CHAPITRE II
Fonctions du système nerveux dans leurs rapports avec la vie fonctionnelle en général.
Uappcler ce quo nous avons dit touchant le mécanisme ot la nature des fonctions, c'est définir implicitement les justes rapports du système nerveux avec le mouvement fonctionnel. En effet, une fonction est un ensemble de mouvements, accomplis par lui organe dans un but déterminé et sous l'influence nécessaire d'une excitation qui agit préalablement sur les nerfs imprcssionncurs. Celte manière de voir, qui résulte de nos recherches sur les mouveinciils généraux do la vie, accorde au système nerveux un rôle parfaitement défini dans toutes les fonctions : c'est par son inlcr-
médiaire que le mouvemement fonctionnel est réveillé , et nulle fonction ne s'accomplit sans cette condition. Mais ce rôle n'est pas le seul.
Pour mieux étudier les fonctions du système nerveux dans leurs rapports avec la vie fonctionnelle, nous resterons fidèle au plan que nous avons suivi jusqu'ici, et nous examinerons successivement ces rapports, dans la vie fonctionnelle do nutrition, dans la vie fonctionnelle de reproduction et dans la vie fonctionnelle de relation.
ARTICLE I
RAPPORTS DES FONGTIONS INTRINSÂQUES DU SYSTÈME NERVEUX AVEC LA VIE FONCTIONNELLE DE NUTRITION.
Les mouvements de la vie fonctionnelle de nutrition sont ceux qui concourent au maintien des mouvements de la vie organique : mouvements mystérieux dont l'existence nous est plutôt affirmée par les effets qu'ils produisent que par l'investigation directe.
Ces mouvements sont très-nombreux ; mais on peut les grouper d*après la nature spéciale de la fonction.
En effet, toutes les fonctions de nutrition concourent au maintien de l'être tel qu'il est; mais, dans ce concours général, le tribut de cbacun des organes n'est point le même, et il nous sera facile d'établir une division naturelle d'après la nature môme de ce tribut.
Premier groupe. — Dans ce groupe, nous pouvons réunir toutes les fonctions qui concourent à la transformation des aliments (mouvement extérieur) en aliments vitalisés^ physiologiques, en un mot, capables d'être mis à profit par les organes. Ce groupe renfermera donc tous les organes de la digestion et leurs annexes.
Deuxième groupe. — L'organe central de la circulation mérite une place dans un groupe spécial, parce que lui seul concourt, avec ses appendices, à mettre le mouvement-aliment (le sang) en contact avec les tissus.
Troisième groupe. — Ce groupe renferme les organes de la respiration chargés de vivifier et de purifier (oxygénation et décarbonisation) le mouvement-aliment dès qu'il a parcouru son circuit à travers les organes.
{Quatrième groupe. — Ce groupe l'enferme tous les organes char-
gés de retirer du mouvement-aliment les substances étrangères dont il s'est embarrassé dans son contact avec les divers tissus, et qui ne sont, pour la plupart, que les produits de la décomposition de ces mêmes tissus.
Cinquième groupe. — Les systèmes nerveux ganglionnaire et cérébro-spinal forment le cinquième groupe.
Les mouvements fonctionnels, renfermés dans ces divers groupes, constituent la plus grande partie de la physiologie, et si nous voulions les étudier dans leur essence même, nous serions entraîné à analyser les divers produits de la vie fonctionnelle de nutrition (bile, sang, sécrétions diverses, etc.), ce qui nous éloignerait complètement de notre but. Nous devons nous borner ici à signaler la part spéciale que revendique le système nerveux dans l'exercice de ces fonctions. A cet effet, nous prendrons un exemple susceptible d'être généralisé.
