‹ Physiologie du provincial à ParisChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Visite aux Monuments,

il parcourt d’un

ous avez vu Frédéricle-Grand , Charles XII de Suède , le maré- \ ^chal de Turenne ou Napoléon , la veille d’une bataille. — Le grand homme est déjà aux prises avec le Destin. Pendant que tout dort dans le camp , il veille sous sa tente. Debout, le front chargé de pensées , egard profond l’échiquier de

la guerre déployé devant lui ; il calcule, sur la carie, les savantes combinaisons qui doivent lui assurer la victoire ; il marque de l’ongle le pays que rêve son esprit de conquête.

Tel vous apparaîtra le provincial , si vous le surprenez le soir, lorsque rentré au logis il fait son plan de campagne pour le lendemain. Semblable à ces conquérants que vous avez vus, sinon en réalité , du moins en gravure , le provincial a déroulé sur sa table la carte de Paris; il étudie le terrain ; il médite l’ordre de sa marche à travers les merveilles de ce ‘pays inconnu, afin de tout voir dans le moins de temps possible , et surtout afin de ne rien omettre et de ne pas oublier sur son passage le moindre petit monument, la plus chétive curiosité.

Non pas qu’il soit excessivement curieux , mais il songe à l’avenir, au retour, à l’époque de paix, de narration où il charmera les ennuis de la province en décrivant les splendeurs parisiennes. On voyage, non pour le plaisir de voyager, mais pour le bonheur de raconter; de même que le fumeur se délecte non pas à savourer le tabac de son cigare ou de sa pipe, mais à chasser de sa bouche de petits nuages bleus qui vont capricieusement se perdre dans l’espace.

Voila pourquoi les aveugles 11e fument pas; voilà pourquoi les muets 11e voyagent pas.

Quelle mortification pour l’amour-propre de notre provincial, si un jour on venait à lui citer quelque chose qui ne fût pas inscrit au catalogue de ses souvenirs! — C’est, un moyen que de mauvais plaisants emploient souvent pour couper court à de trop pompeuses descriptions. Le provincial , rentré dans ses foyers , est en train de disserter sur les monuments de la capitale; il parle du Louvre, du Panthéon : un des auditeurs, qui connaît aussi son Paris, l’interrompt :

— Et le palais du roi Pépin?... hein? voila qui est curieux et beau !

Fût-il ferré à glace, le provincial bronchera ; eût-il été élevé à l’école diplomatique de M. de Talleyrand , il sera décontenancé ; son visage serait-il impassible comme le masque de Debureau , il laissera percer son émotion à cette attaque inattendue.

— Le palais du roi Pépin?... objectera-t-il timidement.

— Mais, oui, dans la Cité; le plus beau monument du huitième siècle , une véritable mer veille !

Après quelques secondes d’hésitation, le pro vincial, pour ne pas être pris au dépourvu, finira par avouer qu’il a vu le palais en question ; il en parlera même avec un certain aplomb.

Diligentcomme Robin-des-P>ois, le provincial se met en course dès l’aurore. — Il a dans sa poche, sur un carré de papier, l’itinéraire de sa journée ; quoi qu’il arrive , il se conforme à ce programme fruit de ses veilles et de ses profondes méditations.

Le voilà parti ! il ne s’arrêtera plus que pour contempler, admirer. L’accompagnerons-nous ; non certes, car ce serait une grande et vainc fatigue. Il ne nous épargnerait pas le plus petit recoin des trente-huit églises de Paris, il faudrait aller avec lui compter les tasses de la manufacture de Sèvres, et les peletons de laine des Gobelins, — visiter les Musées : Musée royal , Musée naval, Musée égyptien, Musée des antiques , Musée des monnaies , Musée des médailles , Musée du Luxembourg , Musée d’histoire naturelle, et vingt autres Musées, sans compter les galeries, les cabinets, les conservatoires, les bibliothèques , etc. , etc. — Le provincial nous ferait stationner une demi-heure devant chaque fontaine, une heure devant chaque statue, deux heures devant chaque palais. — Pas un édifice public qu’il ne nous fît inventorier de fond en comble ; pas un sommet de tour, de colonne, d’arc de triomphe qu’il ne fallût gravir avec lui , car le provincial est un infatigable grimpeur.

L’escalier le plus rude, le colimaçon le plus tortueux, l’échelle la plus fragile , rien ne l’effraye.

Il aime à s’élever, à planer, à flotter dans

l’espace, avoir Paris à vol d’oiseau. Un de ses plus grands triomphes est d’additionner le nombre des marches qu’il a escaladées dans ses curieuses pérégrinations, et dont il tient une note exacte.

