CHAPITRE I
Fonctions intrinsèques dn système nepvenz dans leurs rapports avec la vie organique.
L'importance incontestable des fonctions du système nerveux a depuis longtemps suggéré l'idée que ce système pouvait bien être le siège de la force unique (force vitale, principe vital) qui
préside au développement et à la vie de Torganisme humain. Cette hypothèse séduisante résulte elle-même d'une hypothèse non moins ingénieuse d'après laquelle le principe qui est en nous est considéré comme un être de raison, connaissant tout, faisant tout par lui-même. Établie sur ces bases, la physiologie se trouve singulièrement simplifiée et la solution des problèmes qu'elle poursuit ne présente plus aucune difficulté ; mais cette manière de voir, qui fut celle des premiers Âges et que des esprits intéressés ou peu difficiles partagent encore de nos jours, ne saurait nous satisfaire.
Comme nous l'avons suffisamment démontré plus haut, nous croyons à l'existence d'un principe distinct, caractérisant parfaitement l'être vivant ; mais ce principe, rivé à la matière, suit parallèlement l'évolution de l'organisme depuis la conception jusqu'à la mort, et se manifeste à nous avec une physionomie variable selon les périodes de la vie, selon les organes et selon les conditions de milieu dans lesquelles ces derniers se trouvent plongés. Ce principe n'est pas plus spécialement localisé dans les nerfs que dans les vaisseaux sanguins ou dans les muscles ; il est partout, dans le cœur, dans l'estomac, dans les glandes, et ce n'est pas le déprécier que de le montrer présidant aux actes les plus infimes de la vie. Non-seulement ces actes concourent inévitablement à l'évolution vitale, mais encore ils font partie, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, de cet ensemble de mouvements spéciaux qui distinguent la vie de ce qui n'est pas elle. Après tout, la genèse et l'évolution d'une cellule hépatique sont-elles plus accessibles à nos moyens d'investigation que l'évolution de la pensée ? Le savant a-t-il des motifs particuliers de s'incliner avec admiration plutôt devant la première de ces manifestations que devant la seconde ? Non ; ces préférences, ces dégoûts que rien ne justifie sont étrangers à la véritable science : cette vérité, que nous nous bornons à signaler ici, ressortira d'une manière éclatante du simple exposé qui va suivre.
Il y a dans l'œuf humain une force, une énergie, une puissance créatrice dont les manifestations, bornées d'abord à la nutrition et au développement d'une simple cellule, se multiplieront en proportion de son développement à mesure que de nouveaux organes, vrais instruments d'activité créés par elle, lui permettront
de se manifester d'une façon toute nouvelle. C'est ainsi que peu à peu cette puissance montrera son activité dans le système circulatoire, dans le système nutritif, dans le S3r8tème nerveux; et lorsque Tètre humain sera complet, les activités fonctionnelles de ces divers systèmes concourront par leur union et leur solidarité à l'unité du principe qui les régit.
Les divers systèmes organiques représentent chacun un mode spécial de l'activité du principe de vie, mais non une force particulière ; ces modes d'activité sont indispensables les uns aux autres, mais aucun d'eux ne possède la prérogative de commander aux autres. Tout au plus on peut attribuer à certains systèmes d'organes une supériorité relative ; mais le physiologiste ne doit pas avoir de préférences : ce qui l'étonné et le confond, ce n'est pas le fonctionnement relativement grossier des organes, dont le mécanisme admirable ressort plus ou moins des lois physicochimiques, mais bien cette force mystérieuse qui, unie à une cellule microscopique, provoquera les transformations successives destinées à produire un homme.
La force vitale n'est donc pas localisée dans le système nerveux ; mais elle se manifeste dans ce système selon une modalité particulière. Cette modalité, représentée par l'activité fonctionnelle du système nerveux, exerce une influence spéciale sur l'ensemble des mouvements de la vie ; c'est cette influence que nous allons faire connaître.
Le système nerveux commence à paraître dans les premiers jours de la vie embryonnaire, si toutefois l'on veut accorder le nom d'oâ^f médullaire à cette ligne blanche (ligne primitive) qui apparaît sur la tache embryonnaire. Celte ligne occupe bien, en effet, la place de l'axe spinal, mais elle ne renferme pas encore la cellule nerveuse. Si on voulait absolument trouver une priorité de naissance à un système organique, on serait forcément obligé de remonter à la cellule ovarique, car Yarea gertixinûtiva^ qui constitue l'embryon dans la première période de son développement, n'est en réalité qu'une agglomération de cellules, aflectant entra elles une disposition particulière. Déjà dans cette disposition on peut voir l'influence de l'idée formatrice : le système nerveux n'existe pas encore ; mais lui-même va sortir de ces cellules, ainsi que tous les systèmes organiques, avec une apparence de simul-
4i6 FONCTIONS CX)HPOSÉES.
tanéité qui exclut toute idée de préséance. Au point de vue du développement y le système nerveux ne précède aucun système d'organes ; par conséquent il ne peut pas présider à leur formation.