Mécanisme de la respiration. — Le centre de perception de l'animal qui vient de naître, encore vierge d'une impression perçue, est incapable par lui-même de provoquer un mouvement, et il vivrait ainsi dans un sommeil éternel si l'impression ne venait le réveiller et donner à son activité l'occasion de se manifester par un acte. Cette impression première prend sa source dans les phénomènes de la vie organique : c'est le besoin de respirer. Impression vague dans son objet, comme toutes les impressions do la vie organique, mais vive quant à la manière dont elle agit sur les centres nerveux, le besoin de respirer provoque dans ces derniers une excitation générale qui se manifeste au dehors par des mouvements de toutes les parties de la face et du corps, et par l'excitation toute particulière du centre (nœud vital) qui préside aux mouvements respiratoires.
La fonction respiratoire n'est pas encore entrée en jeu, mais tout est prêt pour qu'elle s'accomplisse ; il ne lui manque que son excitant spécial : l'air atmosphérique.
Gomment agit l'air atmosphérique ? L'air atmosphérique agit de deux façons pour mettre en jeu la fonction respiratoire : il agit sur les cavités béantes que lui présente l'arbre respiratoire depuis le nez et la bouche jusqu'aux ramifications bronchiques. Cette pénétration se fait forcément d'après les lois de la physique et non sous l'influence de Tampliation de la poitrine, c'est-à-dire
de l'inspiration. Lorsque Texcitant spécial de la fonction, l'air, se trouve en contact avec les ramifications du pneumogastrique, celui-ci transmet l'impression au centre nerveux (nœud vital), et ce centre à son tour réagit sur les nerfs moteurs qui provoquent la contraction des muscles respiratoires : c'est alors seulement que la cage thoracique se dilate et que le premier .mouvement inspirateur commence.
La seconde façon dont l'air agit pour provoquer l'inspiration consiste dans son impression sur la peau : l'excitation de l'air se propage à travers les nerfs fonctionnels de la peau pour arriver jusqu'au centre respiratoire, dont elle réveille l'activité.
La voie suivie par l'excitation n'est pas la même dans les deux cas, mais elle est également sûre. Il est à peine nécessaire de rappeler qu'il suffit d'asperger le corps avec un peu d'eau froide ou de l'exposer à l'air froid pour rétablir la fonction respiratoire chez les enfants lorsqu'une cause quelconque vient à en empocher le jeu. Tel est le mécanisme des fonctions respiratoires au point de vue de l'intervention du système nerveux dans ces fonctions.
Avant de passer outre, nous répondrons à une objection qui a déjà été faite à la manière de voir que nous venons de formuler. Cette objection repose sur ce que l'on peut couper les pneumogastriques à une certaine distance du bulbe sans que pour cela la respiration soit abolie immédiatement. Les faits consignés dans cette expérience sont vrais ; mais on ne doit pas oublier que, si la respiration n'est pas immédiatement abolie, elle est considérablement diminuée, à ce point que, chez les lapins, le nombre des mouvements respiratoires qui avant l'opération était de 70 à 80 tombe brusquement à 40 par minute après la section des nerfs (1). Cette persistance tient, à notre avis, à ce que les nerfs pneumogastriques ne sont pas seuls à influencer l'acte respiratoire. Le grand sympathique, le phréniquo, les intercostaux continuent leur mouvement fonctionnel et peuvent entretenir ainsi, d'une manière tout à fait accessoire, l'acte respiratoire par les puissances extérieures. Cependant l'action de ces puissances n'est pas de longue durée : le pneumo-gastrique n'excitant plus la contraction des bronches, le poumon lui-même n'est plus actif; il ne se laisse
(i) J. Béclard, Traité de physiologii^ p. iOiS.
