‹ Physiologie du ridicule, ou, Suite d'observationsChapitre 1 sur 15 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

SionALBii les profits attachés à tant de bons ridicules^ et passer sous silence celui de Féditeùr qui fait deux volumes d'un seul^ et cela à la faveur d'une certaine quantité do pages blanches ^ d'un grand nombre d'épigraphes de luxe et I. a

IJ PREFACF.

d'alinéa inutiles^ ce serait un oubli coupable^ et que le fHiblic aurait droit de ne point pardonner.

« Mais vous en ferez tant^ et vous en donnerez si peu, disent les pauvres auteurs à ces Messieurs^ que personne ne voudra plus acheter nos oiwrages. C'est se moquer du monde; ces grands blancs et ces petites phrases sont d'un ridicule extrême.

— Nous en convenons, répondent-ik; mais ne rous en plaignez point : ces ruse^là tie s'emploient jamais ^ine pour les livres dont la vente est à peu près assurée. C'est le plus bel hommage que nous puis-^

raéPACE. iij

sions faire à un auteur que de Péditer de cptte iiiaDiërè j et puis, ne sa-* ve*-vous pas que d'offrir le moins possible d'une chose, c'est lui don-* ner du prix. Ah ! nous connaissons mieux que vous l'excellente nature du lecteur : il rit, il est vrai, de cette quantité de pages vides; il s'indigne contre l'éditeur, il donne à de minces volumes les noms les plus outrageans ; mais quand il va chez son libraire choisir un ouvrage pour se désennuyer, c'est toujours ces volumes-là qu'il choisit : il ne les aurait peut-être pas regardés, s'ils avaient été moins ridicules, »

A une si bonne raison, que répondre ?

iv PREFACE.

L'auteur se tait; wn amour-propre flatté le rend indulgent^ et il se borne à supplier ses honorables lecteurs de ne pas le croire compliced'une mystification trop à la mode.

^B^^iMMirt*

DU

Le solide plaît moins qu^^u piquant ridicule.

(Le cardîaal D£ Bbritis,)

OBSERTÀTION

Ce Ihrnttflt.

Aii^si que la pauvreté , le ridicule nest point un mce, c'est bien pis, a dit un bel-esprit du dix-huitième siècle, et les ^ens du monde élégant, les philosophes

de boudoir, les aristarques du foyer de , rOpéra , ravis de ce bon mot , ont établi en principe , que le plus grand des malheurs de la société civilisée était d'être ridfieule. Ingtjits ! toMment la voix de la conscience , cette voix qui ne trompe jamais , ne vous a-t-elle pas imposé silence au moment de proférer un si grand blasphème ! Gomment la réflexion , qui nous montre si cruellement nos déceptions en tous genres , et nous fait calcuki^ $i jBste le peu que nous récoltons de nos avantages , ne vous éclaire-t-elle pas assez pour accorder à nos ridicules le respect et la reconnaissance qui leur sont dus. O vous que la nature et Tart ont tant £ivorisés I déscendea dans votte ooMlr ^ compulsée tous les soifvenira i^ui l'ho-

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norent le plus ; évoquez vos vertus prê<mières , vos quïdités acquÎMS , voa agrér mena naturels ou étudiés , et dites si aucune de vos nobles facultés , aucun de vos dons précieux , vous a jamais rapporté autant que le moindre de vos ridicules ?

C^ s'en moque , dire»-vous ; et c'est là le premier bienfait attaché à cette source intarissable de jouissances. Semblable à la vertu qui s'enrichit par des sacrifiées » à la religion , qui met Toutrage et les humiliation^ au nombre des voluptés chrétiennes , le ridicule £ïit la joie de tout le monde et le bonheur de ceux qui en sîcmt doués ; la g^ité qu'il inspire ^ toujours hypocrite, n'est jamais injurieuse, car le plaisir

qu'il doim€ , comme tant d'autres plai^ sirs , a besoin du mystère ; il £aiut en cacher la cause , en rire furtivetnent , et flatter le ridicule pour s'en amuser encore et long-temps. Que de soins , de cajoleries , naissent du puissant intérêt de se conserver un sujet de médisance et de gaîté ! Il n'est point de grand personnage, de grand talent, plus choyé que l'homme ridicule dont la manie doit occuper et divertir pendant ses soirées entières toute une réunion de moqueurs. Voyez comme on Tentoure ; c'est à qui l'exploitera, le mettra en valeur^: chacun veut provoquer sa verve , seconder son eflFet ; on le questionne avec bienveillance, on lui fait mille agaceries pour lui soutirer une sottise ; et la prévention est telle en sa

faveur qu'on lui compte souvent pour des saillies originales et piquantes les platitudes reçues , qui font ordinairement la base des conversations générales.

