‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La chenille provinciale se transforme en papillon parisien.

anslesgrands hôtels, les riches étrangers trouvent des amis de louage qui leur font visiter les merveilles de Paris avec une complaisance qui ne saurait être trop payée à raison de dix francs par jour ; c’est là une industrie qui a été perfectionnée de nos jours , et qui obligera l’Académie à enrichir d’un nouveau substantif la prochaine édition de son interminable dictionnaire. On appelle ce guide vénal un piioteur. Il ne manque plus à ce néologisme que la sanction des quarante immortels; — - en attendant , on s’en passe.

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Le piloteur est vraiment un homme à part dans la société; il a fait de bonnes études , il connaît le monde : ce sont des malheurs qui l’ont réduit à l’état qu’il exerce. Il guide l’étranger en qualité de compagnon ou de serviteur, en habit noir ou en demi-livrée; il monte dans la voiture, ou derrière; il est respectueux ou familier, grave ou léger, plaisant ou sévère, selon le caractère et la volonté de ceux qui remploient. U connaît la ville et les environs, les monuments et les mœurs ; il est au fait et au courant de toutes choses publiques et secrè.tes. Il sait les bons endroits. La curiosité la plus exigeante , les fantaisies les plus variées et les plus vives , ne sauraient le trouver en défaut.

Mais notre provincial n’est pas en position de se donner un pareil cicerone. On ne trouve pas de piloteur dans le modeste hôtel où il a rebondi. S’il était grand propriétaire, ou électeur influent dans sa province, il s’adresserait à son député; il lui dirait : — « Nous vous avons nommé pour que vous vous occupiez de nos affaires ; or l’affaire qui m’amène est de visiter Paris en détail , remplissez donc votre mandat. Cela vous fera manquer quelques séances? peu importe! On votera sans vous, la France n’y perdra rien , et

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vous conserverez la confiance de vos commettants, mon estime particulière et mon vote aux prochaines élections. »

C’est là une corvée à laquelle sont soumis nos législateurs. On s’étonne parfois de voir un député, après avoir ardemment sollicité les suffrages de ses concitoyens, donner sa démission au bout de quelques mois. Le provincial est le mot de cette énigme.

L’infortuné député se retire , non pas parce que la tribune l’effraie ou que le vote lui pèse ; — il ne cède ni au sentiment de son incapacité, — ni à la voix de sa conscience , — ni aux exigences de ses affaires domestiques , — ni aux soins de sa santé : il renonce à la députation , parce que le provincial en a fait une charge insupportable ; — il a bien voulu être le mandataire des masses, il ne veut pas être le valet des individus de son arrondissement. Le provincial a Paris est une des épines les plus aiguës de la représentation nationale.

■ Notre voyageur, malheureusement pour lui , n’a pas assez de crédit pour disposer d’un député. Tout lui manque donc à la fois. Dans ces sortes de situations , le seul parti à prendre est vite trouvé. Voyant bien qu’il ne peut compter que sur lui-même, et voulant mettre son temps à profit, le nouveau débarqué se lance seul et sans guide dans la carrière , armé d’une bonne résolution et d’un plan de Paris.

Où va-t-il d’abord? Cela se demande-t-il ! — Au Palais-Royal. Pour le provincial , le Palais- Royal est encore le rendez-vous de l’univers entier comme au temps des comédies de Picard, des romans de Pigault-Lebrun, etdesEr-

mites de M. de Jouy ; — œuvres remarquables mais surannées , qui ont conservé en province une fraîcheur trompeuse.

Dans ce lieu célèbre , l’esprit du provincial est partagé entre deux émotions à peu près égales : — l’admiration et la méfiance. On lui a si souvent répété que Paris fourmille de faiseurs de dupes ! C’est là une vérité qui ne vieillit pas, et qui devient plus vraie à mesure que le temps marche et que la civilisation se perfectionne. Chevaliers d’industrie , aigrefins , escrocs, fripons , floueurs, c’est une famille qui prend chaque jour de nouveaux développements et de nouveaux titres.

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Et comment un simple provincial , si avisé qu’il fût, échapperait-il aux pièges de ces malfaiteurs , lorsque le Parisien le mieux éveillé s’y laisse choir quelquefois ? — La méfiance est la mère cle sûreté, dit le proverbe : à la bonne heure ! Mais cette excellente mère, malgré toute sa vigilance, ne peut empêcher que son honnête fille soit bien souvent séduite et trompée par les galants.

Tel qu’il est, le Palais-Royal peut encore fournir un curieux spectacle à l’étranger. D’abord , l’architecture du monument offre un coup-d’œil majestueux; vient ensuite une foule de détails pittoresques : — le canon qui part à midi , lorsque le soleil est à son poste d’artilleur ; — les moineaux nourris par la main providentielle des oisifs; — M. Chodruc-Duclos qui se promène incessamment, vêtu d’une longue redingote brune (nous l’aimions mieux quand il était habillé de papier gris) ; — puis le panorama des boutiques qui change à chaque pas : les orfèvres, les tailleurs, les cafés, les restaurants qui dressent leurs reposoirs chargés de primeurs; — les changeurs qui étalent des monceaux d’or et des rames de billets de banque aux avides regards des passants... — Il vous faudrait avoir

tout ce que renferme un de ces comptoirs de changeur, pour acheter tout ce qui vous plaît et vous provoque dans les autres magasins du Palais-Royal.

JNotre provincial fait ses réflexions en parcourant les galeries, et pour la première fois de sa vie, peut-être, il déplore la médiocrité de sa fortune. Les fumées du luxe lui montent au cerveau. Il voudrait mettre des bagues à tous ses doigts, se barder la poitrine de chaînes d’or , et manger des haricots verts au mois de janvier.

En passant devant les boutiques de tailleur, il entend le démon de la coquetterie lui souffler à l’oreille des paroles de tentation ; — ainsi que Faust parle à Marguerite au sortir de l’église, dans le poétique tableau de Scheffer. Ici , ce sont des robes de chambre en brocart à i’usage des don Juan et très-séduisantes dans le tête à tête ; là, c’est du drap à deux cents francs le mètre : plus loin, ce sont des gilets brodés en or et en perles ; quel luxe ! Mettez avec cela une chemise garnie de dentelles, et vous pourrez vous présenter partout. Le provincial s’est bien promis de donner le ton à son retour dans le département. Il veut montrer à sa ville natale

le véritable type du dandy parisien. Mais ses moyens lui permettront-ils d’effectuer ce projet?

Oui sans doute, car à Paris on a mis l’élégance à la portée de toutes les bourses. — Tout en rêvant au drap à deux cents francs le mètre, le provincial arrive devant un écriteau portant ces mots écrits en gros caractères :

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