430 FONCTIOHS COMPOSÉES,
dilater que par les mouvements du diaphragme et de la oage thoracique, et bientôt, envaW par les mucosités, il ne laisse plus pénétrer Tair aux extrémités radiculaires des bronches; après cela Tanimal succombe à une apoplexie progressivei
Dans le cours régulier des choses, le centre de perception ne prend aucune part à la vie fonctionnelle de nutrition : celle-oi s'accomplit en dehors du moi, pourvu qu'elle se trouve placée dans des conditions physiologiques normales d'org^ni^tion et de milieu. Les choses en effet sont ainsi arrangées, que chaque fonction de nutrition, recevant par l'intermédiare de^ nerfs l'impression de son excitant spécial, puisse fonctionner par elle-même avec le concours du système nerveux, n^ais sans la participation du moi. Celui-ci no se réveille et n'intervient que si la fonction ne s'accomplit pas dans les conditions normales. On le voit alors manifester l'impression pénible dont il est affecté par des mouvements désordonnés de la face, des membres et du tronc, qui disparaissent peu à peu avec la vie si )e trouble per^ siste, ou qui cessent aussitôt que le rétablissement de la fonction donne au moi l'impression de bien-être qui acçiompagne l'exercice régulier de toutes nos fonctions.
D'après la description qui précède, l'influence du système nerveux sur l'exercice des fonctions respiratoires est facile à dégager de l'influence des autres élén^ents qui concourent à ces fonctions. En effet, l'excitant fonctionnel doit être transmis par Ibs nerfs impressionneurs à un noyau de substance grise, qui à son tour excite les fibres motrices à provoquer dans les muscles les mouvements fonctionnels. Cette influence, comme on le voit, est considérable, de premier ordre, nécessaire, et, comme elle est la même dans toutes les fonctions de nutrition sans exception, nous pouvons dire que le système nerveux coopère h tous les actes de la vie non-seulement par son action indirecte sur la nutrition des tissus, mais par son influence immédiate sur le réveil et sur l'accomplissement de toutes les fonctions.
11 serait sans doute très-intéressant de suivre chacune des fibres impressionneuses qui apportent le tribut de leurs fonctions à la vie des viscères, jusqu'au point du centre cérébro-spinal où elle rencontre la cellule ganglionnaire, la cellule qui, par ce fait, préside à la vie de l'organe , mais cette tentative serait oiseuse
dans rétat actuel de nos connaissances anatomiques. La physiologie expérimentale seule peut nous donner quelques présomptions sur le trajet des fibres nerveuses qui concourent à la vie fonctionnelle de nutrition. Les expériences de Schiff(i), celles de Claude Bernard (2) semblent démontrer que les fibres impressionneuses provenant du foie, de l'estomac, etc., remontent jusqu'à l'encéphale en suivant le môme trajet convergent de toutes les fibres impressionneuses. Si ces expériences isolées reçoivent la consécration de nouveaux faits, elles auront réalisé un grand progrès en donnant la clef des influences incontestables et réciproques de la vie fonctionnelle de nutrition et de la vie fonctionnelle du cerveau.
A ce sujet nous nous permettrons de dire encore une fois qu'on ne doit pas chercher l'influence directe du système nerveux dans la vie ùrganique: nous avons démontré, en efiîet, que cette vie accomplit son évolution silencieuse en dehors de toute influence nerveuse directe : ce n'est pas le système nerveux qui fait la bile, ce n'est pas lui qui préside à la formation du sucre, etc., etc.; son influence se borne à dispenser le sang aux organes et à provoquer la sortie de leur produit fonctionnel.
Les mouvements de la vie fonctionnelle de nutrition se distinguent essentiellement des mouvements de la vie organique en ce qu'ils sont tous sous la dépendance du système nerveux cérébro-spinal : dans la vie organique, l'impression seule du sang, agissant directement sur les tissus, suffit pour entretenir le mouvement ; dans la vie fonctionnelle, une impression, variable par sa nature, agit nécessairement et préalablement à tout mouvement fonctionnel sur les radicules nerveuses impressionneuses ; celles^i déterminent l'activité des fibres motrices, qui à leur tour provoquent le mouvement fonctionnel. D'un autre c6té,les mouvements de la vie fonctionnelle de nutrition ont cela de commun avec tous les mouvements de la vie fonctionnelle, qu'ils sont précédés d'une impression sur les nerfs sensitifs, destinée à provoquer leur mise en activité ; mais ils se distinguent de tous les mouve-
(i) D'après Schiff, ai)Q parlie des perfs vasculaires du foie et de Tesioniac se rendent à travers le bulbe dans la couche optique [Comptes rendus des séances de P Académie des sciences , 15 septembre 1862).
