‹ Physiologie du ridicule, ou, Suite d'observationsChapitre 2 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

Madame de Raiseville n'est plus jeune j elle n'a janouiis été jdlie , mais un teint coloré et de beaux cheveux blonds servent de prétexte à ses flatteurs , et

34 PHY&IOLOGIE

Un autre porte-t-il sur &on visage l'empreinte du regret d'avoir perdu au jeu plus qu'il ne peut payer , il se meurt de^ jalousie pour elle ; enfin lui faiton la oonfidence de son amour pour une autre 9 c'est une ruse pour se faire aimer d'elle. Rien ne déconcerte son imperturbable confiance en ses charmes ; elle a pourtant ri âu théâtre de la Bélise de Molière ; mais le moyen de se reconnaître dans un personnage ridicule ? Et voilà le sublime du genre ; non seulement vous avez tous les profits de votre ridicule y mais quel que soit le miroir qui le réfléchit, vous n'apercevez jamais la ressemblance.

Madame de Raiseville, souvent mystifiée par les sentimens que plusieurs mauvais plaisans affectent pour elle , n'a

pas la solte modest» d'en douter ; sa pitié est toute pour ses belles rrrales ; elle emploie sa bonté à leur insinuer que sa ^erfu les met hors du danger de pleiarer un infidèle » et comme ces sortes d'assoiraiioes prêtent à rire, on se &it un itialin devoir àe maintenir son illusiwa.

JfUQaii^ r^nvie né trouble se» plai^ sirs et n'eplftîdiît so& yÎMge > car la fi|^ne, la parure d'une witre , ae lui semble . jamais supérieure à sa figure insignifiante , à sa piAtiw étran^ : sa iwiftté satisÊûte Tempêche d'être ra^ chante ; elle aime peu , bm»s . elle pto-tége beaucoup j et comme elle prend chaque remerdment pour une déda-

ration d'amour ou d'amitié, elle est heureuse.

Vous que tant de beauté , d'agrémens> d'esprit , vous que le noble ou même le coupable dévouement ne sauvent pas des tortures de l'inquiétude ; vous qu'un excès de modestie rend injustes , soup* çonneuses , et quelquefois importunes ; qui passez tant de journées à vous créer des moûstres d'inconstance , qui prenez souvent la prudence pour le dédain , le repos pour de rindifférence, l'absence pour l'infidélité ; combien le sort de madame de Raiseville est préférable au votre !

L'étiqaette a passé de la coar aa comptoir: Plus de franc cabaret, plas de joyeux boudoir ; Aux grands airs des salons la bourgeoise emplumée Prétend, malgré son ton» paraître accoutumée; El le superbe ennui, fib de la vanité, Lui coûte son repos, son or et sa gaité.

{Comédie inédUe.)

Habw A TirVLyoïnvVïfiiu

L'indifférence , comme la mort, n'est jamais ridicule, mais elle ne produit pas davantage : il ne nous sera pas difficile de prouver tout ce que Fesprit

4o PHYSIOLOGIE

français a perdu dans le refroidissement de cet enthousiasme qui lui faisait braver le ridicule. O beau temps des cartésiens, des Port- Royal , des raciniens, des cornéliens, des voltairiens, des abbés et des philosophes , des séides de J.«-J. Rousseau , des gluckistes et des piccinistes ! On discutait , on s'animait alors à propos d'un intérêt moral ou littéraire, à propos d'un tableau , d'un opéra , d'une tragédie ou d'une chanson ; chacun exaltait le mérite de son idole , ou critiquait vivement les œuvres du dieu qu'on lui opposait. On se battait à coups d'épigrammes, dont les arts et les paresseux profitaient : la cabale était là , toujours armée des canifs de la raillerie ; il fallait un vrai talent pour, l'a-

DU RIDICULE. 4l

paiser , et , de plus , posséder cette mâle énergie qui sait braver les bons mots et les sifflets.

Ce courage , on le trouvait dans la chaleur de ses partisans; sûr d'être bien attaqué, on n'était pas moins certain d'être bien défendu. On se flattait d'avance des luttes du parterre , des arrêts du Mercure , des honneurs de la parodie; on voyait son nom en charade , son héros en logogriphe. Le succès qu'on rêvait devait être le parrain du chapeau de la couleur à la mode. Enfin y l'idée d'occuper une semaine et plus le public des cafés , des salons , et même des boudoirs ; l'orgueil attaché à l'espoir de fonder une secte, la ridicule importance dont une

4^ PUYSIOLOGIB

légère persécution pouvait tout à coup doter un auteur inconnu, enivraient la raison. Quel séduisant avenir pour un esclave des muses !

Était-il applaudi, on se Tarrachait à la cour, à la ville ; il ne se donnait pas un dînet* choisi sans lui : caressé , flatté en raison de ses ridicules , s'il poussait, comme La Harpe, l'égoisme jusqu'à Timpolitesse , comme Lemierre, la vanité jusqu'à la bouffonnerie, ou, comme J.-J. Rousseau, l'originalité jusqu'à la brusquerie ; alors il n^était point de séductions qu'on n'employât pour l'obtenir , ne fut-ce qu'un instant. On étudiait ses défauts pour les cajoler, ses manies pour les satisfaire.

Le riche financier envoyait un cour-

riet tout exprès dans le midi pour en rapporter les primeurs si bien apprécias par le gourmand auteur de ff^arwick. Le succès de la Vew^e du Malabar commençait-il à se refroidir, un antre louait dix loges à la Comédie Française pour s'assurer les bonnes grâces de Lemierre; son vers solitaire était dans la bouche de tous les citateurs : . ^

Le trident de IVeptune est le sceptre du monde.

Ce vers , disaient ses fanatiques , composait à lui seul tout un poëme, on n'en pouvait pas faire un meilleur , et l'auteur se le tenait pour dit.

Bien avant ce temps , JeanJacques , le moins poli des hommes , était à table

avec sa servante-mâitresse , et sa bellemère au langage poissard , chez la maréchale, la spirituelle duchesse, qui donnait le ton à la cour la plus policée de TËurope.

