‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’Hôtel garni.

a plus haute imprudence que puisse commettre un provincial, c’est d’ar-

river à Paris sans savoir où il se logera. Le choix d’un hôtel garni est une chose très-importante, qui doit être faite d’avance et sur les meilleures et les plus minutieuses informations. Vous avez entendu parler de mille terribles et lamentables histoires dont la scène se passait dans des auberges isolées sur la lisière de la Forêt-Noire , de la forêt de Bondy , de la forêt d’Hermanstadt, et de tant d’autres forêts plantées de chênes et de voleurs, de sapins et de bandits;

on vous a dit les trappes qui s’ouvraient à minuit; les assassins qui entraient le poignard à la main, guidés par l’hôtesse armée d’une lanterne sourde ; le ciel du lit qui tombait lourdement sur la victime endormie et qui l’étouffait : eh bien! toute cette épouvantable chronique n’est rien auprès des périls qui attendent en plein jour l’imprudent voyageur égaré dans les brillants hôtels de nos quartiers les mieux habités; périls d’autant plus grands, d’autant plus inévitables , qu’ils se cachent traîtreusement sous le masque de la bienveillance la plus pure et de la politesse la plus attentive.

Son ignorance le conduira peut-être dans un de ces riches hôtels situés aux environs du boulevart Italien et destinés aux étrangers de haute volée. Ainsi fourvoyé, notre provincial en passant sous l’arc majestueux de la porte cochère , en voyant se développer devant lui les élégantes façades d’une cour remplie d’équipages, admire la splendeur des auberges parisiennes. Un majordome se présente et lui demande ce qu’il y a pour son service. Heureux alors, si à l’aspect de son costume médiocre, de son état de piéton , et de son bagage porté par un humble Auvergnat , on lui annonce sè-

chement et en le toisant du haut en bas , qu’il n’y a plus de place dans rétablissement. — Le riche hôtel ne reçoit guère que des voyageurs arrivant en chaise de poste. — Mais il se peut bien aussi que ce jour-là le maître du logis soit d’humeur hospitalière , ou que les affaires aillent mal et qu’on veuille se rattraper sur toute espèce de gibier. Et puis , on a vu quelquefois de très-grands seigneurs et des nababs de l’Inde , voyager incognito par la diligence. Dans cette hypothèse, le majordome livre le nouveau débarqué à un domestique en livrée bleue, galonnée d’or, qui lui fait monter l’escalier du premier étage et. l’introduit dans un appartement de quatre pièces décoré et meublé comme les salons de l’hôtel Rothschild ou de l’hôtel Poirson(l). Le laquais lui dit avec le plus profond respect :

— Quand monsieur aura besoin de moi ,

(1) On sait que M. Delestre- Poirson , directeur du Gymnase- Dramatique, a fait construire dernièrement un fort bel hôtel. Lorsqu’' 1 fut question de le décorer , il s’adressa à un de nos plus célèbre tapissiers qui lui demanda ses ordres : « Comment et dans quel genre voulez-vous que je meuble vos appartements? — Comme les Tuileries, répondit le directeur.

monsieur me sonnera ; je suis le valet de chambre du n° 3 , et par conséquent je suis spécialement attaché au service de monsieur: je me tiendrai dans l’antichambre de monsieur. Monsieur dînera-t-il chez lui ou à la table d’hôte ? Je dois avertir monsieur que l’on va servir dans un quart-d’heure.

Monsieur dînera à la table d’hôte ; il descend dans la .salle à manger et ses regards sont éblouis par de nouvelles magnificences. La table est couverte de candélabres flamboyants , de plats montés sur d’élégants réchauds et couverts de cloches en argent , de porcelaines éclatantes, de cristaux étincelants, et d’un surtout en. bronze doré d’un travail admirable , richement sculpté et chargé de friandises et de fleurs. Le provincial qui n’a rien vu de pareil , même chez son sous-préfet, se croit transporté dans un conte des Mille et Une Nuits. Il s’asseoir, ébloui, entre un lord et une princesse russe; on lui sert les mets les plus exquis; on J’abreuve des vins les plus généreux, on le truffe, on le grise, il regagne sa chambre en chancelant , et il tombe dans les bras de Morphée qui l’attendait sous des rideaux de mousseline et de soie.

Nulle trappe ne s’ouvre pendant la nuit ; mais

au réveil, lorsque les fumées du vin sont dissipées, le provincial , qui n’est pas un sot, voit défiler dans sa pensée le cortège des sombres réflexions : — « Tout cela est fort beau , dit-il, » mais aussi tout cela est peut être fort cher !» Il s’informe, et on lui apprend que son compte se borne à la modeste somme de cent vingt-cinq francs.

— Cent vingt-cinq francs pour un dîner et un lit ! — Il est vrai que le lit était moelleux , ia chère délicate et le vin d’un âge respectable; il est vrai aussi qu’on a traité le voyageur avec les plus grands égards, et que les domestiques, en lui parlant, ont décoré d’une particule aristocratique son nom roturier : n’importe ! c’est exorbitant , et nous connaissons des gens qui se sont donné à bien meilleur marché la particule et même le titre de comte et de marquis; la charte leur octroyant gratis ce droit superbe.

Attaqué dans ce qu’il a de plus cher, dans ses finances , le provincial se récrie , et on le regarde d’un air étonné qui veut dire : — « Mais vous n’êtes donc pas un grand seigneur, un millionnaire? Alors pourquoi venir vous loger ici?

Toute résistance est inutile ; dans les brillants hôtels qui vous rançonnent au grand jour, on ne marchande pas plus que dans les ténébreuses auberges qui vous dépouillent nuitamment. L’infortuné voyageur tombé dans ce guet - apens n’a rien de mieux à faire que de tirer sa bourse et de solder cette première leçon. — L’expérience est un professeur qui fait

payer ses cachets bien plus cher que M. Bordogni !

Le sacrifice consommé , notre provincial se hâte de déménager. Il cherche par la ville une maison modeste , une enseigne bourgeoise , un hôtel d’honnête apparence, qui ne soit ni un palais ni un coupe-gorge , et qui offre , non pas l’hospitalité des montagnards écossais, ce serait trop exiger ; — bien fou qui prétendrait trouver

chez nous le désintéressement de ce peuple celé-

bre qui possède tant de vertus et si peu de culottes! mais du moins un logement à juste prix , à deux francs par jour : voilà ce qu’on peut aisément obtenir à Paris , et ce que notre provincial ne manque pas de trouver dans la rue Coquillière, du Mail, Croix-des-Petits-Champs , des Filles- Saint-Thomas, ou dans la rue Coq-Héron; ainsi nommée parce qu’elle est habitée par M. Dupin l’aîné, — héron au physique et coq au moral.

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