‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le provincial se fait la barbe.

e voilà donc réalisé, ce rêve de mes jeunes années ! J’ai pris mon essor, j’ai franchi l’espace, je suis à Paris : ce bruit qui me brise le tympan , c’est le fracas d’une capitale ! ce ciel gris, cette pluie qui bat les vitres, ce vent qui siffle, c’est le climat de Paris ! Les merveilles de la grande ville vont se dérouler à mes regards!.... Mettons-nous en état d’assister à ces magnifiques spectacles. Que le luxe de la toilette dissimule ce que ma tournure peut avoir de départemental ! »

Cette invocation poétique est prononcée devant #un petit miroir suspendu à l’espagnolette d’une fenêtre; et le provincial en parlant ainsi tient son nez pincé entre l’index et le pouce de sa main gauche, tandis que sa main droite promène un rasoir de Châtellerault sur son menton enduit d’une blanche écume.

C’est le moment des réflexions philosophiques. L’opération de la barbe ramène naturellement l’homme au sentiment de sa force et de

sa dignité. C’est l’heure où il se voit de près , où il remarque sur son visage et dans sa toison le passage du temps. Mais, dans cet instant critique , le sage a soin de n’appeler à lui que des idées riantes et de chasser de son esprit toute pensée importune qui pourrait lui entamer l’épiderme. Aussi notre provincial, qui est un garçon de bon sens , oublie-t-il complètement la brèche faite à sa bourse, afin de ne pas en faire à sa peau. D’ailleurs , grâce au ciel , ou plutôt grâce à de longues économies , il est en fonds pour se tirer encore de plus d’un mauvais pas.

Un garçon de l’hôtel vient lui demander son passe-port, — mesure exigée par la police. — C’est ici l’occasion de donner le portrait de notre provincial , portrait exécuté à la plume, et en pied, par le Lépauie de la municipalité. Voici ce qu’on lit à l’article du signalement :

Agé de trente ans.

Taille, — un mètre soixante -dix centimètres.

Cheveux — châtains.

Barbe — idem.

Yeux — gris.

Visage — plein.

Menton — rond.

Front — moyen.

Nez — moyen.

Bouche — moyenne.

Signes particuliers — point.

Ce portrait est d’une ressemblance frappante, et il serait bien difficile de ne pas reconnaître au premier coup d’œil un homme signalé ainsi. On voit d’après cela que notre provincial est un garçon plein de moyens. Il en a même beaucoup plus que n’en dit le passe-port, et nous pourrions ajouter :

Position sociale, — moyenne.

Fortune, — moyenne.

Esprit, — moyen.

Moyens, — moyens.

Si cela ne suffisait pas, nous dirions qu’il est célibataire et venu à Paris dans le seul et unique but de connaître la capitale et de se donner un peu de bon temps.

Mais le menton est rasé, la toilette est achevée, et le provincial se lance dans l’espace. — Suivons-le.

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