Croit-on que ce fut à l'écrivain éloquent , au philosophe courageux , que la duchesse de Luxembourg offrait un asile contre la misère et la persécution ? non vraiment ; c'était au brutal confrère de Diderot , à Tinsociable ami de madame d'Ëpinay, à celui dont les boutades et la tenue singulière étaient un continuel sujet de remarques et d'improbation ; enfin, c'était à l'original ridic\ile , et non à l'homme de génie , qu'on rendait hommage.

Jean-Jacques Rousseau marié comme

tant de bons bourgeois , vivant du produit de ses ouvrages , sans refuser les pensions royales , sans accepter de demeure chez les marquis , les ducs , vêtu comme tout le monde , serait mort sans produire d'effet , en dépit de ses chefsd'œuvre ; ses cendres ne reposeraient pas à l'ombre des peupliers d'un parc célèbre ; et nous n'aurions' pas eu ses Confessions. Quel argument en feveur de notre système 1

De nos jours, l'éducation est devenue presque générale : les épiciers mettent l'orthographe , les merciers lisent dès romans , les femmes du monde les plus frivoles commentent la Reçue britan-nique. Enfin , les convenances ont tout envahi; et sauf quelques manières ^

quelques locutions , dont le moïKle ciistiagiié se réserve encore Fusage, rùniibmiité serait complète. Aussi plus de franche gaite^ plus d'enthousiasme:

on se rassemble entre marchands pour sikbii> des concerts de faroillb , preiidés par un artiste , où chaque jeune per-^ sonne fournit son contiégent de soiiates ou de romances, tandis que leurs frères ou counns se livrent froidement à tou* tes les chances d'une partie d'éoartë.

Heureux encore si quelque dispute politique vient rompre la monotonie de la soirée. Là , point de robes ni d'habits rîdicuies ; chacun y est paré ,et partant gêné et triste : c'est un corset ou des souliers trop étroits ; des bas a jour> dans lesquels les pieds sont glacés, des [dûmes qui contraignent tous les mou*

Teinens de la tête , sans parler du tour* ment plus douloureux encorç de re* gretter les frais qu'on a fiaits pour s'ennuyer ainsi ; car pour la plupart des imitateurs du grand monde ^ le remords de dissiper sa fortune en {da)sk*s fa tiglons, et, de. dépenser plus qu'on ne possède, est une Ëiimënide qui poursuit en txms Ueux , .et qui de-*fend la joie.

N^est-il pas déplorable de voir la classe la mieux pourvue de tous les élémens qui composent le bonheur, la nécessité du travail, et la possibilité du repos , sacrifier ses momens de loisir à singer les usages de la classe qui s'ennuie ?

La mode anglaise, ofà plutôt un jiou*

veau système économique adopte par les avares fastueux *fait-il succéder le bruyant raout à nos conversations si justement vantées? aussitôt le riche bourgeois qui donnait chaque dimanche un bon dhier à ses amis^ où chacun d'eux riait avec confiance, où Ton trinquait en chantant au dessert , supprime ce plaisir héréditaire pour réunir tous les indifférens qu'il connaît, ou que ses habitués connaissent : il les entasse dans un petit salon, les empâte de petits gâteaux , les rafraîchit à coup de glace, dont une bonne partie tombe sur les robes de crêpe et de satin , tant les femmes serrées les unes contre les autres rendent le service difficile , sans compter que le frotteur du magasin , érigé en valet de chambre pour ce jour

DU MMDOIiS. 49

soiaonèl , n'est pas fort; anàroét à -. e^ genre dé service^ caboo maître Jtioqqe»^ acooutiQuné aia; cdnnTes saodifliçcp (^ dimanche,: assez patiena pourittt)$iidp« leur tour,. ne peiut refaire à;4Q v<>ir. eilr lever le.côiileiui de. son platfefw* aitr^uli d Woir «uie fiômpd de Jo présentai £^ premières autopîtéa di» cerc^el Ce pïkn lagé imité de haut . lieu ile- m^jt eu doJère !^ il mormut^edes tnilot» p^i âatltsui^:t)0U|{ les afFamës , et retournée Idi pty>^bJ[eA en marchant sur les pieds de tout le mondé y et ep maudissant 1^ mapiç dHn- YÎtèr.plus de ^ens qu'oU n%!ri p(du% âfhr^ altérer^ * -

' Cependant ses . jpaîtri^s c^nt de i'arr ^eptetsont fort hQnof*9Jt|les^f il^ n'op.^ rien épargné pour les rafraic))i js$((f mens-;

5o rafllINUIGIB

làtê ont tnâne pcnftë k avoir un Araur 4e profeisioR) pour amuser le râout ^r ^Qdquet ftoèiïM deparateat; mais te mafteUMitx n'a fMttnt d'eipne pciur se remuer : étoufië par la fouk qui MMplit le Miloa, étourdi par oeUé qâi reflue dan^ la elmmbre à coucher^ et qui , désesperaxit de rien emtendre ded eoènea du ventriloque , eauae d'une

ftianièM brayantp V il P^ Ift tét» et €MJîiilie de feire rire*

Là, pa^ pliifr d'amour q«ê cher les grands 4e la vâle : ce aont des vamités qui s'agitent «n tout sens, des fisonmea qui se disputent les regards , les phrases arrangées du plus dédaigneux des èottittits à moustaches, et font des irais de toute espèce, noii pas .seule-

wy iiipiqiii«<

ment (bns i'mteatîoa àe )#plair£ ont de r^imeri tasà9 <Uoa le iiiapLe i^t àe Tanleiw à uoe rivale»' Là, oonime, aâfeiirftf toiift ]^ avantagesr 90Bt pour ceux fui oQt tompromi» le plus de fistaiœM : c'âM; ^ qui sédbw ra celle de son bourgeois , de l'honnête industriel qui' fefti.^™;«.Iu.ndlep.»™ho,„™e, fejjg^ de <JM0ÎPeii| qpitte le comptoir pour venir 0e d^fil^elr ^9 faDuUe , on h r^ale d'un §^awd air italien <Aianté p«r sa fille ^ d'une promenade d^afi h gmnde allésdes Tuilmes, d*un râput an d'u» m^Iôdr^noe adultère^

(>ae44l proposer qudk|ue petit âkjev hoDS la barrière ; fi dooc! rien n'cfit si ridicide I te promener dans les champs, dîner a son aîse> rire à bon matcbe.

c'est s'assimder au peuple ; et puis , que faire d'une robe brodée «t d'un chapeau à plumes dans la poussière des guinguettes? ce serait compt-ômettre son rang et son luxe. Mieux \aut s'ennuyer ; la dignité de la bourgeoise l'ordonne.

