CHAPITRE IX
lies mystifications.
u temps du consulat , rien n’était plus à la mode que la mystification.
L’emploi de mystificateur constituait non-seulement un talent de société, mais encore une profession très-lucrative. Dans les soirées élégantes, on avait un mystificateur , comme on a aujourd’hui Levassor, Achard ou tout autre chanteur de romances et de chansonnettes. Les uns tiraient parti de leur habileté , les autres exerçaient pour Yhon -
near , les plus renommés recevaient deux ou trois louis pour une séance , et ce n’était pas trop payer si l’on considère combien de qualités rares et précieuses sont requises par l’exercice de la mystification qui exige de l’esprit , de l’invention , du sang-froid , de la gravité , de la raillerie , de l’adresse , de l’éloquence de la comédie , etc. , etc.
Les belles mystifications se faisaient surtout à table, dans les dîners d’apparat. C’était une sorte d’intermède que l’amphitryon offrait à ses convives. Grâce à cette mode, les mystificateurs célèbres dînaient tous les jours en ville , dans les meilleures maisons, et ce n’était pas là un des moindres profits du métier.
La victime de ces jeux piquants était le plus souvent un provincial tout frais émoulu de son département. On abusait sans pitié de sa naïveté , de son ignorance des choses et des hommes , de sa crédulité ouverte à tous les vents ; on lui faisait jouer à son insu dans de longues parades un rôle divertissant et ridicule. L’avantage restait toujours à l’attaque, le mauvais plaisant ne manquait jamais de triompher sur toute la ligne ; et cela ne pouvait être autrement , car les gens les plus instruits et les plus
spirituels se laissent prendre à une mystification tout aussi aisément que les sots.
De nos jours , les mystificateurs n’étant plus recherchés , choyés, fêtés, nourris et payés ; la mode ne les appelant plus à faire les délices de la société , leur race a considérablement diminué de nombre et de valeur. Peut-être un jour refleurira-t-elle abondante et vivace comme par le passé. En attendant , la mystification méconnue, réformée, exilée du beau monde, s’est réfugiée dans les journaux où elle rédige Particle des canards : — serpents de mer, sultanes enlevées , — princesses épousant des clercs de notaire, — merveilleux pari gagné par un Anglais , — héritage de plusieurs millions recueilli par une cuisinière , — sucre extrait de la pierre à fusil , — habitants aperçus dans la lune , — et autres nouvelles extraordinaires et mirobolantes.
Cependant , de même que l’on retrouve encore quelques traces d’animaux antédiluviens , on rencontre encore çà et là des rejetons de cette race perdue , des mystificateurs exerçant gratuitement et par amour de l’art.
Le provincial est toujours, pour ces mauvais plaisants, une victime toute prête , et de fleurs
couronnée. Son inexpérience et son désir de s’instruire le livrent pieds et poings liés aux fantaisies de la mystification.
Le mystificateur et sa victime se promènent sur le boulevard : — « Vous voyez bien ce monsieur , qui achète des gants jaunes dans cette boutique? dit le Parisien... »
— Ce grand , maigre ?
— Oui. Eh bien , c’est M. de Balzac.
— Vraiment!.... il faut que je le voie de près.
Et aussitôt le provincial s’élance, entre dans
la boutique et achète trois paires de gants pour se trouver plus long-temps face à face avec le célèbre romancier.
A peine est-il revenu de cette expédition, que le mystificateur lui signale dans un estaminet , un gros jeune homme orné d’épais favoris noirs , et jouant une demi-tasse aux dominos.
— Qui est-ce? demande le provincial intrigué.
— George Sand.
— Ah ! bah !... Je m’étais laissé dire que George Sand était une femme ?
— Eh bien ! oui.
— Mais ces favoris ?
— Postiches.
Le provincial s’élance de nouveau et , dans l’espace de quelques heures, son impitoyable guide lui fait voir ainsi , » la course, tout ce que Paris renferme de personnages remarquables.
Un chasseur de la garde nationale devient Alphonse Karr, et un magnifique garde muni-
cipal en bourgeois se transforme en Émile Marco de Saint-Hilaire !
Bref, à la fin de la journée l’infortuné provincial'est haletant, accablé, épuisé d’admiration, d’étonnement et de fatigue. Voilà le triomphe de la mystification.
Quelquefois le mystificateur, riche et prodigue , se met en dépense pour assurer le succès d’un tour piquant.
— Dînons ensemble , dit-il à sa dupe ; je connais un excellent endroit où l’on est fort bien et à très-bon compte.
C’est chez Véry.
— Je le connais de réputation , mais je n’y suis jamais allé. On m’avait. dit que c’était trèscher.
— Pour le vulgaire , oui. Ceux qui ne sont pas initiés vont tout simplement dans le salon du rez-de- chaussée , et ils paient au prix marqué sur la carte; mais dans les cabinets, c’est à prix fixe. On a cinq plats, une bouteille de bordeaux et une demi-bouteille de champagne, par tête, pour deux francs. Yéry a voulu faire ainsi une concurrence aux mauvais petits traiteurs qui pullulent dans le quartier du Palais- Royal. Voilà ce que tout le monde ne sait pas. Les gens bien informés vivent magnifiquement et pour rien à Paris. Le tout est d’être au courant des bonnes aubaines.
Les deux dîneurs se mettent à l’œuvre. Le Parisien choisit les mets les plus recherchés ; puis lorsqu’arrive le (fuart d’heure de Rabelais, il dit au provincial : — » Donnez-moi vos deux francs, je vais payer au comptoir.
Enchanté de la découverte , le provincial dé -
clare que désormais il ne dînera pas ailleurs. Le lendemain , il rencontre trois de ses compatriotes et, voulant leur faire une splendide politesse à peu de frais , il les conduit chez Vërv dans un cabinet particulier. Il demande cinq plats exquis, du poisson , du gibier, des truffes, quatre bouteilles de bordeaux-laffite et deux de champagne frappé. A la fin du repas, il passe au bureau et présente deux pièces de cinq francs en demandant sa monnaie.
— Je ne vous comprends pas , dit la reine du comptoir. Voici votre carte, total : 110 francs 75 centimes.
— Mais , madame , il y a erreur de votre part, nous dînions à prix fixe ?
— Mais, monsieur, ici on ne dîne pas à prix fixe.
— Dans les cabinets ?
— Tout comme dans les salons.
— Cependant , hier. . . .
Après de cruelles explications et de douloureux débats , le provincial est bien obligé de payer les 110 francs 75 centimes.