Les vrais rapports d,u système nerveux avec les mouvements de la vie organique ne peuvent être réellement établis qu'à partir du moment où tous les organes se trouvent unis par les liens physiologiques au moyen desquels ils doivent se prêter le mutuel concours de leurs propriétés spéciales. En ce moment nous voyons le système nerveux plonger des racines profondes dans la trame organique de tous les tissus et participer à leur vie intime dans des proportions qu'il s'agit de déterminer.
Le sang peut être considéré comme un organisme vivant subissant une métamorphose particulière au contact des organes qu'il traverse. Dans cette masse liquide et courante se trouvent dissous, sinon les principes immédiats des sécrétions, du moins les éléments qui peuvent leur donner naissance; c'est ainsi que, en arrivant dans un organe, le sang présente à ce dernier l'élément qui lui convient, dans les meilleures conditions d'assimilation ou de transformation : l'urée, par exemple, se trouve entièrement formée dans le sang, tandis que les acides cholique et choléique ne se trouvent en réalité que dans le foie ; mais les substances albuminoïdes qui leur donnent naissance circulent en abondance dans le sang.
Dans les diverses opérations qui résultent du contact du sang avec les organes, le tissu même de l'organe doit jouer un rôle très-important, soit par sa nature, soit par la disposition anatomique de ses diverses parties ; on conçoit aisément qu'à des tissus différents correspondent des capacités particulières pour retirer du sang 'plutôt tel produit que tel autre et imprimer à ces mêmes produits des modifications différentes : par une propriété spéciale le tube digestif choisit parmi les aliments les plus variés ceux qui sont assimilables, et il rejette les autres avec les fèces ; de même les organes glandulaires, sécréteurs ou autres, choisissent dans le sang l'aliment spécial qui leur convient en vertu d'une propriété particulière à leur tissu.
Selon Kœlliker et Luschka, la sécrétion, dans les divers organes, serait due à la pénétration du plasma du sang dans les vésicules
OU dans les cânalicules glandulaires, et au développement, sous l'influence de ce dernier, d'un grand nombre de cellules. Ces cellules renfermeraient le produit de la sécrétion qui, par rupture ou par dissolution de l'enveloppe, s'échapperait au dehors. Comme l'observe très-judicieusement M. Béclard, cette théorie, très-séduisante, ne fait que reculer la difficulté, car l'action du noyau ou de l'enveloppe sur la naissance du produit sécrété nous échappe complètement (i). On ignore, en effet, pourquoi des produits si différents proviennent d'une même source : du plasma du sang. Il est fort probable d'ailleurs, pour ne pas dire certain, que ces problèmes touchant la vie intime des tissus ne seront jamais résolus; car c'est dans ses manifestations, en apparence les plus élémentaires, dans l'évolution cellulaire, que la vie cache ses plus puissants effets en même temps que les conditions mystérieuses de sa naissance.
Le système nerveux n'est pour rien dans l'impulsion qui préside à l'évolution organique des tissus, mais il prête son concours à cette évolution.
Pour montrer ce concours d'une manière frappante, nous emprunterons à M. Claude Bernard ses brillantes expériences sur les glandes salivaires.
On sait que la glande sous-maxillaire reçoit deux influences nerveuses : le nerf tympanico-lingual et le grand sympathique :
Quand le nerf tympanico-lingual est excité, dit M. Claude Bernard^ le sang veineux apparaît rouge, et en même temps il survient une suractivité considérable dans la rapidité de la circulation. A mesure que le sang veineux devient plus rouge, il circule de plus en plus rapidement^ et la quantité qui s'en écoule par la veine se montre beaucoup plus considérable. Pour donner une idée de cette différence, il suffira de rapporter que dans un cas où on a mesuré le sang qui sortait par la veine glandulaire^ on a trouvé, pendant le repos de la glande, lorsque le sang coulait noir, qu'il fallait soixante-cinq secondes pour en recueillir 5 centimètres cubes; tandis que, lorsque le nerf tympanico-lingual agissait et que le sang sortait rouge sous rinfluence de la galvanisation de ce nerf, il ne fallait plus que quinze secondes pour obtenir la même quantité de sang : ce qui montre que la circulation, dans ce cas, était quatre fois plus rapide que dans le premier.