{%) CI. Bernard, Uçonssur le système nervettœ, t. I, p. 907 et suiv.
432 FONCTIONS OOMPOSÉES.
raents de la vie de relation par un caractère essentiel : ils sont nécessaires et inconscients. Les choses ont été disposées dans l'organisme dételle façon que, une fois excités par l'impression préalable, ces mouvements s'accomplissent fatalement d'eux-mêmes sans le concours du moi et sans que la volonté la plus énergique puisse les arrêter; si parfois le moi veut intervenir pour en modifier le jeu, il y a aussitôt une révolte de tout l'organisme qui rend impuissante cette intervention. De môme que nous ne sentons pas l'introduction de la bile dans l'intestin , l'écoulement de l'urine dans la vessie, le passage de l'air à travers le tissu des poumons, de môme nous ne pouvons pas nous opposer aux battements du cœur, pas plus qu'au fonctionnement des poumons. Ces mouvements donc sont inconscients et nécessaires, et si parfois le centre de perception est réveillé par eux, c'est qu'il est survenu un obstacle ou une cause de trouble. Dans ce cas seulement le moi prend la surveillance du mouvement fonctionnel, et s'il est sufûsamment éclairé par les connaissances médicales, il parvient quelquefois à rendre cette intervention utile et efficace.
ARTICLE H
RAPPORTS DES FONCTIONS INTRINSÈQUES DU SYSliME NERVEUX AVEC LES FONCTIONS DE REPRODUCTION.
Pour bien faire comprendre la nature des rapports du système nerveux avec les fonctions de reproduction, nous devons faire d'abord la part qui revient aux mouvements de la vie organique dans les deux sexes.
Chez la femme l'appareil génésique se compose de trois organes : les ovaires, l'utérus et le vagin avec ses annexes. Chacun de ces organes s'entretient, se développe avec le secours du sang que lui mesure l'influence nerveuse agissant sur la contractilité des vaisseaux. Le résultat de cette nutrition est : pour l'ovaire, un produit de sécrétion, l'ovule ; pour l'utérus, le maintien de ses propriétés spéciales ; pour le vagin, la conservation de ses propriétés contractiles et la sensibilité particulière de son tissu.
A chacun de ces organes correspondent des mouvements fonctionnels, qui sont représentés : par la rupture de la vésicule de Graaf , par la sortie de l'ovule et son entrée dans la trompe ; par le
trait d'union qui s'établit entre l'utérus et l'ovule fécondé ; par l'adaptation du vagin sur les organes de l'homme.
Chez l'homme, l'appareil génésique est représenté par deux organes : les testicules avec les conduits éjaculateurs, et la verge. Chacun de ces organes s'entretient et se développe aux dépens du sang qui lui est fourni avec mesure par les influences nerveuses. Le résultat de cette nutrition est, pour le testicule, un produit de sécrétion, le sperme ; pour la verge, le maintien des propriétés érectiles de son tissu. Les mouvements fonctionnels de ces organes sont représentés : 1® par l'éjaculation du sperme ; 2® par l'érection.
Considérés isolément chez l'homme et chez la femme, les mouvements fonctionnels de reproduction n'ont pas leur raison d'être ; ils ne sont réellement mouvements fonctionnels que dans le rapprochement des sexes ; de cette union intime résulte un ensemble de mouvements remplissant une fonction particulière, désignée sous le nom de copulation. Les faits, étant ainsi établis, quel est le rôle du système nerveux ?
