CHAPITRE XIII
Un moment d’ambition.
n fait forcément de singulières et profondes réflexions sur les malheurs de la Pologne quand on s’est vu emprunter ainsi quinze francs par une comtesse palatine!
— Notre provincial n’accuse que la Russie, mais cependant sa passion naissante est quelque peu refroidie par l’indiscrétion forcée de cette noble infortune.
En rentrant chez lui,, il trouve une carte de visite :
LA BARONNE De SAINT-ELPHÉGE.
Avec une couronne blasonnée.
Cette dame a dit qu’elle reviendrait.
En effet, le lendemain, notre provincial, qui est décidément voué aux baronnes et aux comtesses, reçoit la visite de madame de Saint- Elphège — une dame de haute mine , d’un âge mûr et d’une tournure aristocratique.
— Monsieur, lui dit-elle, j’ai appris que vous étiez venu à Paris pour solliciter un emploi. . . .
— On vous a trompée, madame, mon voyage n’a d’autre but que la curiosité et la dissipation.
— Vous avez tort ; vous pourriez , tout en vous amusant, utiliser le temps que vous passez ici. Paris est une ville de ressources ; les gens comme vous, jeunes, spirituels, instruits, réussissent aisément. Seriez-vous donc fâché de retourner dans votre département avec une brillante position ?
— Non certes !
— Eh bien, je vous offre mes services. Veuve d’un général mort au champ d’honneur , j’ai du crédit, de belles connaissances , des parents placés dans le gouvernement.
— Mais, madame , comment ai-je pu mériter l’intérêt que vous prenez à moi ? je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous.
— Je serai franche. L’intérêt que je vous porte est étroitement lié à mon propre intérêt. Des revers de fortune m’obligent à tirer parti de mon crédit. Je vous ouvrirai la carrière des honneurs dans la conviction que vous êtes un galant homme, qui saurez convenablement rémunérer Je^ peines que l’on se donnera pour vous.
— Sans doute , madame , si vous me faisiez obtenir un bel emploi...
— Voulez-vous cela dans l’administration ,
dans les finances , vous n’avez qu’à parler. Aimeriez-vous une recette particulière?
— Mais, je l’aimerais assez !...
— Si pourtant vous préfériez une sous-préfecture?
— Précisément celle de mon arrondissement est vacante !
— Vous l’aurez.
Voyez-vous les fumées de l’ambition monter au cerveau de notre provincial ? Sous-préfet ! Retourner dans sa ville natale avec ce titre , quel triomphe !
— Il n’y a pas de temps à perdre , dit la baronne de Saint-Elphège ; les compétiteurs sont nombreux, remuants, bien appuyés : faites votre pétition, et je me mettrai aussitôt en campagne.
Le provincial dresse sa requête , la baronne part, et revient le soir rendre compte de ses démarches. Tout va bien. Le solliciteur se couche et rêve dignités , honneurs , habit brodé , sous-préfecture , conseil d’Etat , ministère , pairie, présidence du conseil, etc., etc.
Tout va bien, oui, mais il y a quelques frais indispensables , des étrennes à donner... C’est une misère, Le provincial ouvre sa bourse.
Il faut ensuite prendre des voitures pour aller plus vite. Le provincial ouvre encore sa bourse.
Les compétiteurs sont inquiétants , il faudrait gagner quelques employés supérieurs. C’est un peu plus cher , mais le succès est assuré à ce prix. Le provincial ouvre son portefeuille.
L’ambition ne lui fait pas oublier la politesse. Il doit une visite à madame de Chandernagor ; il se rend chez elle, il entre à l’improviste , et que voit-il :
La baronne assise sur un fauteuil , en robe de chambre, la jambe tendue, le pied nu, et à genoux devant elle la baronne de Saint-Elphège tenant ce pied et le travaillant. . .
— Ëh quoi !. . . s’écrie-t-il.
— Mon Dieu ! reprend froidement madame de Saint-Elphège, ce sont là de ces services que l’on se rend entre baronnes. D’ailleurs, je vous ai dit que j’avais eu des revers. On ne s’abaisse pas en soignant honorablement les pieds de ses pratiques. J’exerce à la fois mon crédit et mon talent de pédicure. Je fais des sous-préfets , mais cela ne m’empêche pas de faire les cors!
Le provincial rentré chez lui se livre à de profondes méditations sur Paris, les Parisiennes et les cors aux pieds !