Quand le grand sympathique agit, il rend le sang veineux noir, et en
(I) J. Béclard, Traité de physiologie, premit'Te partio, p. 493.
fD. FOURNiK. — Syst, nerv» 27
même temps on voit la circulation se ralentir. Le sang coule par la veine en quantité d'autant plus faible^ qu'il se montre plus noir, et même, si Faction du nerf sympathique est assez énergique, l'écoulement sanguin peut s'arrêter complètement dans la veine pour reparaître dès que Texcita* tion du nerf sympathique cesse, et pour s'accélérer de nouveau si Ton vient èi, agir sur le nerf tympanfoo-lingual.
Ces résultats, qui sont constants, nous apprennent donc que la coloration rouge et noire du sang veineux est dans un rapport déterminé avec la rapidité de la circulation dans la glande sous-maxillaire. Mais cette rapidité elle-même du cours du sang ne peut pas être effectuée par les nerfs, qui ne sauraient, dans aucun cas, agir directement sur le fluide sanguin. Le resserrement et la dilatation que nous allons constater dans les vaisseaux sanguins de la glande peuvent seuls nous rendre compte de ces modifications des propriétés du sang.
Il est très-facile de démontrer expérimentalement que parmi les deux nerfs que nous avons signalés» dans la glande sous-maxillaire, l'un dilate les vaisseaux, tandis que Tautre les contracte.
Le nerf tympanico-lingual rend plus larges les vaisseaux capillaires de la glande, et cet élargissement est tel, que lorsque l'action nerveuse est intenscj le sang passe de Tartëre dans la veine sans perdre l'impulsion cardiaque, et on le voit alors sortir par la veine de la glande avec un jet saccadé, comme s'il s'agissait d'une véritable artère ; puis cette pulsation veineuse disparaît dès que Taction du nerf tympanico-lingual diminue ou cesse complètement.
Le nerf sympathique, au contraire, contracte et rétrécit les vaisseaux sanguins glandulaires de la manière la plus évidente. Lorsqu'on excite ce nerf, les vaisseaux, resserrés, laissent passer de moins en moins de sang. Le fluide sanguin, retenu dans les vaisseaux capillaires de la glande, coule faiblement par la veine, en montrant une couleur noire, et d'autant plus noire que le courant sanguin est plus affaibli. Quand on comprime la veine ou qu'il s'y trouve un caillot, la gêne de la circulation accidentelle amène également une coloration noire du sang. Il est important de connaître toutes ces circonstances pour se garder de toutes ces causes d'erreur dans l'appréciation des influences nerveuses. Quand il arrive parfois que l'écoulement sanguin a été suspendu par l'action nerveuse, on voit, quand celle-ci cesse d'agir, un flot de sang très-noir s'échapper d'abord, puis le sang prendre une couleur rouge plus claire peu à peu, à mesure que la circulation s'accélère et que le sang, qui avait été préalablement retenu dans les tissus de la glande, s'en trouve expulsé.
En dernière analyse, nous arrivons à voir que les deux nerfs qui modifient la couleur du sang veineux en rouge ou en noir sont deux nerfs moteurs qui agissent primitivement en resserrant ou en dilatant les vaisseaux sanguins. Le nerf sympathique est le nerf constricteur des vaisseaux sanguins ; le nerf tympanico-lingual est leur nerf dilatateur. Ce n'est pas ici le moment de rcchorrher quelle est l'explication que l'on peut donner,
dans rétat actuel de la science^ de rélargissement des vaisseaux et de la suractivité circulatoire glandulaire sous rinfluence nerveuse. Je me l)orne pour aujourd'hui à constater ce fait, qui me paraît important, et qui est d'ailleurs de la dernière évidence.