Ici, comme dans les fonctions de nutrition, le mouvement fonctionnel est précédé et mis en jeu par une impression sur les nerfs sensitifs : lorsque les ovules sont arrivés à leur développement complet et qu'ils font saillie à la surface de l'ovaire, les mouvements organiques ont terminé leur rôle et ils cèdent la place aux mouvements fonctionnels qui vont s'emparer du fruit de la vie organique pour lui faire remplir son but utile. Le réveil de ces derniers mouvements n'exige pas l'intervention d'une excitation volontaire des organes génitaux : la sollicitude de la nature a prévu tous les cas ; elle a arrangé les choses de telle façon que, tous les mois, une excitation naturelle tout à fait involontaire vînt réveiller l'activité génésique et rappeler à la femme sa noble destinée. Cette excitation est produite par le flux du sang dans les ovaires, dans les trompes, dans l'utérus, dans le vagin; sous son influence irrésistible, les organes sexuels sont en état de tension fonctionnelle et le désir du rapprochement est réveillé. Que ce désir soit ou non satisfait, peu importe : le pavillon des trompes s'applique dans les deux cas à la surface de l'ovaire et, par une succion continue, sorte de baiser organique, il détermine la rupture d'une ou plusieurs vésicules de Graaf.
Tous ces mouvements sont sous la dépendance des nerfs sentD. FOURNIE. — Syst. nerv, 28
434 FONCTIONS G01IP0SBB8.
sitifs dont les propriétés ont été réveillées par le flux anormal du sang dans les organes génitaux. Quant à l'afQux du sang luimême, à des périodes déterminées, il faut remonter, pour en trouver le motif, h l'idée créatrice qui a noté Tbarmonie préétablie des mouvements organiques.
Le mouvement fonctionnel de l'utérus est provoqué d'une ma* nière évidente par la présence de l'ovule fécondé dans sa cavité. Nous n'insisterons pas sur ce sujet. Nous nous bornerons également à rappeler que le mouvement fonctionnel du vagin et de ses annexes est toujours mis en activité par le mouvement physiologique des nerfs impressionneurs, réveillé lui-même par une excitation venue de l'intérieur du corps ou de l'extérieur.
L'intervention du système nerveux impressionneur, comme premier moteur dans les mouvements fonctionnels, est encore plus évidente cbei l'homme que chez la femme : que l'excitation provienne des sens spéciaux (des yeux, des oreilles), de l'imagination ou du contact direct des parties sexuelles, elle n'en est pas moins nécessaire, indispensable, elle suit toujours la route des nerfs impressionneurs pour arriver aux organes qui sont le siège du mouvement fonctionnel qu'elle doit réveiller. Inutile, croyons* nous, d'entrer ici dans des détails.
ARTICLE III
RAPPORT DES FONCTIONS INTRINsioCES DU STSTÈICE NERVEUX AVEC LA VIS FONCTIONNELLE DE RELATION.
Les fonctions de relation sont celles qui ont pour but de mettre l'individu en rapport avec le monde extérieur et avec luimême. On sera peutrètre surpris que nous fassions intervenir ici les rapports du moi avec le corps ; mais, en y réfléchissant, ou en attendant la lecture de ce qui va suivre, on verra que notre définition n'eût pas été complète si nous n'avions parlé que des relations du moi avec le monde extérieur.
Les fonctions de relation ayant pour but essentiel de mettre le corps en rapport avec ce qui est en lui ou en dehors de lui, il suit naturellement de là que la condition essentielle de ces fonctions consiste dans la €(mnais»ance ou le sentiment du but à atteindre* Pour atteindre un but, en effet, il faut le voir, le sentir, l'entendre, le toucher, ôlre impressionné par lui enfin d'une façon
consciente. Cette condition toute nouvelle, et dont nous n'avons pas trouvé l'analogue dans les fonctions do nutrition, peut être considérée comme la caractéristique des fonctions de relation : les fonctions de nutrition remplissent une destinée qu'elles ignorent ; les fonctions de relation conspirent vers l'accomplissement d'un résultat qu'elles connaissent.