Il va sans dire que le provincial consacre une de ses premières expéditions à la visite du Musée, qu’il appelle et qu’il écrit : Musœum , pour prouver qu’il a fait ses humanités.

pour le peuple, pour les Parisiens vulgaires. Lui, provincial, a des privilèges. Avec son passe-port, le Louvre lui est ouvert tous les jours. C’est là un des bénéfices, une des prérogatives de sa qualité, c’est un avantage qu’il possède sur les indigènes, et il en use avec une noble , une risible fierté.

Le moment où notre provincial visite les tableaux du Loiivre, est l’heure matinale employée aux études classiques. Trente chevalets sont plantés dans la galerie. Des artistes des deux sexes se livrent à la copie des maîtres. Des demoiselles reproduisent l’académie pure sous l’œil maternel. Les mamans tricotent en rêvant l’avenir raphaélique de leur fille. Les rapins vont choisir leurs modèles sous les corniches, et travaillent perchés au bout d’une échelle comme de simples peintres d’enseigne , se préparant ainsi peutêtre à la haute mission que leur réserve l’avenir.

L’arrivée d’un oisif, d’un curieux, produit nécessairement un mouvement de distraction parmi les travailleurs. La tournure du provincial, son costume, produisent leur effet. On le lorgne en souriant, en ricanant. Sept ou huit copies de Rubens, de Rembrandt, de Léonard

de Vinci sont momentanément abandonnées pour une moins grave composition. De caustiques crayons esquissent rapidement sur le papier une caricature, ou plutôt un portrait aussi ressemblant que s’il avait été procréé par l’opération du daguerréotype.

— Que signifie ceci? s’écrie le provincial, dont l’indiscrète curiosité s’est égarée par-dessus l’épaule d’un des dessinateurs.

— Vous le voyez bien, répond l’artiste sans se déconcerter.

— Je trouve cette plaisanterie assez déplacée! répond le provincial, mécontent de voir son image si peu flattée.

— Qu’appelez vous une plaisanterie ! s’écrie l’artiste; rien n’est plus sérieux. Voici le fait : Je suis attaché au Journal des Modes , pour les gravures. L’apparition d’un dandy tel que vous, était une bonne fortune : je l’ai saisie. Votre élégant costume fera l’ornement du prochain numéro.

A ces mots, le provincial sourit , s’excuse, salue, remercie, se rengorge et s’éloigne en faisant la roue et en se disant :

— Voilà que je vais donner le ton aux mer-

Debout sur le sommet des tours de Notre- Dame, qui lui paraissent à peine un piédestal digne de sa gloire, le provincial, une heure après cette aventure , laisse tomber un regard dédaigneux sur Paris, qui lui paraît bien petit et bien effacé par le brouillard. Tout-à-coup un bruit de pas retentissant sur les dalles lui fait retourner la tête. Il aperçoit un homme, pâle,

hagard, égaré, qui, après avoir levé vers le ciel un regard désespéré, ôte son habit et s’élance vers la rampe.

— Malheureux î qu’allez- vous faire !

— Laissez-moi ! La vie m’est un insupportable fardeau ! Je suis un ancien militaire ruiné et sans ressources... Il y a deux jours que je n’ai pas mangé!

— Tenez, mon brave, acceptez ce léger secours, et prenez courage.

Le brave accepte dix francs et se précipite dans les bras de son bienfaiteur pour lui témoigner sa reconnaissance. Après, s’être dégagé de cette étreinte, le provincial laisse partir l’homme qu’il a sauvé ; il redescend ensuite, le cœur rempli d’une douce émotion. Midi sonne à l’horloge de la métropole.

— Voyons si je vais bien, dit-il.

Riais, ô amère déception ! le gousset est vide ! . La montre a été englobée dans la bonne action. Le provincial a payé dix francs pour se faire voler.

Dites après cela qu’un bienfait n’est jamais perdu !

Le lendemain, le provincial prend pour piédestal l’arc-de-triomphe de l’Etoile : cette fois,

il est cuirassé de défiance, son cœur est fermé à tout sentiment de charité ; il verrait sous ses yeux tous les vieux braves de la terre expirer de besoin, qu’il ne leur donnerait pas une pièce de six liards.

Aussi en est-il quitte pour son chapeau enlevé par un coup de vent.

Cette nouvelle perte refroidit singulièrement notre curieux à l’endroit des cimes. Il remet indéfiniment sa visite au sommet de l’obélisque de Luxor.

Las de monter, il aspire à descendre.

— Demain, dit-il, je demanderai des billets pour être admis dans les profondeurs des Catacombes et du puits de Grenelle.

Ih

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