Dans l'état physiologique de la glande sous-maxillaire, c'est-à-dire son état fonctionnel normal, nous devons nous représenter ses deux ordres de nerfis comme étant constamment en activité et en antagonisme, de telle sorte que Taction nerveuse effective est toujours due au nerf actuellement prépondérant, et que Tinfluence spéciale de Tun des deux nerfs ne semble pouvoir se manifester qu*autant qu'elle a préalablement annihilé Taction de Tautre. Ce qui le prouverait c'est que chacun des deux nerfs devient plus excitable et réagit avec plus d'intensité pour un même excitant, lorsqu'on a préalablement détruit son nerf antagoniste. Ce dernier phénomène est très -net, surtout pour le nerf tympanico-lingual. Quand ce nerf restant intact, on vient, par exemple, à couper tous les filets sympathiques glandulaires et à placer ensuite un peu de vinaigre sur la langue, on voit le sang rutilant couler par la veine avec une intensité bien plus grande et des pulsations beaucoup plus énergiques que dans Tétat normal de l'antagonisme nerveux, c'est-à-dire quand le sympathique n'est pas coupé. Cette différence d'excitabilité du nerf tympanico-lingual est d'autant plus intéressante à constater, qu'elle se trouve mesurée ici par un excitant physiologique normal, Timpression gustative. Tout cela nous montre donc dans la glande sous-maxillaire l'existence d'une espèce d'équilibre physiologique instable, ou d'une sorte de balancement fonctionnel incessant et déterminé par l'antagonisme du nerf dilatateur et du nerf constricteur des vaisseaux capillaires sanguins. On peut dire d'une manière générale qu'à Tétat physiologique, l'expulsion delà salive par la glande coïncide avec l'activité du nerf tympanico- lingual, et le repos de cette même glande avec l'activité du grand sympathique. Toutefois l'excitation des deux ordres de nerfs peut faire couler la salive ; seulement l'excitation du nerf tympanico-lingual fait couler une salive beaucoup plus fluide, et celle du nerf sympathique une salive excessivement visqueuse. On observe particulièrement ce phénomène quand, tous les nerfs de la glande ayant été coupés, on galvanise les bouts qui tiennent encore à la glande. La dilatation extrême du système capillaire coïncide avec le passage direct dans la veine du sang rouge et pulsatile. Le resserrement extrême coïncide avec un écoulement trèsflktble du sang et avec sa couleur noire. Entre ces deux extrêmes, nous pouvons concevoir tous les intermédiaii:«s, et l'observation peut nous les présenter dans les expériences.
En résumé, après avoir analysé successivement toutes les conditions du mécanisme par lequel les nerfs tympanico-lingual et grand sympathique font apparaître le sang veineux de la glande sous-maxillaire alternativement rouge et noir, nous sommes arrivé à cette condusion : que ces deux nerfs n'agissent réellement ici que comme agents de contraction ou de dilatation des vaisseaux sanguins. Cette action, qai ne diflîère en rien de
celle des nerfs moteurs en général sur les éléments contractiles ou musculaires, amène cependant à sa suite^ par un enchaînement tout naturel de phénomènes, une série de modifications physico -chimiques dans le fluide sanguin. Quand le nerf sympathique constricteur des vaisseaux agit, le contact entre le sang et les éléments de la glande se trouve prolongé ; les phénomènes diimiques qui résultent de l'échange organique qui se passe entre le sang et les tissus ont eu le temps de s*opérer^ et le sang veineux coule très-noir. Quant au contraire le nerf tympanico-lingual, qui dilate les vaisseaux, vient à agir^ le passage du sang dans la glande est rendu très-rapide ; les modifications de vénosité qui se passent au contact du sang et des tissus s'accomplissent autrement, et le sang sort de la veine avec une couleur très-rutilante et conservant Taspect du sang artériel. Ainsi nous pouvons toujours saisir entre Faction physiologique primitive du nerf et le phénomène chimique qui s'ensuit un intermédiaire qui modifie mécaniquement la circulation spéciale de l'organe glandulaire.
Enfin j'ajouterai, pour terminer, que, grâce à Tinfluence des deux nerfs dont nous avons indiqué le rôle physiologique^ la glande sous-maxillaire se trouve posséder en réalité une circulation individuelle, qui dans ses variations est indépendante de la circulation générale ; et ce que je dis ici pour la glande sous-maxillaire peut être avancé, sans doute, pour tous les organes de l'économie. La pression du système artériel et l'impulsion cardiaque sont les conditions mécaniques communes que la circulation générale dispense à tous les organes. Mais le système nerveux spécial qui anime chaque système capillaire et chaque tissu organique règle, dans chaque partie, le cours du sang en rapport avec les états fonctionnels chi-* miques particuliers des organes. Ces modifications nerveuses de la circulation capillaire se font sur place et sans qu'aucune perturbation circulatoire soit apportée dans les organes voisins, et à plus forte raison dans la circulation générale. Chaque partie est liée à Tensemble par les conditions communes de la circulation générale ; et en même temps, par le moyen du système nerveux, chaque partie peut avoir une circulation propre et s'individualiser physiologiquement(l).