Vu des hauteurs de la philosophie , le ridicule est le lien le plus solide de tous ceux qui unissent les hommes :

c'est la seule réciprocité constante, inaltérable, à l'abri des cajurices du coeur et des faiblesses de l'esprit. Les exemples d'amitié héroïque que nous ont transmis les anciens ne sont rien en comparaison de l'attachement dévoué de deux êtres enchaînés par le plaisir sans cesse renaissant de se dénigrer l'un l'autre. Avec quelle gaité ils se bafouent, se taquinent, se trahissent ! quitte à se battre ensuite avec le

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mauvais plaisant qui rit des travers qu'ils dénonoeçtl Gomme ils se sui^ vent, comme ils s'épient pour déoou.

vrir pkis tôt la mësavenbire ou le moindre désappointement qui peut les déconcerter 1 II n'y a gaève qu'un grand succès ou une grande action qui puisse troubler cette harmonie par&ite; et encore les grandes actions, les grands succès , sont si faciles à tourner en ri<^ diûule!

Il n'en est pas de même des hommes :

l'ironie la plus ingénieuse ne peut les doter du ridicule qui leur manque.

Ce don précieux est*il échu par droitd'héritage ou bienfait de nature à une femme jeune et riche, c'est bien un

su RIDICULE. 9

autre triomphe vraiment! Manières affectées , attitudes stn^lières , grands airs bourgeois , langage commun , pa* rure exagérée, mots burlesques, tout devient succès pour elle : la curiosité lui assure une politesse, une prévenance, au moins de la part de toutes les femmes; car ce qu'elle a d'étrange devant servir à la conversation de plusieurs jours , il faut l'avoir vue de près pour en pouvoir rire avec connaissance de cause. Mais comme l'esprit et kts prétentions d'une femme ne sont jamais bien stimulés par une autre, et que la coquetterie est l'ingrédient le plus nécessaire aux développemens des facultés ridicules, les jolies moqueuses en sont réduites à implorer le secours des hommes pour

apprendre d'eux les bons mots oomiques, les agaceries proviiiciales , les vanités grotesques j qui font le charme de la coquette ridicule. Gomment c^lleci ne se croirait-elle pas l'oracle d'un salon, la reine d'une salle de spectacle, lorsqu'elle voit qu'on se porte en foule là où Ion a l'espoir de la voir, de l'entendre causer, et qu'on assiège sa loge pour obtenir un mot d'elle?

Mais on ne la recherche ainsi, direzvous, que pour aller colporter de loge en loge , ou de maison en maison , ses questions saugrenues ou ses réponses niaises. £h qu'importe le malheur qu'on ignore? Les soins empressés, les hommages, l'effet sans cesse renaissant d'une surprise qu'on prend pour de l'admiration, ne sont-ils pas des joies

positives, que chaque jour ramène plus douces et plus enivrantes ? Demandez à cette femme dont la coiffure est empruntée à la Diane antique, la robe imitée de celle de madame de Maintenon, ornée des larges manches du moyen âge ; demandez à cette poupée , habillée de toutes pièces et de tous siècles, si elle n'est pas cent fois plus heureuse, plus ravie d'elle-même que cette jeune personne assise à quelques pas de là , dont les beaux cheveux relevés simplement à l'air de sa physionomie , la robe blanche , la tournure élégante , l'attitude modeste et gracieuse , plaisent sans doute, mais ne se font pas remarquer ? Les danseurs passent devant elle sans l'apercevoir, tant leurs regards sont frappés de l'étrangeté

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d'une parure qui a mis à contribution tous les genres, toutes les époques et toutes les couleurs! La pauvre enfant voit les contredanses se succéder, et personne ne vient l'inviter : ainsi d^ laissée , elle se croit laide ; elle en veut à sa mère de lui interdire les guirlandes dorées, les marabouts roses, les robes orcA/ - décolletées , enfin tout ce qui saute aux yeux des danseurs blasés; elle donnerait une année de son innocente vie pour un quart d'heure d'enivrement pareil à celui qui brille dans les regards de la valseuse moitié grecque et moitié châtelaine.