Eh bien , cette même faihrlle, esclave de l'imitation aristocratique, se serait amusée, il y a cent ans, avec bien ihoins d'argent qu'elle n'«n gagne aujourd'hui : le cabaret en aurait eu une bonne partie^ il est vrai; mais à ce cabaret elle aurait rencontré Piron, Vadé , et plus d'un jeune seigneur en goguettes; aucune arrière-pensée d'am^ bition , aucune tradition du grand monde*, ne serait • venii^ attrister la

DU uDjfiDm. 53

réunion bachique. Le lundi aurait été consacré à réparer les folies du dimanche : la mère aurait raccoBWiodé eljer même la partie de Thabit de son msrri déchirée en faisant aller la balançoire avec trop d'ardeur; la fille aurait détaché sa robe endommagée par la mousse du petit vin d'Ârbois , qui avait rendu le r^>as si joyeux. ' On aurait repris, avec le td^lier, les travaux de la semaine , et chacun les aurait accomplis gaiment , sur de rire encore le prochain dimanche ; et ce jour impatiemment attendu, le mari se serait coiffé de la perruque de son état ; sa femme aurait mis le bonnet bourgeois , sa fille la cornette de lingère; chacun armé d'un parapluie, ils auraient été chercher leurs compères et leurs commères,

54 PHYSIOLOGIE Dt MDICULE.

tous plus ignofan^ \e& uns que Im au^ très dbs belled manières et du bentt langage ; ilé auraient fait la robte en chantant, en se donnant par- ci par* là de petites tapes sentimentales, e^ pèee de dédaratioa d'amour autrefois en usage parmi les amans des fan^ bourgs. £n voyant passer cette troupe bruyante, le jeune seigneur, mollement étendu sur les coussins de son carrosse, les aurait d'abord regardés avec dé^ dain , puis un retour sur lui-^même ath rait changé ce dédain en envie. Ainsi l'ennui se moque du {^sir, ce qui n^en dégoûte que les sots.

Fiattense illusion, doux oubli de nos peines ; Oh ! qui pourrait compter les heureux que tu fais ! L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur! tu nons^nnes d'avance Le bonheur que promet seulement l'espérance : Le doux sommeil ne fait que susp^idre nos maux, Et tu mets à la place un plaisir ; en deux mots , Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes , Et dès que nous croyons iètre heureux , nous le sommes.

(GoLi.ar d'Haeiaville, Ckâietui en Espagne.)

OBSERTATION.

— Monsieur , vous trouverez fort simple* que Je m'adresse à vous : de tout temps le mérite, l'argent et la p|i}i^3sanoe ont été les protecteurs de l'invention ; c'est ce que le beau siècle

de Louis XIV a suffisamment prouvé.

Que seraient devenus tant de grands talens et de grandes choaes sans le patronage de œ roi des génî^? Oui, Monsieur, je ne crains pas de le nommer ainsi ; car celui qui les protège , les comprend et les anime, mérite seul de régner sur eux.

— Monsieur vient sûrement pour une souscription d , dit le banquier célèbre auquel Tînconnu s^adressait. « Ah mon Dieu ! nous en sommes accablés :

souscription pour livres , souscription pour tableaux, pour gravures, pour tombeaux, pour amendes j c'est une ruine!

-^ A qui le dites- vous, Monsieur?

Je bénis tous les jours lé ciel de ne

DU KtmGtJLE. 59

m'avoir pas donné assez d'argent pdur le perdre de cette manière ; car je 6h rais comme umt le monde, je me laisserais aller à Tidée d'obliger un pauvre diable d'artiste, et je ne ferais souvent qu'aider à la fortune d'un banqneroutier*. Mais , loin de venir abuser de vos momens précieux pour vous soutirer de Fargent , je viens vous en apporter. 2>

Le mouvement de surprise que fit alors le banquier n'étonna point l'interlocuteur ; il s'y attendait. Son habit râpé , ses bottes plissées , son chapeau terne et déformé^ étaient trop peu en harmonie avec ses paroles pour ne pas exciter l'étonnement : mais peu hii im* portait ; ces mots : Je wens vous ap* porter de V argent , quoique mal ac-

6o PHYSIOLOGIB

crédité» par sa tenue, lui répoiidaient d'ime audience : on ne renvoie' jamais sans Fenteqdre l'homme qui s'annonce de cette manière.

En effet, le banquier, confijs de l'avoiïr reçu si légèrement, lui montre un fauteuil et l'invite à s'asseoir.

a: n ne s'agit point ici, Monsieur, de l'une de ces entreprises folles , où l'on commence par mettre des fonds considérables dans le vain espoir d'en reti* rer de gros intérêts^ ni de ces affaires de Bourse fondées sur une faiusse nouvelle, ou sur Terreur volontaire d'un télégraphe ; j 'abandonne ces vils moyens de fortune à ceux dont la médiocrité rapace ne peut s'élever à d'autres con-

DU RIDICULE). * 6l

c^itioiiA. D'ailleurs oe > n'est point à TOUS 9 Monsâear, dûntle tsom est connu dan^ les quatre parties du xftonde ; oe n'est point au posèesseur de ihillioiiB si noUement acqws , à rfaomme qui fait un si honorable emploi de ses revenus;, que je proposerais de • semblables: af&irœ :. à un .tel homme , je ne puis i parlée de son intérêt personnel qu'à 3a faTetjr du bien général ;' mais quand» je jette tanrt de milliards dans Ja caisse publi*^ que, je puis bien consacrer quelque^ millions à celui qui me seconde dans une si belle, actioïk. s

Alors notre homme tire un long cahier de sa poche , le déroule gravement , puis le présentant au banquier :

«Voici, dit- il,. de quoi vous con-

6â PHYSIDrX)GIB

Taincce dea vérités que favàiu»; Ayn kl bonté de jeter les yeux sur oe Iravaii ; et si, fXHnmè personne n'en doute , TOUS àtrivet bientôt, Modiiisur, mu ttinifitère , je vous demande, ^or unique prix dé oette mine d'or ^ de vouloir bien me permettre de Texpkiiter aous vos ordres. Vous pouviez yoitf ajonta-t«il en monliant son aocouti^ mest , que ma fortune partienlière m*oocupe peu : <;'e^t à celle de mon paya que fa oonsaore tout entier le firuit de mon labeur. Eh! qu'impbk*te le vil intérêt d'un homme à côté de cette masse d'intérêts qui font la prospérité des États? La richesse publique avant tout, voilà mon principe à moi.