Les mouvements de la vie organique et les mouvements fonctionnels de nutrition s'accomplissent dans le silence, sans que le moi ait conscience de leur exécution ; dans la vie de relation, au contraire, tous les actes se produisent au grand jour de la con* science ; dans les mouvements fonctionnels de nutrition , les filets nerveux impressionneurs reçoivent une impression qui détermine leur activité fonctionnelle, et cette activité aboutit à une contraction musculaire sans que nous ayons conscience ni de l'impression reçue, ni du mouvement provoqué ; dans la vie de relation au contraire, les nerfs impressionneurs reçoivent une impression qui est transmise au cerveau, et c'est dans cette relation constante des filets nerveux impressionneurs de la vie de relation avec l'encéphale, que nous trouvons les conditions organiques d'un phénomène nouveau, c'est-à-dire la perception de l'impression reçue.
Dans la vie fonctionnelle de nutrition, toute impression sur un nerf sensitif a pour but de réveiller Tactivité fonctionnelle dans des conditions prévues, et résultant de l'harmonie préétablie qui existe dans les organes. Le moi n'a rien à voir dans cette action parce que les mouvements fonctionnels de nutrition sont soumis à des lois inconnues à l'intelligence elle-même, et que la disposition des parties est telle, que le but de la fonction est atteint pourvu que celle-ci soit mise en activité.
Dans les fonctions nerveuses de la vie de relation, il n'en est pas ainsi : le mouvement impressionneur des nerfs, servant ici d'excitant physiologique, agit sur les cellules cérébrales pour en réveiller l'activité physiologique ; arrivé à la cellule cérébrale, le mouvement impressionneur peut se propager directement aux nerfs moteurs et provoquer ainsi la contraction musculaire ; mais il peut arriver aussi que le mouvement impressionneur s'arrête après avoir réveillé l'activité fonctionnelle de la cellule cérébrale. C'est là, hâtons-nous de le dire, une des plus belles, une des
plus sublimes prérogatives des fonctions nerveuses de la vie de relation. Il y a sans doute des mouvements impressionneurs que la volonté la plus énergique ne peut maîtriser et diriger ; mais cela se voit seulement dans les cas où les fonctions nerveuses de la vie de relation se trouvent compromises avec les fonctions nerveuses de la vie de nutrition (clignement de la paupière devant une vive lumière ; nausées provoquées par la titillation de la luette, etc.) ou bien, lorsque le mouvement impressionneur, trèsviolent, se propage directement jusqu'aux nerfs moteurs sans s'arrêter, pour ainsi dire, dans les cellules.cérébrales. Ce sont ces mouvements que la justice des hommes excuse parfois parce que la perception du mouvement impressionneur qui les a provoqués n'a pas été suivie d'une attention suffisante et capable de permettre à l'intelligence de les maîtriser ou de les diriger.
Ce qui distingue donc les fonctions nerveuses de nutrition des fonctions nerveuses de relation, c'est que dans les premières l'impression, le mouvement moléculaire des nerfs qui lui succède, et la contraction musculaire qui en est le résultat sensible, ne sont pas perçus par le moi ni dirigés par lui ; tandis que dans les secondes l'impression, le mouvement moléculaire qui la suit se transforment dans le cerveau en quelque chose que nous appelons perception et qui nous donne connaissance ou sentiment de l'impression reçue par les nerfs.
L'ensemble de ces trois phénomènes : impression, transmission, perception, constitue réellement ce que Ton appelle sensation. Cette expression n'est nullement applicable aux fonctions nerveuses de la vie de nutrition, parce que, dans ces fonctions, le phénomène perception manque complètement. C'est en négligeant cette distinction capitale, c'est en assimilant les mouvements fonctionnels de nutrition aux actes de la vie de relation que des hommes éminents ont été conduits à ne voir dans la vie que des phénomènes de sensibilité.
Après avoir distingué d'une manière formelle les fonctions nerveuses de nutrition des fonctions nerveuses de relation, il nous reste à dire en quoi ces dernières consistent.