Ëh bien ! depuis cette innocente créature jusqu au brave député qui écoute l'orateur sans préventions, qui juge

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les dis^un sans esprit de parti , qui vote ^élon'sa consdence, et qui par conséquent est dédaigné des ministres , oublié du poof oir, et presque toujours faiâmé par ses oommettans ^ tout suint le néant de la sagesse et du convenable. Un seul travers comique , iRSUp* portable même ^ les arraeherait à cette mort civile ; mais leur nature< timorée s'y oppose : semblables à la jeune vierge que la pudeur , encore plus que la religion , condamne à un célibat éternel , ils ignorent la vie.

C'est dans l'espoir de prouver cette grande vérité, et de combattre le seul préjugé qui ait survécu à nos révolutions y que nous offrons au public éclairé ces observations modestes ,

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fruit de nos longues études dans la science si peu approfondie du ridicule ; heureux si , pour prix de nos travaux et des expériences faites sur nousmême, nous parvenons à vaincre les incrédules , à convertir les moqueurs , et à démontrer à tous le bonheur, la puissance et la gloire attachés au sceptre du ridicule.

li y a autant de vices qui Tiennent de ce qu'on ne s'estime pas assez, que de ce que l'on s'estime trop.

( MoHTESQUiBu , Petuées diverses, )

9t la |)rf00mirtt0fi.

Tous les philosophes, antiques ou modernes , se sont accordes pour tonner contre la vanité : Fexperience des siècles a prouvé qu)ils avaient plus de

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raison que de crédit; car si tous les hommes sont tombés d'accord sur rénormité de ce péché, la somme de vanité n'en est pas moins restée la même parmi nous. Les philosophes sont-ils donc inutiles, ou sommes-nous incorrigibles? Dieu nous garde d'en avoir la coupable pensée.

Cependant Texistence d'un vice qui porte si souvent sa peine tient à quelque mystère , et nous croyons l'avoir découvert dans l'alliance constante de la vanité avec la présomption ridicule.

C'est à la faveur de ce bienfaisant dé-

Êiut qu'on peut supporter les tourijfiens attachés aux mécomptes d'une vanité gQibitieuse. Ce qu'elle rêve d'impossibla, la. présomption le lui accorde;

c'est elle qui fait d'un 80t , un homme d'état; d'un compilateur, un génie; d'un ocHaEimis , un ministre ; d We pé* dante, une Sévigné; d'une femme laide, une beauté séduisante; enfin, la présomption fait de tous ceux qu elle ÎBLvdrise , des heureux.

Voyez cet homme plus vieux que jeune , dont l'air important vous avertit de l'estime qu'il se porte : quarante ans de révolution lui ont fourni beaucoup d'oceasions de se distinguer; il a été promu à de grands emplois , et n'y a £ait que de petites choses. N'importe , le titre, les honneurs de la place, le bien même qu'il aurait pu y faire, sont toujmirs'présens à sa mémoire ; il croit avoir accompli tout ce que son ineapa-

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cite ne lui aurait jamais permis de ten* ter. Il parle de ses vastes plans, du regret de n'être pas resté assez longtemps ministre pour les mettre à euecution, de sa connaissance du pays, de la facilité de le gouverner; il décide, il blâme, sans aucun sentiment de la parfaite médiocrité dont il a donné tant de preuves. Et les jeunes publicistes , abusés par son assurance , Técoutent avec respect. Il est Foracle des vieilles femmes qu'un beau désespoir de coquetterie jette naturellement dans les intérêts de parti , et qui se font politiques aujourd'hui^ comme autrefois elles se seraient faites dévotes.

Il faut voir son entrée chez'l'une de ces autorités tracassières , à qui le sou-

venir de la duchesse de Longueville tourne la tète, et cpii font de la dn plomatie à visage découvert et du mystère sans secret. H sourit à Tune , il fait attendre son salut à l'autre ; il hasarde une nouveUe pour s'attirer Tattention générale; car, bien que retiré des af- £ûres, son désir d'y rentrer le main* tient journellement dans la société de ceux qui les mènent , cequi ne l'empêche pas de causer avec les chefs de l'opposition. Mais les audiences qu'il accorde à ceux-ci se passent toujours dans l'embrasure d'une croisée , ou sur un canapé lointain, tant il croit à l'importance de ses moindres phrases , et redoute le parti qu'en pourrait tirer un écouteur indiscret.