Je sais que, pour l'établir, j'aurai à combattre l'esprit du siècle , i'égoisme

i>u KiPicifiJL* 63

r^ti^oftoel; cpte la marche /des «hoMs ymx% cpiW arriyç w^ plaqes pour y fairp ^ fortuiie^ et pciur la faire d'a«« tant p|Ui$ vite ^'qh n'est pas sur d'y r^ter lopgrtemps. M^is j^ pense qu'asr sfiii de ministreâ 96 sont enrichi» de cptte manière 9 et qu'il est tempp. de

leur faire succéder la nation. Vous êtes de cet avis , je me flatte ?

— Gomment donc ! certainement i> , r^ondit le ^Moiquier en cherchant in^

qo^yen hçnpéte de 9ç débarrasser 4f l'auteur du plan de fjnance qu'il avait sous les yeux.

— Eh bien , Monsieur, reprit l'au* tare , si vous ^s ^ comme j'en ;}nis persuadé ^ pénétpé de la «éi^sité de fondw

64 « MYSïOllOGIB

le crédit mv le bien-être da* pAiplc , jevom vois déjà le plus fiche capitaliGte^ de TEarope. Avant ' pett , nul trdité,' nui emprunt^ ne pourra s'opérer sans' votre participation. Vous ferez à Votre gré la hausse ou la baisse des effets publics , et tout cela sans que le trésoi'* en souffre. Cela vous soùrit-il ?

— Il faudrait être bien difficile pour n'être pas' content a'un pareil sort !

Mais vous n'avez pas prévu , Monsieur,* tous les obstacles qui peuvent eittrivéïf un si beau projet.

— Opposition , malveillance , difficultés , rivalités : j'ai tout prévu , Monsieur. Vous présumez bifen qu'on ne reste pas un an tête à tête avec une

idée, sans la retourner daiis tous leé sens , et qu'ayant de la livrer au monde , on Ta déshabillée , redressée et préparée à supporter toutes les attaques delà médiocrité ou de l'envie. Que dis-je , supporter ! Il faut qu'elle en triomphe sous peine de mort ; il faut que cette idée féconde soit armée d avance contre toutes les objections, et plus encore contre ces demi-sourires, ces haussemens d'épaules dont on gratifie d'abord tout ce qui a un air ^e nouveauté. Mais c'est là précisément où nion idée se montre invulnérable : tenez, en voici un -exemple. L'autre jour, j'étais dans les bureaux d'un certain ministère ; on y avait déposé la veille le dessin d'une machine à vapeur qui doit aider à seu-* tenir, à cent cinquante pieds de terre ,

66 PHTSIOLOGIE

les objets les plus lourds; sans me honnear d'une découverte qui ne m'ap»

pallient pas , je venais simplement ré* damer fattention du gonvéméiuent sur les moyens que j'ai trouvés d'adapter la puissance dn gaz inflammable aux nécessités et à l'agrément de la vie éo* ciale. £h bien , lorsque j'entrai , messieurs les employés s'évertuaient en plaisanteries , en prévisions folles , à propos de l'effet que produirait sur nos mœurs cette ppssibilité de s'élever au-de9sus des gens et des choses : ils plaçaient déjà les rez-^e<faaussée aux sixièmes étages ; ils créaient des théâtres suspendus , où toutes les pièces iraient aux nues , et où l'aristocratie pouvait senle parvenir; car les voitures aérien^ nés seraient nécessairement phis chères

i|ue les flàcrési, et les ehlèyemehs s^ tâitfiit aussS plus faciles , les aman^ richeé ayant pài^ ce moyen encore plus d'avantage sur les pères et les maris pauvres. Ils voyaient le budget

surchargé à l'article police intérieure

u royaume , car le mouchard des

rues ou des salons se ferait double*

ment payer pour son rapport sur les mots dits en Tair; enfin la satire, la pointe, le calembourg, toute l'artillerie de la bureaucratie était dirigée contre mon projet. Vous croyez qu'intimidé par ce feu roulant , je me suis retiré^ abandonnant l'espoir de me faire com^ prendre par cette troupe de goguenards? pas si dupe vraiment; je ne le& ai quittés qu'après avoir mis une heure à leur pW)uiér rexcellence duTi projet

qui double les moyens d'industrie, et complète Tindépendance de l'homme.

11 fallait les voir après la démonstra* tion de

' — Et ils vous ont promis de mettre votre projet sous les yeux du ministre ?

— - S'ils l'ont promis ! ah vraiment , dans leur admiration, je crois qu'ils m'auraient donné leur fortune entière pour le mettre à exécution ; leur moqùerie s'était changée en un enthousiasme tel, qu'ils voulaient, disaientils , engager le ministre à proposer aux Chambres de voter dix millions pour réaliser cette belle conception moderne.

. — Ah ! je les comprends bien , dit

en sonriant le banquier ; et sans aucun doute le plan de finance que vous ayez ea la bonté de me confier obtiendra le même succès. Croyez , Monsieur , que je me ferai un vrai plaisir de rétudier, et de le recommander à celui qui est assez heureusement place pour pouvoir seconder et récompenser le génie. »

En disant ces mots , le banquier , ravi du moyen qui lui avait été fourni par le rêveur lui-même dans la feinte approbation des commis du ministère , reconduisit Fauteur du plan jusqu'au dernier salon, et celui-ci prit congé du millionnaire , le cœur plein d'espérance, et Tesprit enivré de sa future gloire.