Nous n'avons rien à ajouter aux conclusions qui précèdent et qui traduisent si bien notre pensée. Nous nous bornerons à faire remarquer que, dans les expériences précédentes, le système nerveux a fourni le tribut de ses propriétés physiologiques, soit au point de vue de la vie organique, soit au point de vue de la vie fonctionnelle. Dans les deux cas, il a fourni la propriété de recevoir une impression, de transmettre, de proche en proche, le mouvement qui en est résulté à une cellule, qui à son tour a agi sur les nerfs moteurs capables de réveiller le mouvement
(1) Cl. Bprnard, AU&aîions â$$ liquides de Corganieme, U II> p.
nt.
physiologique des fibres musculaires. Nous remarquerons aussi que, dans ses rapports avec la vie organique, le système nerveux s'est montré modérateur, régulateur du cours du sang, en vue de la nutrition des tissus, tandis que, dans ses rapports avec la vie fonctionnelle, il a mis en évidence les propriétés chimiques ou dynamiques de ces mômes tissus.
Les nerfs prêtent donc à la vie organique le concours de leurs fonctions en présidant à la contraction des fibres musculaires qui entourent les vaisseaux ; mais ils n'agissent pas directement sur la sécrétion, sur la nutrition elle-même. Cette observation est de la dernière importance, parce qu'elle nous donne une idée trèsexacte de la manière dont il faut comprendre les rapports physiologiques du système nerveux avec la vie organique. En général, on a trop de tendances à multiplier l'action de ce système sur les phénomènes de la vie pour que nous n'insistions pas.
Le système nerveux, par sa fonction, fournit aux autres organes l'occasion d'exercer la leur ; il leur distribue d'une manière réglée l'aliment qui leur est nécessaire, mais il n'agit pas directement sur l'évolution intime des tissus organiques.
Dans l'accomplissement de cette fonction, d'ailleurs, le système nerveux n'agit pas spontesua ; pour entrer en activité, cette fonction a besoin de l'intervention d'un excitant spécial. Quel est cet excitant ?
L'organisme vivant doit être considéré comme une harmonie préétablie dont toutes les parties sont solidaires les unes des autres. Tant que cette harmonie n'est pas troublée, chaque partie remplit son rôle physiologique et la cause impressionnante qui doit entretenir le fonctionnement réside dans cette harmonie même. ^Prenons pour exemple le fonctionnement de la glande salivaire. Cette glande se compose d'un tissu spécial, de vaisseaux sanguins, de nerfs et d'un conduit excréteur. Considérés à l'état de repos, les éléments glandulaires continuent leur évolution organique : ils se nourrissent, se développent et meurent en vertu d'un mode de vivre spécial qu'ils n'empruntent qu'à eux-mêmes. Mais pour vivre, ils ont besoin d'un aliment et cet aliment est le sang : les vaisseaux capillaires, qui entourent de leurs vaisseaux innombrables les éléments glandulaires, laissent transsuder la partie liquide du fluide sanguin, et les éléments de la glande, baignés
422 PONCTIONS COMPOSÉES.
par ce liquide tiôurrissier, lui empruhtetit les éléments de leur développement et de leur existence. Tant quôlo tissu glandulaire vit normalement, tant qu'aucune cause de trouble ne vient enrayer révolution organique, les nerfs sensitift de la glande, se trouvant dans le milieu physiologique qui leur convient, reçoivent l'impression du mouvement évolutif, s*en nourrissent, en quelque sorte, et transmettent son influence aux nerfs moteurs qui continuent à agir sur la contractilité dés vaisseaux selon le mode physiologique, c'est-à-dire selon l'énergie qui convient au fonctionnement régulier du cours du sang. D*après cela, l'excitation qui provoque l'action des nerft consiste dans le mouvement régulier, dans le mouvement physiologique des éléments organiques avec lesquels les nerfs sont en contact. Ces mouvements, dont la cause première est la vie, s'entretiennent les uns les autres et ne s'entretiennent qu'à la condition que chacun d*eux est tel qu'il doit être. Si cette condition n'est pas remplie, si une cause de trouble Vient déranger l'évolution organique, qu'en résultera-t-il?
