‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 7 sur 19 · POUR CENT DE RABAIS · texte numérisé non relu

POUR CENT DE RABAIS

— Voilà mon affaire, dit-il; on m’avait bien dit que je trouverais de ces occasions à bon marché. Précisément , j’ai besoin d’un paletot, vêtement commode et d’un genre entièrement nouveau. Dans notre endroit, on en est encore au carrick noisette ; j’implanterai le paletot dans mon chef-lieu.

Il entre, la boutique est vide ; quelques pantalons flânent sur les étagères, toute la marchandise est à l’étalage.

— Que désire monsieur ? demande un commis. Monsieur veut être habillé à neuf? Nous avons l’assortiment le plus complet et dans le meilleur genre. Nous habillons tous les lions du Jockey’s-club. Monsieur arrive de province ,

kl

cela se voit ; mais , rassurez- vous , en sortant d’ici vous serez méconnaissable. Voyez , faites votre choix !

— Je voudrais un de vos cinquante mille paletots. Montrez-les moi pour que je choisisse.

Stupéfait de la naïve indiscrétion de cette demande, le commis explique au provincial que sa maison de commerce a plusieurs dépôts en ville et qu’on apporte chaque matin au magasin quelques centaines d’habillements complets qui sont toujours enlevés au bout de quelques heures. Pour le moment, il ne reste qu’une douzaine de paletots, mais c’est suffisant ; il y en a dans tous les genres : paletot pilote, paletot blanc, paletot arabe, paletot en caoutchouc, répandant à un quart de lieue à la ronde un doux parfum de gomme élastique. Après une cruelle hésitation , le provincial se décide ; il choisit son paletot , et, une fois dedans , il se laisse facilement entraîner à renouveler toute sa toilette. On l’habille de pied en cap dans le style le plus ficelé : il paie aussi cher que partout ailleurs, malgré le rabais ; mais comment regretterait-il son argent en se regardant dans les glaces ? La métamorphose est complète.

C’est donc avec un bien légitime orgueil que

le provincial , ayant fait peau neuve , reprend

sa promenade, regardant les passants pour voir quel effet il produit sur eux dans sa nouvelle tenue. Les passants passent sans le remarquer; ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa marche triomphale , et de se figurer qu’il excite l’admiration générale.

Zi9

Un industriel qui, le soir, vend des contremarques, et qui , comme Titus, ne veut pas perdre sa journée, vient planter devant le passage du Perron un petit tréteau sur lequel il étale sa marchandise : — « A trente-neuf sous, les bijoux en or , contrôlés par la Monnaie ! » — Trois ou quatre compères entourent le négociant et admirent tout haut la richesse des objets et la modicité du prix. C’est un piège tendu tout exprès pour le provincial et dans lequel il tombe avec ardeur.

lise hâte d’accourir, craignant que les compères n’achètent toute la boutique. — Mais ce sont des gens polis qui s’empressent de lui laisser le champ libre dès qu’il se présente. Charmé de pouvoir satisfaire à bon compte ses idées de luxe , le provincial se garnit de deux bagues , d’une épingle et de six boutons de chemise. — Rien ne manque plus à l’éclat de sa parure , et maintenant sa .seule crainte est d’être trop éblouissant ; il a peur d’incommoder les personnes qui se hasarderont à le regarder en face.

Cet honnête scrupule ne l’empêche pas de placer son chapeau sur l’oreille, d’arrondir la boucle de ses cheveux , de rajuster le nœud de sa cravate et de balancer gracieusement entre

ses doigts, revêtus de gants à vingt-neuf sous, une canne en bois des îles que le commerce en plein vent lui a vendue pour la bagatelle de un franc vingt-cinq centimes.

Puis pour que rien ne manque à sa toilette notre homme va se coiffer du chapeau le plus nouveau possible.