7« p^Y»f(w;^Gt^.

Qfvi , |et rqi de 1^ vie c'e^t Vhoa^ne k

projeta : ayeç ^pn \syier fantastique , i} reloue. toute l'Europe; )^ (ppifi^l;^^ les oipijtaux spnt à liii. Est^^ce jjfft plaq 4§ ^Q#npe que 9on iii|iagination féçQu^e yiefil de créfr ? L$| cpmbin^ijioii en est t^)|e I qu'il peut supprimer le^ impo^ , al)SQrber la dette , tripla les reyeu^ » et consolider à jamais le crédit , ep dé^ pit de la guerre et des émeutes. Courbé sur ^ cahieps , il chiffre , diyi^f , ^o|istwii wlditionnp sans ^'apercpyçir d'wic erreqr; c'est ^OHJpiir* m r^»ltat .^nf e;ns(; , une telle ainé)iora|ipf^ poi|f î'^t^, pour la cîl^s^e riçjie et 1?^. cjassç in^jg^ptç , que I4 reconnu sjtjDiGc; pubjiquç doit nécessairement r^ompenser spn génie par un mi-^ nistère.

DU RIDICULE. 7t

Gai là <^^il attend W8 détractevirs , Ms vieux classiques de la ^oiirse , qui ne yeident oroire à la bonté d'une mt* faire que lorsqu'ils en ont touché les bénéfibes* Ah ! qu'il se promet * de plaisir à les confondre du hatitde son trône administratif! Arriver au pouvoir par les safifirages d'un peupie comblé de ses bienfaits; quel chemin glorieux!.... O rêve enchanteur, que l'égoisme , le positif des hommes rai^^ sonnables, doit prolonger éternelle^ metit; car rien ne menace son exis* teiice : les trois cent mille francs qu'il faudrait pour démontrer Terreur, la fragilité de ce beau fJdn , nul imprudent ne viendra les ofirir ; on né les accorde pas même aux découvertes utiles , comment les risquerait-on pour

détruire une chimère ? et cette chimère, source de joies intarissablesf ' en ^ei* fautera mille autres plus brillantes.

O vous ! grands potentats de la phi^ losophie , vous qui aVez consacré tant de yeîlles k la recherche de la vérité , vous qui prétendez trouver le bonheur dans la sagesse , la gloire , ou Tétude ; avez-vous rencoutré un plaisir , un sentiment, dont Texpérience ne vînt tôt ou tard vous désabuser ? Ëh bien , rhomme à projets Ta découvert ce trér sor moral ; il y puise chaque jour une fortune nouvelle. Quand il veut vous la faire partager, à vous sages financiers , vous riez de sa folie ; toute Fironie de votre grosse opulence tombe sur le rêveur ambitieux : dédains pçrdus, il n'en

reste pas moins possesseur de tout ce qu'il imagine ; et quand la banqueroute d'un confrère menace d'entraîner la vôtre y quand le triste avenir se montre à vous dans tout son vrai , que vous rêvez misère sous vos lambris dorés , l'homme à projets , dans sa man-* sarde, la casquette en tête, les bas déchirés , les pantoufles aux pieds , et l'estomac presque vide , chiffre encore un nouveau plan qui doit l'enrichir de tous les biens que vous craignez de perdre.

Oh! les jolis enfans!.... à quelle heure les couche* Jt-on?

{Prover^ de CAmMOiiTn.i.B. )

C(0 itux JUr».

Nous dînons demain ensemble

chez madame Derfeuil, n'est-ce pas?

disait le vieux général Saint-Étienne à son aide-de-camp; j'en suis charmé : on dit qu'elle a le meilleur cuisinier de

Paris y et puis son mari est un homme si doux , un si bon ami ; je ne crois pas quHl se soit jamais mis en colère de sa vie.

— Et c'est Tbien ce que je lui reproche j répondit le capitaine Alphonse

B ; s'il était un peu moins bon, l'on

pourrait dîner chez lui avec plaisir; mais il n'y a pas moyen.

— Comment, il n'y a pas moyen, dites-vous ? et vous m'avez quitté l'autre jour à six heures pour aller dîner ciiez madame Derfeuiï '; vous paraissiez ravi de vous rendre à son invitation.

— Sans doute;* mais je ne savais pas alors à quelle fête je me préparait:

0t) RI1)I€0LB. 79

ah ! je jate lÂen qu'on ne m'y rattrapera phi».

— Cependant madame Derfbuîl efilt aimable , et reçoit bonne compagnie.

— Je ne le nie point ; mais eommç on ne peut avoir le plaisir de causer avec elle ni avec ses convives , l'esprit des gens qu'elle réunit est de nuUç ressource. ,

— Qui donc empêche de s'en amuser ?

— tJn troupeau d'enfans , plus insupportables les uns que les autres.

-^ Vous 1n%totïà<n'^ on dit Ifts siens eharmans?.

So PHYSIOIiOGIE

-~- Charmans ! ils %oûlt jolis , voilà tout , reprit le capitaine ; mais quant au charme de leur présence , vous m'en direz des nouvelles.

fls vous ont donc bien fait en-

rager ?

— Au point de me rendre féroce ,

moi , qui aime assez les enfans , et qui ne manque pas de patience.

— Mais Us doivent être encore trop jeunes pour dîner à table : ils vous ont du mcfins laissé tranquille pendant le repas.

-~ Ah bien oui ! tranquille ! .On ne s est occupé , pendant le premier s

DU RlinCULE.^ Si

vice , que des deux aînés , admis à dîner avec leurs parens depuis qu'ils appren* nent à lire. Comme ilo ont une santé délicate , et qu'ils sont affamés par nar ture, ils demandent à manger de tout, et pleurent à chaque plat qu'on leur refuse : alors la mère gronde , et le père, ennuyé des cris qui vont en crescendo, et voidant la paix à tout prix , remplit l'assiette des enfans de manière à les faire crever d'indiges* tien. Il s'ensuit une querelle de mé« nage ^ur l'inconvénient bien reconnu de céder aux pleurs des enfans: les té^ moins sont requis de donner leur avis ; ce qui les embarrasse fort , car il faut nécessairement déplaire au père ou à la mère à propos de ces chiens d'enfans qu'on voudrait envoyer au diable.