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Pour lui, son influence n'est pas douteuse. Propo8e>t-on une loi ^ prends on une mesure > c'edt toujours un mot de llii qui en à donné l'idée ; il est la substance qui darifie tout, le fil qui aide à sortir de tous les labyrinthes. Il en impose^ par son culte personnel, même aux gêna de mérite ; ils le nom-* meraient volontiers , si on leur laissait faire quelque chose , tant la présomp^ tion aveugle également ceux qui la regardent et ceux qui la possèdent.

Et ce brave auteur qui vous consulte sérieusement sur un gros rouleau de papier^ qu'il appelle son otJVAAGË parce qu'il contient une exposition comMe il y en a mille , des vers comme tout le

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monde en Eût , et des scènes coiftine on n'en veut plus.

£st-il un visage plus bouffi de satisfaction y plus coloré d'espérance ! Pas un nua^e sur cet horizon de gloire»

Sans avoir la conscience de. spn infé* riorité propre y il en éprouve un calme parfait. La raison lui dit que ce qui a si souvent réussi à tant d'autres ne peut faillir entre ses mains , et il arrive au moment de Tépreuve avec toute la confiance d'un succès.

On bâille , mais on ne sifHe pas ; la pièce s'achève au bruit maigre de quelques applaudissemens payés. Il met sur le compte de l'acteur la froideur de la représentation ; demain ils seront moins

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intimidés , ils prendront leur revanche, la pièce ira aux nues , c'est un succès , un triomphe incontestable : ses amis vont lui serrer la main , sa mère pleure de joie y sa maîtresse y qui méditait un crime , le quittera deux mois plus tard. Que de bonheur ! et que les grands talens ont raison de se consacrer à la gloire !

Après ce premier pas dans la carrière du génie, il faut bien s'exercer dans le genre à la mode : allons , vite un roman à vignette , ou bien des mémoires improvisés ; surtout un éditeur habile, des amis journalistes^ et le livre ne sera pas moins bien accueilli que la pièce. Réussir dans toutes les branches de la littérature, c'est se placer tout

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d'abord au niveau de Voltaire. Flatte de ce rapprochement , notre auteur se promet de tenter tout ce qui peut lui en obtenir d'autres : avec sa tragédie philanthrope, il achèterait à grand prix un serf du Jura , un Calas , pour signa--* 1er son éloquence généreuse ; mais au^ jourd'hui les paysans sont libres , et les protestans ne se laissent plus pendre : force est bien de se rejeter sur d'autres moyens d'illustrer son nom.

Ëh bien , il se fera l'avocat du pouvoir : c'est le seul héroïsme à sa portée. Accablé d'injures par les mécontens , de faveurs par les ministres , il fera sa gloire des unes et sa fortune des autres ; sans vendre sa voix , il la prêtera pour une place , ou une dignité , quitte à

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rentrer ensuite dans son indépendance; et oomme son esprit observateur lui a révélé les plus sûrs moyens de parvenir, U se tiendra prudemment au milieu du groupe ministériel pour être de toutes les fournées.

a Concevez-vous rien de plus ridicule, dit-on; Philinte est sur la liste des nouveaux pairs ! lui qui n'a jamais eu le sens commun en politique , qui ne sait pas une ligne du Code, et dont la méchante prose est une rivière de lieux communs où ne surnage pas une idée ? En vérité c'est un choix déplorable. »

Mais le temps se passe , le choix déplorable s'oublie, et Philinte, établi

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dans sa nouvelle dignité, en prend petit à petit les usages. Ses lieux communs transportés à la tribune s'acclimatent assez vite , et trouvent des consommateurs. A force de s'être moqué de lui, de son inutilité^ de sa nomination , on ne s'en occupe plus , et il finit par jouir de tous les avantages inhérens à la pairie.

Qu'avait-il pour y arriver ? le don inappréciable d'une présomption ridicule.

Comment chante-t-«U« ?

Elle chante faux, pas en mesure, et toujours.

( Conversation. )

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