Les fonctions de relation, analogues en cela aux autres fonctions, requièrent pour entrer en activité l'intervention d'un excitant spécial ; elles exigent en plus que leur activité soit réveillée
pour atteindre un but connu ou senti. L'excitation qui doit réveiller l'activité fonctionnelle de relation est un corps intérieur ou extérieur qui agit sur les nerfs impressionneurs et cette impression provoque dans le cerveau le phénomène perception, phénomène tout nouveau jusqu'ici dans l'étude des éléments fonctionnels.
La perception est-elle une fonction cérébrale dont l'impression aurait été l'excitant fonctionnel ? Les habitudes classiques et les idées régnantes, touchant la nature des fonctions, portent au premier abord à considérer 1& perception comme une fonction cérébrale ; mais nous avons démontré (p. 243) qu'il ne saurait en être ainsi. Non, la perception n'est pas une fonction : c'est le mode de vivre spécial du cerveau de percevoir et d'être imbibé de perceptions, comme c'est le mode spécial de vivre du foie de faire de la bile et d'être imprégné de ce produit. La seule différence qui existe, à ce point de vue, entre les deux organes, tient à ce que le foie élabore l'agent qui devra être mis en mouvement par sa fonction, avec du sang ; tandis que le cerveau élabore l'agent qui devra être mis en mouvement par sa fonction, avec des impressions senties.
Les fonctions de relation ne consistent pas à recevoir des impressions et à connaître un but à atteindre, elles consistent dans l'emploi des moyens propres à atteindre ce but, et pour cela elles doivent exécuter des mouvements. Or pour diriger des mouvements dans un sens déterminé, il est indispensable que les mouvements de totalité du corps soient dirigés dans leurs rapports avec le milieu ambiant par un de nos sens. Ainsi par exemple : pour atteindre un objet placé à quelques pas de distance, l'animal, l'homme, ne dirigent pas l'exécution partielle des mouvements au moyen du sens do la vue, car ces mouvements, prévus organiquement dans leur ensemble, obéissent directement à l'excitation cérébrale ; mais ils dirigent les rapports du corps avec le milieu qui les sépjire de l'objet, au moyen du sens do la vue si c'est un objet éclairé ou lumineux, avec l'ouïe si c'est un objet sonore, avec le toucher ou l'odorat si cet objet est dans robscuritc.
Mous tenons essentiellement à ce qu'on se rende bien compte de la nature de ce caractère parce que plus tard, en délinissant les
mouvements intelligents, nous les distinguerons de tous les autres mouvements de la vie de relation en disant que, dians leur exécution j ils sont dirigés par un de nos sens. Les mouvements de relation qui nous occupent ici ne sont pas dirigés dans leur exécution par nos sens ; mais quand ils sont provoqués pour mettre le corps, ou une partie du corps, en mouvement, un sens spécial dirige les rapports du corps avec le monde extérieur.
Pour compléter ce que nous venons de dire touchant les caractères distinctifs des mouvements de la vie de relation, nous esquisserons le mécanisme d'une fonction de nutrition parallèlement avec celui d'une fonction cérébro-motrice de nutrition.
Mécanisme de la fonction-sncclon et de la fonction-digestion. '— L'enfant qui vient de naître et qui prend le sein n'accomplit pas un acte intelligent dans le sens que nous donnerons plus loin à ce mot : pour nous, c'est un mouvement fonctionnel de la vie de relation ; le besoin de nourriture, impression vague, indéfinie, excite les centres nerveux et toutes les puissances nerveuses sont tendues vers la satisfaction de ce besoin. L'odorat flaire ce qui est agréable ou désagréable ; le goût tâte et, lorsque ces diverses impressions ont été transmises aux points spéciaux d'où partent les nerfs moteurs qui provoquent la contraction des muscles préposés à la succion, l'enfant prend le sein.