Le dîner à trente- deux sous.

our les uns l’heure du dîner n’est qu’un vain son , pour d’autres c’est un agréable signal ; il y a des gens qui dînent pour vivre, d’autres qui vivent pour dîner, d’autres encore qui vivent et qui ne dînent pas : cette dernière classe renferme non seulement de pauvres gens, mais encore des riches qui ont un mauvais estomac; inconvénient qui résulte presque toujours de l’abus de la table. Dans cette situation, le riche est aussi à plaindre que le pauvre. Quoi qu’en disent les déclamateurs, peu de malheureux meurent faute d’avoir de quoi manger ;

le mal contraire est sans remède et conduit lestement au tombeau celui qui en est atteint. Les plus célèbres docteurs ont sanctionné cet aphorisme : — « Pour vivre longtemps, il faut avoir un bon estomac et un mauvais cœur. »

Le véritable philosophe partagera donc sa compassion entre l’homme qui , lorsque six heures sonnent, dit avec anxiété en sentant sa poche vide : Je ne dînerai pas; et celui qui au même moment prononce les mêmes paroles en interrogeant douloureusement son estomac rebelle.

Entre ces deux extrêmes qui se touchent, il y a un juste milieu dans lequel est placé notre provincial. Il questionne en même temps son estomac et sa bourse , l’un et l’autre lui répondent : Présent î Se trouvant ainsi en règle au physique et au moral, il ne lui reste plus qu’à choisir le lieu où il fera fête à son appétit. Ira-t-il chez Véry ou dans un modeste restaurant à prix fixe? Un gastronome n’hésiterait pas, mais le provincial est de ces gens raisonnables qui calculent à toute heure ; il a fait de grosses dépenses dans la journée, ne serait-il pas convenable d’épargner un écu sur son dîner? On rencontre beaucoup de sages de cette espèce,

qui font payer à leur ventre les dettes de leur vanité ; et qui ne se reprochent plus rien lorsqu’après avoir prodigué l’or au superflu, ils font une misérable économie sur le nécessaire.

Le provincial, tout dandy qu’il est, ne dédaigne donc pas d’entrer dans un restaurant à trente-deux sous. On lui a dit d’ailleurs que ces établissements étaient fréquentés par des hommes très-avantageusement placés dans le monde ; des députés, des académiciens, des officiers en retraite, des chefs de bureau en acthité, des pairs de France et des artistes très-célèbres.

5Zi

Ce sont les gargotiers qui ont fait courir ce bruit-là. Ils ont même des pensionnaires qui , moyennant un rabais sur le prix fixe, permettent au garçon de les appeler tout haut : — Mon général! ou de dire lorsqu’ils arrivent : — Ah ! la séance de la chambre est finie; voilà M. le baron !...

Tout est mensonge dans ces restaurants ; on y trouve de faux pairs comme de faux poulets. La carte est le plus impudent de tous les programmes. Les quatre plats aux choix sont une affreuse raillerie ; car il n’y a jamais à choisir , et il faut toujours subir la loi d’une étroite nécessité. Heureux encore, quand on en est quitte pour mal dîner! Par exemple, le provincial demande un potage , — un riz au gras ; — on le lui sert... sur le dos. Pour trente-deux sous, on ne peut pas exiger des garçons adroits. — Grand Dieu ! s’écrie le provincial , un potage sur mon paletot neuf!... Rassurez-vous, répond le garçon, cela ne tache pas.

Un riz au gras qui ne tache pas ! — Tout le secret de le cuisine à bon marché se trouve renfermé dans cet aveu naïf.

Après avoir épuisé son droit de consommation, jusqu’au dessert inclusivement, le dîneur

demande un cure-dent. Le garçon fait semblant de ne pas avoir entendu, et, sur une réclamation réitérée, le chef de l’établissement se présente :

— Un cure-dent ? dit-il , c’est impossible. Nous n’en tenons plus. Nous avons été obligés de les supprimer. Gela devenait ruineux , — on les emportait!

Page 1