8â FliYSiOU)GIE

Ëki qualité de nouvelle connaissance, j'étais placé y à ce fatal dîner, auprès de la maîtresse de la maison ; aussi aije reçu la confidenefe entière de toutes les malices à' Oscar et des bond mots àitCornélie. J'ai su qu'il fallait bien se garder de prendre l'uni par les métties moyens que l'autre ; que c'étaient deux caractères diamétralement opposés , malgré la ressemblance qu'offrait à la preniière vue le visage de ces deux en£anâ ; «c La petite a plus de finesse , disait madame Derfeuil ; mais Oscar est plus adroit : il monte déjà à che^ val d'une manière étonnante , quel que soit le mouvement de la bascule ; il tire à l'arc, et cela comme un saur vage ; enfin il touche à tout sans rien casser. »

DU RIDIGULB. 83

Pendant que j'écoutais ces éloges avec un sourire imbécillQ , . je sentais une petite pluiq tomber, goutte à goutte sur mes pieds, et jç cherchais dt» yeux ce qui pouvait en être cause , lor^ue j'aperçus une grande tache rouge sur la nappe à côté d'Oscajr : c'était lui qui , en voulant prendre dM 3el, 0vait ré-^ pandu son verre pl^in sur , la tttble ; l'eau mêlée de vin , coulait tranquH* lement par la fente d'nnç allonge.

Sur l'observation que j'en fis, un. do-* mestique mit unp serviette en .quatre sur la tache. Je retirai mes jambes pour laisser passer l'averse , et le aer^ vice se continua comqie si ^e rien

n'était.

Après la gronderie obligée eo pa-

84 IPHYftIOLOGifi

r^Ue circonstance , il y eut un moment ds calme : on en profita pour parler du nouveau ministère. M. de G.... , qui arrivait de Saint -Gloud , commença le rëcit de ce qui s'était passé le matin au conseil ; chacun lui prétait une grande attention, lorsqu'il s'éleva une querelle entre les deux enfans , à propos d*nn petit pâté soustrait à Cornélie par Oscar, avec cette adresse qui faisait l'admiration de la famille. Le débat fut accompagné d'injures , de voies de fait 9 et madame Derfeuil s'épuisait en voiUez-^vous bien finir, sans obtenir la paix des Gombattans. Enfin un domestique prit sur lui de remplacer le petit pâté volé par un autre; et M. de G.... put reprendre la parole. Mais au plus mtéressant de sa relation : « Ah , mon

ou RI0ICULB. SS

IMeu! elle étrangle, s'ëorie madame Derfeuil en se levant pour volw au secours de Gornélie. J'ayais tant dé* fendu qu'on lui dcfnnàt du poisson:

allons vite , un morceau de socre , de la' mie de pain , un poireau. » Gkaeun court pour se procurer le plus vite pos^ sible tout ce que demaiide la mère.

Pendant ce temps , Fenfant avale doucement l'arête qui la faisait souffrir, et madame Derfeuil, qui s'est presque évanouie de frayeur, engage ses convives à se remettre à table.

Ce petit drame fini , comme ou posait le dernier plat du second service , deux autres petits enfans qui suivaient les gâteaux , entrent avec fracas ; madame Derfeuil prie les convives de se déran-

gcr un peu pour leur faire place : eïle expKque comment il est dans ses prin* cipes de ne laisser Tenir ces derniers enfans qu'à la fin du dîner , parce qu^ils ne mangent point encore de viande, et que les pauvres petits seraient trop malheureux d'attendre , 3ans joUer, les entremets sucrés ; et puis , ajoute-t-elle arvec une bonne foi risible : a Les enfans qui s'ennuient sont toujours à charge; il faut qu'on s'occupe d'eux sans cesse, et si cela est égal au père et à la mère, cela est souvent désagréable pour les amis. y>

J'étais trop bien conv«iincu de cette vérité, pour ne pas Tapprouver ;*maib je m'étonnai qu'en la reconnaissant ainsi, maciame Derfeuil agit de façon

à fidre croire qu'dle Tignorafit com- {Jëtement.

Si les aînés avaient jusqu'à présent troublé le charihe du repas , ce fîit bien autre chose quand les deux cadets vinrent ajouter leur bruit à celui qui nous étourdissait déjà. ^

— Je vei)x être assis ^ criait l'un ; je veux de la crème j> , criait l'autre. Quand on les eut servis avant tout le monde , on essaya de se remettre à causer.

— Quoique vous mangez là, Monsieur?

me dit alors le petit Achille , le demies de la famille ; quoi vohc( niangez là ? » Eit en questionnant ainsi, iknettait sa main tout entière dans la crème au chocolat que sa mère venait de m'eiivôyer;

seos comme un chat qui m'égratigne la jambe, puis une fraîcheur subite m'apprend que le petit révolté vient de déposer sur mon bas la portion de crème qui est restée après ses doigts.

Jugez de mon humeur : je devais aller le soir au bal de la cour; j'avais demandé à madame Derfeuil la permission de dîner en uniforme , ainsi j'avais des bas de soie. Ma foi , l'idée de l'efFet qu'allait produire cette traînée de cho* colat sur ma chaussure me fit perdre patience; j'allongeai un bon coup de pied à l'invulnérable Achille, qui se mit à braire de toute sa force.

— Il se sera heurté contre le pied de la table, dit M. Derfeuil en se baissant et en soulevant k nappe. Que vas-tu faire

Poar sa figure , je ne vjeai. point vous en parler ; tous Prerrez de qnel air la nature Pa dessiné, et ii l'ajastement qui Faccompagne y répond comme il fiint : mais pour son esprit, je voq# Ivlrifs par avance qa*il est des pins épais qoi se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout-4-fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera.