Les nerfs sensitifs, recevant de la part du tissu glandulaire des impressions non physiologiques, seront troublés eux-mêmes dans leurs fonctions ; le mouvementjphysiologîque moléculaire, qui se transmet à la moelle et de là aux nerfs moteurs, sera ou trop faible ou trop énergique, et il en résultera un trouble dans la contractilité des vaifeseaux qui alimentent la glande : si la contractilité est diminuée, le sang affluera en plus grande abondance et le tissu glandulaire présentera tous les caractères de l'hjrpérhémie ; si la cause de trouble persiste, à l'hypérhémie (congestion) succédera un état plus permanent, l'état inflammatoire.
L'exemple que nous venons de donner est susceptible d'ôtrc généralisé. Dans tout organe, en efi'et, nous trouvons un tissu spécial, des vaisseaux sanguins, des nerfs, et partout chacune de ces parties se conduit comme nous venons de le dire. La cause première du mouvement évolutif est la vie ; ce mouvement-vie ne s'entretient qu'à la condition que chacune des parties de l'organisme reste dans le mode physiologique qui lui a été imprime, et celte condition provient ellc-môme do ce que le mouvement de l'ensemble résuite de l'action nécessaire des mouvements particuliers les uns sur les autres.
FONGTIONfi INTRINSÈQUES DU SYSTÈME NERVEUX. 423
Dans la vie des organes, le système nerveux intenîent toujours par son action sur la contractilité des vaisseaux, dans le but de régulariser ou de modifier le cours du sang, et c'est dans cette régularisation, dans ces modifications, que nous trouvons les véritables rapports du système nerveux avec la vie organiquei Ces rapports sont loin d'être directs, comme nous l'avons déjà dit, et ils ne s'établissent que par l'intermédiaire des fibres musculaires. Dans le muscle, nous trouvons un tissu organique, vivant, doué de propriétés particulières (contractilité) qui ne peuvent être mises en activité fonctionnelle que sous l'influence d'un excitant spécial. Cet excitant est la fonction physiologique des nerfs.
L'action du système nerveux sur la fibre musculaire étant bien définie, peut-on lui accorder un autre rôle dans l'évolution de la vie organique?
Nous ne le pensons pas ; mais tel n'est pas l'avis de tous les physiologistes. Quelques auteurs, assimilant les ramifications nerveuses, dans les organes, aux conducteurs d'une pile électrique, pensent que les nerfs peuvent déterminer directement l'activité organique des tissus. Cette manière de voir tend évidemment à accorder une influence excessive au système nerveux. Nous ne la partageons pas : de ce que, en piquant les parois du quatrième ventricule, on voit apparaître le sucre dans les urines, il ne s'ensuit pas que l'on doive attribuer au système nerveux une fonction glycogénique ; on obtient d'ailleurs un résultat analogue en piquant d'autres parties du même système. Que les nerfs aient une influence sur la production du sucre, soit ; mais cette influence est celle que nous avons déjà déterminée : elle se traduit par une action sur la circulation générale.
Nous ne saurions trop le répéter : l'évolution organique des tissus peut se faire et se fait à une certaine période du développement du corps sans le concours du système nerveux. Ce système n'apparait, comme tous les autres, qu'au moment où sa présence est nécessaire, non pour présider à l'évolution organique, pour créer des organes, mais bien pour apporter le concours de sa fonction à l'ensemble des actes de la vie. Ce concours ne peut être que celui qui découle des propriétés physiologiques du système nerveux : recevoir des impressions et provoquer la contraction musculaire. Quant à son action prétendue sur la matière des
organes, pour en provoquer Tactivilé, rien ne la démontre et, bien plus, elle n'est pas nécessaire.
Le système nerveux ne peut donner aux autres organes que ce qu'il a, c'est-à-dire ses propriétés physiologiques ; s'il leur donnait autre chose, s'il agissait directement sur leur évolution, il faudrait qu'à chaque organe correspondît un nerf différent, un nerf pour faire de la bile, un nerf pour faire de la salive, un nerf pour faire du sang, etc., etc. Dans ces conditions, nous ne serions pas si étranger que nous le sommes à la vie intime des tissus ; il y aurait bien par-ci par-là quelques fibres nerveuses qui, impressionnées par l'évolution vitale, donneraient au mot le secret du mécanisme intime de la vie agissante, et, avec cette connaissance, nous serions peut-être capables d'inventer la vie. Ceci n'est qu'un rêve : le Créateur n'a pas voulu que nous ayons souci de connaître et de diriger nous-mêmes un mécanisme si délicat et, avouons-le, c'était acte de prudence à l'adresse de nos caprices et de notre vanité.