L'arrivée du lait, source d'une nouvelle impression et d'une sensation agréable, vient ajouter son stimulus à l'excitation déjà produite et la fonction-succion s'accomplit. Cette fonction est composée : 1" de l'aliment fonctionnel (impression gustative ou odorante) ; 2" de la transmission de cette impression'aux cellules ganglionnaires et de la provocation à un mouvement (contraction des muscles des lèvres, des joues et de la langue). Qu'y a-t-il de particulier dans cette fonction qui nous permette de la distinguer d'une fonction de nutrition? Suivons le lait dans l'estomac et, en examinant ce qu'il devient, nous aurons l'occasion d'analyser une fonction de nutrition.
La présence du lait réveille l'activité fonctionnelle des nerfs impressionneurs de l'estomac ; ceux-ci transmettent l'impression à un amas de cellules (plexus solaire, moelle allongée) qui, à son tour, réveille l'activité fonctionnelle des nerfs moteurs ; enfin ceux-ci provoquent la contraction des muscles des vais^seaux
FONGTIOMS DU SYSTfSMB NERVEUX. 439
sanguins, des canaux glandulaires et des parois de restomac. De ces divers mouvements résultent les métamorphoses successives du lait et son passage dans l'intestin.
Voilà donc deux fonctions : l'une de nutrition, l'autre de relation (pour parler plus correctement, fonction eéribro^motriee de nutrition) ; toutes les deux s'accomplissent d'après un mécanisme analogue, mais que de différences néanmoins ! Dans la fonction de nutrition, nous constatons d'abord une fatalité qui s'impose à elle, et qui rend son accomplissement nécessaire jusqu'à la der* nière phase, à la seule condition que l'impression (l'excitant fonctionnel, le lait) ait eu lieu; nous constatons encore que la nature de l'objet impressionnant est indifléretite : que cet objet soit un caillou, du bon ou du mauvais lait, Teltomac impres^ sionné lui fournira toujours sa fonction.
Au contraire, dans la fonction de relation, l'impression odorante ou gustative ne réveille pas fatalement la fonction succion ; la fatalité ne porte ici que sur une des phases de cette fonction, sur la première, c'est-à-dire sur l'imprenion sentie ; l'enfant voudrait ne pas sentir qu'il ne le pourrait pas ; il est donc fatalement affecté par l'impression, mais cette sujétion du moi à l'être sensitif ne s'étend pas plus loin : l'impression que le moi a ressentie est agréable ou désagréable, vraie ou trompeuse, et, selon sa nature, elle provoque la fonction-succion ou elle ne la provoque pas.
L'estomac, comme nous le disions tout à l'heure, entre en fonction sous l'influence d'un corps quelconque introduit dans sa cavité ; il ne se préoccupe pas si ce corps est bon ou mauvais, il n'en sait rien : il est excité, et il fonctionne. L'enfant lui aussi peut être abusé ; il peut pratiquer la fonction-succion sur un corps qui trompe son attente, mais cela n'arrive qu'une fois: plus tard la mémoire intervient chez lui ; 11 se souvient que ce corps n'était pas bon, et^ sans raisonner autrement, il ne se laisse plus prendre à l'appât. Il nous est facile dès à présent de dire ce qui distingue, dans les deux cas, la fonction de nutrition de la fonction de relation :
Dans la fonction cérébro- motrice de nutrition, l'enfant apprécie l'excitant de la fonction ; il le connaît plus ou moins ; il fait plus, il le met dans sa mémoire et il le reconnaîtra quand il se présentera de nouveau à son appréciation.
Dans la fonction de nutrition, l'objet impressionnant ne fournit aiicune connaissance, ne laisse aucune trace dans le souvenir, il est tout simplement un excitant de la fonction.
Après avoir justifié chacun des caractères qui distinguent si bien les mouvements de la vie fonctionnelle de relation, nous leur appliquerons la définition suivante :
Les mouvements de la vie de relation sont des mouvements destinés à mettre le corps, ou une de ses parties, en rapport avec le monde extérieur dans le but de donner satisfaction à un besoin de l'organisme; à cet effet, ils sont nécessairement précédés d'une impression sentie, et le corps, ou la partie du corps qui est en mouvement, est dirigé dans ses rapports avec le monde extérieur par im des cinq sens.