sans attendre qu’il ait fini de dire sa réplique ou de chanter son air ; s’il en est mécontent , il tire de sa poche une clef forée et il souffle dedans sans se soucier de l’opinion publique.

Vous le reconnaîtrez même avant qu’il entre dans la salle. Règle générale : les trente premiers anneaux de cette chaîne que l’on appelle la queue , appartiennent aux départements. Le jour où il se permet les splendeurs de l’Opéra , c’est autre chose : peu après son déjeuner il va bravement prendre rang parmi les philosophes, qui, exerçant à la lettre le système de M. Azaïs, compensent cinq heures de plaisir par cinq heures de fatigue et d’ennui. Toujours prudent et bien avisé dans ses précautions , le provincial s’est muni de deux volumes in-8°,

qu’il lit d’un bout à l’autre durant sa station sous le péristyle de l’Académie royale de musique. Enfin les portes s’ouvrent, et il était temps pour la tête qui s’appesantissait, pour les jambes qui commençaient à fléchir. Notre provincial se précipite vers le bureau, pour prendre un billet. . . vain espoir ! le guichet reste clos. Tous les billets ont été pris d’avance.

C’est que vous ne saviez pas, provincial mon ami , que les belles représentations de l’Opéra sont l’objet d’un abominable trafic, et que les relations directes, entre le public et les bureaux, sont interceptées par une bande d’industriels avides et grossiers. Il vous faut absolument passer par les mains sales de ces inévitables spéculateurs.

Les autres théâtres ont aussi des marchands de billets , mais, quelle différence ! ces marchands sont modestes, réservés, ils ne disposent que d’un petit nombre de places qu’ils vous vendent meilleur marché qu’au bureau. Il est vrai que ces billets sont fantastiques et n’ont le plus souvent que la valeur d’un assignat. Les contrôleurs les dédaignent, les ouvreuses les repoussent, et vous répondent lorsque vous leur en présentez un : — « Il n’y a plus de place ! »

A l’Opéra , quand le spectacle promet d’être brillant, les marchands accaparent toute la salle pour vous faire la loi. Ils vous vendent de bons billets, mais à un prix exorbitant.

Muni de ces renseignements, le provincial se décide à faire un sacrifice pour entendre et pour voir dans une soirée solennelle les premiers sujets du chant et de la danse. Voilà donc qu’il se dirige vers la rue Grange-Batelière, où se tiennent les industriels en question. A peine a-t-il doublé le coin du boulevard, que, d’un groupe placé devant la boutique d’un marchand de vin , un homme se détache, vient à lui et lui propose un billet d’Opéra.

A quel prix? demande le chaland.

Aussitôt le spéculateur vorace s’empare de sa proie et l’entraîne près de là dans un passage sombre, profond et voûté. Toute la bande arrive à tire-d’aile et fond sur le gibier. Le provincial se trouve tout d’un coup enveloppé par une douzaine d’hommes à figures sinistres , qui le prennent au collet, le saisissent par les bras, le serrent , le poussent et le bousculent avec des gestes menaçants , des regards flarhboyanîs et des paroles empruntées à un argot formidable.

Persuadé qu’il est tombé dans un guet-

apens , le malheureux provincial , tremblant d’effroi, demande grâce au moins pour sa vie.

Cette faveur lui est accordée moyennant une somme de trente francs qu’il paie pour sa rançon, et les bandits ont la courtoisie de lui donner par-dessus le marché un billet d’orchestre pour la représentation de Robert-ie-Diabie.

De justes plaintes se sont élevées contre cet odieux trafic , mais toutes les mesures prises pour le faire cesser ont été inutiles. Le préfet de police a déclaré que son budget, ses agents,

les sergents de ville , la garde municipale et les régiments de la garnison étaient insuffisants pour réduire ces hardis forbans.

C’est alors que les fortifications de Paris ont été votées. Le vrai mot n’a pas été dit sur cette affaire. Quelques esprits étroits s’imaginent que l’enceinte continue et les forts détachés sont destinés à arrêter une invasion étrangère ; — point du tout! cet imposant appareil n’a pour but que de mettre à la raison les marchands de billets de l’Opéra.

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