Sans aller aussi loin, quelques auteurs, trompés sans doute par la. croyance à ce prétendu fluide nerveux qui imprégnerait tous nos organes, pensent aussi que le système nerveux exerce une action directe sur la vie évolutive des tissus. Mais, en constatant le vrai mécanisme de l'action des nerfs sur les fibres musculaires, il est impossible de se laisser aller plus longtemps aux entraînements de cette séduisante hypothèse.
Les mouvements de, la vie organique sont très-variables, et à chaque cellule matérielle correspond un mouvement particulier : les cellules du cerveau sont nécessairement le siège d*un mouvement qui diffère de celui d'une cellule hépatique ; le mouvement des animalcules spermatiques n'est pas le même que celui de l'épithélium vibratile auquel il ressemble néanmoins; en un mot, à chaque organe correspond un mouvement différent que le microscope nous permet de constater et que, dans tous les cas, nous sommes autorisé à admettre par une induction légitime. Le classement de ces mouvements n'est guère possible, et il nous paraît logique de les confondre tous sous le nom de mouvements de la vie organique; ils doivent leur caractère esvsentiel à ce que le système nerveux n'intervient pas directement dans leur évolution et à ce qu'ils requièrent
seulement, pour se maintenir en état, le contact du sang physiologique.
En résumé, le système nerveux est indispensable au maintien de la vie organique ; il fournit à cette vie sa fonction spéciale, mais, à proprement parler, il n'est pas le principe qui donne l'impulsion à la matière vivante. L'évolution mystérieuse des cellules organiques, le mouvement brownien^ le mouvement vibratile sont autant de mouvements qui s'elTectuent en dehors de toute influence nerveuse : se mouvoir (tune certaine façon est la manière de vivre de certains éléments et le principe du mouvement est en eux-mêmes. La condition essentielle de leur permanence est la nutrition, car les éléments matériels ne peuvent continuer à vivre qu'à la condition de trouver dans le milieu ambiant un aliment capable de réparer les déperditions qu'entraîne avec lui le mouvement vital. C'est seulement à l'occasion de cette réparation indispensable que nous voyons la fonction des nerfs intervenir dans les phénomènes de la vie organique. Cette fonction spéciale, et parfaitement déterminée, consiste à provoquer la contractilité des Ûbres musculaires qui entourent les vaisseaux sanguins de façon que ces derniers dispensent, avec mesure, le suc nutritif qui convient aux éléments matériels. Les expériences de M. Claude Bernard, sur ce sujet, sont très-probantes ; elles montrent encore que les tissus ne reçoivent pas d'une manière incessante la même quantité de sang; elles montrent enfin qu'il y a des périodes de suractivité dans le travail organique et des périodes de repos relatif. Nous disons relatif parce que la vie organique ne se repose jamais ; son temps est limité dans l'espace, et son évolution, que rien n'arrête dans les conditions normales, s'accomplit fatalement selon les lois qui lui ont été imposées.
Le système nerveux intervient dans l'évolution de la vie organique parles propriétés physiologiques que nous lui avons reconnues : apte à recevoir les impressions il reçoit l'impression du mouvement organique avec lequel il est en rapport; des nerfs sensitifs ce mouvement se propage aux noyaux de substance grise, et en définitive il s'étend jusqu'aux nerfs moteurs qui enlacent les vaisseaux sanguins des parties où l'impression première a été reçue. Par ce moyen, le cours du sang se trouve régularisé selon les exigences physiologiques.
4M FDNCrriONS COMPOSEES.
Bien quo transmise par un nerf impressionneur, Timpression reçue dans les organes n'est pas une sensation ; les mouvements dont nous venons d'esquisser les caractères portent, dans leur ensemble^ le nom de phénomènes sensitivo-moteurs. Nous préférons employer le mot impressio-moteury qui ne dit que ce qu'il veut dire, sans faire intervenir aucune expression qui rappelle la sensu bitité.
Le mot sensation n'est réellement applicable qu'aux impressions qui sont transmises au sensorium œmmunej et appréciées par le moi.
Les actes de la vie organique échappent au moi, ils s'accomplissent silencieusement, en dehors de notre intelligence ; c'est donc une erreur grave d'employer les mots sensation et sensibilité quand on parle des impressions et des mouvements qui concourent à l'évolution organique des tissus.