(MoiiiiaK, PottreeaugHae, )

t>U RIDICULE. 91

tache- du genre de celle que je. devais avoir.

— Je^ctpois qu'ils ont assez mangé , dit alors M. Derfeuil à sa femme, et qye vous ferei^ bien de les ^voyer avec leur bdniise. >>

Quelle excellente proposition ! et

combien je regrettai qu'elle n'eût pas

été faite plus tôt.

On sonne la gouvernante. Les voilà partis ; Dieu soit loué !

Mais ils n'ont consenti à s- éloigner que les mains pleines de bonbons ; et nous sommes destinés à en retrouver des traces sht tous les meubles qu'ils vont poisser.

Q2 PHYSIOIX)GlK

Ne pouvant rien contre ce qui m'arrive, je veux en prendre mon parti, et m'en consoler en faisant un peu ma cour à madame Derfeuil , qui , à part ses défauts , est aimable et jolie : je lui parle d'elle , de l'extrême désir que j'avais depuis long-temps de lui être présenté ; j'invoque le souvenir d'une de mes sœurs qui a été élevée avec elle ; enfin j'attaque son esprit, son cœur , son amour- propre, sans en être un instant écouté. Ce n'est ni le dédain ni la pruderie qui l'empêchent de -me répondre ; mais ses oreilles sont entièrement captivées par le bruit qui se fait dans le salon, par la voix de la bonne qui commande vainement l'o^ béissance , et par celles dés enfans qui parlent, chantent ou crient à là fois.

L'expres&ion dé sa figurç change à chaque nature de cris; une inquiétude invincible la domine; elle n'y peut plus tenir , et donne le signal qui doit nous faire lever de table.

— J'en ttais sûre , dit-elle en entrant dans le salon , (Quelqu'un pleur^iit. Que vois-je ?du sang ! Ah , mon Dieu ! Oscar est blessé ! » et madame Derfeuil se précipite vers l'enfant, le pose sur ses genoux, et cherche la blessure avec anxiété.

— Ce n'est rien. Madame, dit la gou^^lgmante , ce lî'est rien ; mais pendant que j'empêchais la petite de mettre le chapeau de cette dame qui dînait avec vous, M. Oscar a pris le ceinturon et le sabre que Monsieur

94 FHYaiOLDGIE

avait déposes dans un coin du aalon ;

il a voulu voir la lame, commander l'exercice, et il s'^t coupé.

— En vérité, dit madame Derfeuîl en se retournant de mon côté, il y a des gens d'une imprudence impardonnable ; laisser un sabre à la disposition des enfans....

— Je vous affirme, Madame, ai-je répondu , que si j'avais pu me douter du plaisir que je devais avoir de dîner avec vos charmans enfans, je n'aurais pas commis cette imprudence, »

Ravi d'avoir dit ma pensée avec tant de politesse , je me suis empressé de sortir de cette maison , bien décidé à

0U RiOlCULE. .<)5

ne me marier de ma vie, poui* échapper à la ridicule manie d'imposer à tous Feonui de ses enfans.

— «Vous avez fait là un dîner peu agréable , j'en conviens , dit le ^néral ; mais celu| que j'ai fait hier chez madame^, de Moseyille était bien plus pénible pour ceux qui , ainsi que moi » se trouvaient dans le secret de la pBU* vre maîtresse de maisoii.

Vous conuaissez Moseville, et son amour pour les gens en place : le mi-* nisbre des affaires étrangères lui avait promis de venir dîner hier chez lui , et vous deviaez les soins qu'il a du pren* dre pour que le ministre ne trouvât chez lui que les gens et les choses qu'il

Accoutumée à obéir, la (Mmvre mère se résigne en pleurant.

Après avoir passé la nuit et la mad^ née près de ses enfkns , à moitié sufib^ qués par la fièvre, et par une tous: st violente qu'elle menace d'amener des contukiôns , madamedeiMosevillf vient se parer pout nous recevoir ; etleprand un air souriant pour mieux diasîmuleb sa peine. On kiideibande des nouveiles de Bes enfibis ; eUê répond^ ainsi . que l'a dicté M* de Moseville^. qu'ils sont tm peu enrhumés , et sa voix , en artioa^ kmt oe mensoïkge, est tœmblante , ses yeux sprat fanmxdts deiasrmes* Un èsoh mestique entre, lui remet imï billet, elle y jette un regard ; alors toute sa pei'soiiiiêrde r^nimev oar oe papier, don--

Pour sa figure, je ne yeux point toos en parler ; toiu i^errez de quel air la natore Fa dessiné , et ii l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il iant : mais pour son esprit, je voq^ lv|rt|s par avance qu'il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout-à-fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tons les panneaux qu'on lui présentera.

(Mouias, Poureeaugmtg, )

DU RIDICULEw ^g

même un être alarmiste. Gomme tout le monde, jaloux de produire de Tefiet, et n'ayant qu'un petit nombre de moyens pour y parvenir, il cherche ordinairement à en doubler la force ^ soit en exagérant un malheur vrai, soit en créant une inquiétude par de Valusses nouvelles ; enfin chacun aime à se voir l'arbitre d'une émotion , et le bon domestique plus qu'un autre.

Celui de madame de Moseville revint avec un air sinistre qui devait la frapper de terreur : aussi , mettant de coté toute considération , elle interrompt le ministre , qui lui parlait , pour demander à Fran<çois ce qu'il a à lui appren* dre. Alors il répond que le médecin vient de revenir; qu'il a prédit une

mauvaise nuit et ordonné des vésica* toires. Il n'y avait tllans tout cela an^ cune raison de se désespérer : mais le toh de François , sa peine à prononcer ce mot de vésicatbires , qu'il regardisiit , dans ses idées de médedine , comme le retnède réservé aux cas les plus graves^ et, par-dessus tout, de certaines réticences qui semblaient trahir Un danger imminent, replongèrent madame de Moseville dans un état impossible à décrire : la pauvre femme implorait des yeux son mari , comme pour le conjurer de lui permettre d'abandonner tous ces indifférens , et d^aller rejoindre ses petits malades. Mais M. de Moseville , qui craignait l'émotion qu'aurait pu produire ce regard, avait grand soin de l'éviter; plus le yisage de sa femme

DU RIBICUI/E. loi

s'attriâtaity fias il redoublait de gaité, ne padant que de projet» de'fikes , s'engpgeant à là conduire le lendemain. à ropén^ dans la loge de J'aiiibas^adeur d'Angleterre, aecefrfaht pour elle tou^ tes les invitations qui flattaient sti Tanité d'ambitieux. Enfin le supplice de la triste n^ère était ai crUel que j'en

eus pitié.