Cette erreur est d'autant plus regrettable que, à notre avis, des hommes d'un rare mérite ont édifié sur elle des doctrines qui no pouvaient qu'exercer une fâcheuse influence sur les progrès de la physiologie. D'après ce qui précède, il est facile de démontrer que Terreur des sensualistes vient de ce qu'ils avaient imparfaitement ou mal analysé les phénomènes de la vie, et qu'en particulier ils avaient donné au mot sensibilité une extension qu'il ne doit pas avoir.
CHAPITIIE II
Fonctions du système nerveux dans leurs rapports avec la vie fonctionnelle en général.
Rappeler ce que nous avons dit touchant le mécanisme et la nature des fonctions, c'est définir implicitement les justes rapports du système nerveux avec le mouvement fonctionnel. En effet, une fonction est un ensemble do mouvements, accomplis par un organe dans un but déterminé et sous l'influence nécessaire d'une cxcitîition qui agit préalablement sur les nerfs imprcssionneurs. Cette manière de voir, qui résulte de nos recherches sur les mouvements généraux de la vie, accorde au système nerveux un rùle parfaitement défini dans toutes les fonctions : c'est par son intcr-
FONCTIONS DU SVSTËllË NERVEUX. 427
médiaire que le mouvetnement fonctionnel est réveillé, et nulle fonction ne s'accomplit sans cette condition. Mais ce rôle n'est pas le seul.
Pour mieux étudier les fonctions du système nerveux dans leurs rapports avec la vie fonctionnelle, nous resterons fidèle au plan que nous avons suivi jusqu'ici, et nous examinerons successivement ces rapports, dans la vie fonctionnelle de nutrition, dans la vie fonctionnelle de reproduction et dans la vie fonctionnelle de relation.
ARTICLE I
RAPPORTS DES FONGTIOIfS INTRINSÈQUES DU SYSTEME NERVEUX AVEC LA VIE FONCTIONNELLE DE NUTRITION.
Les mouvements de la vie fonctionnelle de nutrition sont ceux qui concourent au maintien des mouvements de la vie organique : mouvements mystérieux dont l'existence nous est plutôt affirmée par les effets qu'ils produisent que par l'investigation directe.
Ces mouvements sont très-nombreux ; mais on peut les grouper d'après la nature spéciale de la fonction.
En effet, toutes les fonctions de nutrition concourent au maintien de l'être tel qu'il est; mais, dans ce concours général, le tribut de chacun des organes n'est point le même, et il nous sera facile d'établir une division naturelle d'après la nature môme de ce tribut.
Premier groupe, — Dans ce groupe, nous pouvons réunir toutes les fonctions qui concourent à la transformation des aliments (mouvement extérieur) en aliments vitaliséSy physiologiques, en un mot, capables d'être mis à profit par les organes. Ce groupe renfermera donc tous les organes de la digestion et leurs annexes.
Deuxième groupe. — L'organe central de la circulation mérite une place dans un groupe spécial, parce que lui seul concourt, avec ses appendices, à mettre le mùuvement-aliment (le sang) en contact avec les tissus.
Troisième groupe. — Ce groupe renferme les organes do la respiration chargés de vivifier et de purifier (oxygénation et décarbonisation) le mouvement-aliment dès qu'il a parcouru son circuit à travers les organes.
Quatrième groupe, — Ce groupe l'enferme tous les organes chai-
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Bien quo transmise par un nerf impressionneur, l'impression reçue dans les organes n'est pas une sensation ; les mouvements dont nous venons d'esquisser les caractères portent, dans leur ensemble) le nom de phénomènes sensitivo'moteurs. Nous préférons employer le mot impressio-moteury qui ne dit que ce qu'il veut dire, sans faire inter^^enir aucune expression qui rappelle la sensu bilité.
Le mot sensation n'est réellement applicable qu'aux impressions qui sont transmises au sensorium commune, et appréciées par le moi.
Les actes de la vie organique échappent au moi, ils s'accomplissent silencieusement, en dehors de notre intelligence ; c'est donc une erreur grave d'employer les mots sensation et sensibilité quand on parle des impressions et des mouvements qui concourent à l'évolution organique des tissus.
Cette erreur est d'autant plus regrettable que, à notre avis, des hommes d'un rare mérite ont édifié sur elle des doctrines qui ne pouvaient qu'exercer une fâcheuse influence sur les progrès de la physiologie. D'après ce qui précède, il est facile de démontrer que l'erreur des sensualtstes vient de ce qu'ils avaient imparfaitement ou mal analysé les phénomènes de la vie, et qu'en particulier ils avaient donné au mot sensibilité une extension qu'il ne doit pas avoir.