«Bnenesi le prétexte. qui vous conviendra le mieux, dis- je an duc de;:... en sortant de table ; mais xbtij^z^mm dlkà lé plus toc pdaeible. »

J'avais pris un aie diplomatique en ppôniiaçant ces u^otë; j'étais^ certain de leur effet. Un quart d'heure après , lé due de....) maudissafit le poids des

I Oa FHYSTOLOGiB

affaires et l'esclavage doré d'un mi^ nistre, témoigna les plus vi& regrets de ne pouvoir donner plus de . temps à ses {^aisirs , et nous montâmes tous deux dans sa voiture pour nous rendre au théâtre Italien^

Je lui dis la raison qui m'avait fait l'engager à quitter madame dq Mo^ sevillé plus tôt qu'il ne le voulait; il me remercia de l'avoir empêché de prolonger la souffrance de cette pauvre mèi:>e , et dans son indignation eontre le mari asses^ cruel - pour cmidamnér sa fbmme à un pareil supplice , il s'est bien p«*ômis àè ne point (tccordcir à M. de M^séville la place qu4L sollicite»

Moi j jç n'ai pu dîner, tant l'état de

DU RIPICULE. Io3

madame de Moseville me faisait mal à Toir! Convenez que madame Derfeuil fait bien mieux que celle-ci en vous as<sommant de sa maternité.

Pour sa figure , je ne reax point vooi en parler ; toiu ^n^errez de quel air la nature l'a dessiné, et ii Pa|ii8lement qui raccompagne y répond comme il faut : mais pour son esprit, je vom Ivlrllb par avance qu'il est des plus épais qui se fessent ; que nous trouvons en lui une matière tout-à-fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tons les panneaux qu'on lui présentera.

(MoLiias, Pourteaugium. )

OESSaVATIOIf.

fis #ibê-AUmrl)»<

Oui, Monsieur; cela est; comme j'ai rhonneur de toiîs le dire- ...

LE GOBE-MOUCHES

Vraiment, Monsieur, vous croyez que cette dernière révolution va nous ramener Fâge d'or ?

« Le* ilocvÈtLchît.

Oui, Monsieur. Plus de cour, partant plus de courtisans; plus d'impôts,

partant plus de vexations; plus de mi-

sère^ partant plus d'émeutes.

LE GOBE-MOUCHES

Au fait, j^ f)^ Tpi* PV Çf ^T" ^^P^ cherait que cela fut ainsi. On n'a pas intérêt à ramener de vieux usages qui rappelleraient de vieux droits , et qui ne peuvent marèher avec les idées nouwMe»i U» syrtème d'/wp«wie justement vanté doit néccftwir^P^P* 4WP*

Dû RIMCDLB. 109

ner la diminutioii dcA charges qui pèsent sur le peuple ; et la clatee ouvrière sait trop bien que les émeutes sont là mort du eotniheroe.

LE NOUVELLISTE

Vous comprenez cela à merveille, Monsieur ; iet vous pouvez juger par4à de YétAt de prospérité où nous mar«»

cliotis.

LE GOBE-MOCCHES.

Pour ce qui est de Fintérieur, je n'en doute pas; mais l'étranger n'inquiète. Entre nous , je soupçonne qiiiei les souverains n'aiment jataMis bien firanchément ceux que les . révolution^ élèvent au trône en. dépit de. la légitimité. J'ai lu rhistoire , Monsieur ; et

I lO PHYSIOLOGIE

Ton ne m'en ùàt pas accroire sur les F^ultats de certains événemens.

(On est prié de reviarquer cette petite méfiance du gobe-mouches , comme le trait caractéristique^ comme l'honnête scrupule d'une conscience accoutumée à tout croire. C'est à la fkvieur d'un léger doute qu'il «jcquiert le droit d'être persuadé, et l'assurance de ne pouvoir être dupe.)

LE NOUVELLISTE

L'histoire est reiiiplie de révolutions, d'usurpations plus triomphantes les unes que les autres ; et ^ns ce siècle de lumières , où les peuples choisissent eux-mêmes leurs autorités goinernementales, vous présumez bien, Mon-

DU. RIDIfîUi^. 1 I I

sienff qu'elles seront de nature à maintenir r<Mrdre au dedajtis et la paix au dehors. Que faut-il pour cela? Appeler à soi toutes les capacités du royaume, les attirer par Tespoî^ d'amâiorer le sort du pays^ leur palrler au nom des intérêts de la patrie ^ et non pas . en faveur de ceux d'une famille privilégiée, toujours assez riche, puisqu'elle règne.

LE GOBB-MOUCHES.

C'est cela, Monsieur; vous avez dit le grand iiiot : attirer les capacités, c'est le plus grand moyen de.aueeès.

Matez un Golbert aux finances, un Fénelon à l'instruction publique , : et un Napoléon sur le troue.... je* me trompe, un Napoléon à la guerre, et

lia PHTSiDLOGIfi

TOUS verret comme tout irai Âtant une année, la France aura reconquis tout ce qu'elle a perdu. Au reste, je suis tenté de croire que ce dystèrtie est celui pour lequel on se décide; car mon frère, Fauteur du dernier vaudeville >

vient d'être nommé sou»-prâet.

LE IfOUVBLUSTB.

Vous en verrez bien d'autres , Mofi^ sieur. D'aboi;d la loi électorale va être refaite, pour donner plus d'essor au voeu national : vous ne verrez plus d'influence ministérielle, plus d'intri^ gûn préfectorales; ce sera lé vok;e pur et simple du paysan ^ du bourgeois, en &veur du citoyen le plus éclairé et le plus considéré de toute sa province

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