DE LA SENSIBILITE
En général, ceux qui ont parlé jusqu'ici de la sensibilité ont eu le tort de laisser de côté un des éléments essentiels du problème : les uns, préoccupés de la sensibilité au point de vue psychologique, en font une abstraction qu'ils croient pouvoir étudier judicieusement après l'avoir séparée des éléments matériels ; les autres, prenant absolument le contre-pied, confondent la sensibilité avec la matière et la considèrent comme une propriété histologique. Pour rester dans le vrai, on doit, à notre avis, étudier la sensibilité non -seulement dans le centre de perception, mais dans les éléments qui provoquent son activité, et dans ceux qui la rendent évidente; car la sensibilité n'existerait pas pour nous si les impressions provenant du dedans ou du dehors ne venaient pas la réveiller et si, en même temps, des mouvements particuliers ne venaient pas rendre ce réveil manifeste à nos sens.
La sensibilité, ou autrement dit la matière fonctionnelle cérébro-motrice considérée au point de vue de ses propriétés essentielles, perception ou souvenir des impressions agréables ou désagréables, n'est autre chose qu'une modification du principe de vie dans ses rapports avec l'élément cellulo-impressionneur. Ce principe devient sensibilité dès qu'il est affecté par un mouvement impressionneur quelconque.
Si des impressions ne venaient pas modifier le principe de vie, ce principe ne se montrerait jamais avec les attributs de la sensibilité, et, à plus forte raison, il ne pourrait pas manifester d'une manière expressive la manière dont il a été modifié : ce serait un mythe inqualifiable.
En conséquence, lorsque nous parlons de la sensibilité, nous devons admettre implicitement l'intervention nécessaire des sources impressionnantes réveillant, alimentant cette sensibilité, et l'intervention, non moins utile, des mouvements que son activité provoque : c'est par les premières qu'elle vit, si je puis ainsi
(1) Cet article n'est que le développement de ce que nous avons d^jà publié PU 18CG dans la Physiologie de la voiœ et de la parole.
DEFINITIONS NëCESSAIRëS. 513
dire ; c'est par les secondes qu'elle montre sa manière de vivre. Ainsi considérée, la sensibilité se présente à nous sous deux aspects différents selon qu'elle subit l'impression ou selon qu'elle provoque des mouvements. Dans le premier, elle est passii>e; dans le second, elle est active. Ces deux aspects distincts, mais formant une unité indivisible, sont organiquement représentés par l'élément cellulo-impressionneur pendant ses périodes d'activité fonctionnelle. Dans la première période du mécanisme fonctionnel des mouvements, la sensibilité est passive : elle reçoit, bien plus, elle subit une impression venue de la profondeur des organes ou de l'extérieur; dans la seconde, au contraire, elle est active, puisque l'impulsion à des mouvements déterminés provient de ce qu'elle a été affectée d'une certaine façon.
Ces deux états de la sensibilité, l'un passif et l'autre actif, ne peuvent pas être séparés et attribués à deux principes distincts : ils sont des modalités successives du môme principe de vie uni à l'élément cellulo-impressionneur et réveillé dans son activité par une impression. Nous ne siiurions trop le répéter : la sensibilité représente un principe qui , par lui-môme, n'est capable d'aucune manifestation ; la sensibilité n'existe réellement que si une impression vient lui donner l'occasion de vivre. Une fois réveillé, le principe de vie sent et devient ensuite capable de provoquer des mouvements qu'il dirige dans leur exécution, en n'ayant d'autre guide que l'impression agréable ou désagréable que ces mouvements mômes lui procurent.
La distinction essentielle que nous venons d'établir entre les deux états de la sensibilité nous permet de déterminer en quelques mots ce que nous entendons par principe des déterminations de ranimai : ce principe n'est autre cbose que la matière fonctionnelle cérébro-motrice, considérée dans ses rapports avec les mouvements qui résultent des modifications de la sensibilité.
La précaution que nous avons eue de définir d'une manière précise les expressions qui précèdent sera sans doute appréciée par tout lecteur désireux de s'éclairer sur un sujet presque inabordable jusqu'ici, autant par la confusion du langage que par la confusion des idées.
ÉD. FOURNIE. — Syst. nerv, 33
514 PRINaPE DES DÉTERMINATIONS DE L'ANIMAL.
ARTICLE II
DU PRINCIPS DES DÉTERMINATIONS DE L'ANIMiL.
Nous venons de dire ce que nous entendons par principe des déterminations. Dans cet article, nous examinerons tout particulièrement quels sont les caractères du principe des déterminations de l'animal.
Et d'abord, le principe des déterminations de l'animal est-il un principe libre? donne- t-il naissance à des mouvements que nous appelons volontaires f Cette question, très-controversée, n'a pas été résolue jusqu'ici d'une manière formelle.
En général, on «accorde à l'animal une certaine dose de volonté, et on considère le principe de ses déterminations comme étant un principe libr». Les personnes qui professent cette opinion prennent pour un raisonnement le choix que la sensibilité semble établir entre deux objets impressionnants et, de ce que l'animal raisonne, disent-elles, il faut en conclure qu'il jouit d'un principe libre et que ses mouvements peuvent revêtir le cachet de la volonté.
Cette croyance repose sur une illusion doublée d'une erreur. IjR sensibilité ne raisonne pas : elle aime à être affectée agréablement ; elle obéit toujours, chez l'être exclusivement sensible, à l'impression la plus agréable. Pour accorder du raisonnement aux animaux, il faut qu'on ignore en quoi consistent réellement le jugement et la raison. Cette ignorance n'est pas douteuse, car jusqu'ici on n'avait pas expliqué physiologiquement la valeur de ces termes et on avait pu parfois les appliquer indistinctement aux actes de l'homme et à ceux des animaux : application impropre s'il en fut, et c'est bien la méconnaissance de cette impropriété qui a conduit quelques auteurs à émettre des opinions singulières touchant le principe des déterminations de l'animal.
Pour raisonner, le principe de vie a besoin d'instruments spéciaux fonctionnant d'après un mécanisme bien déterminé et que nous appelons , les signes du langage. C'est au moyen de ces signes que le principe de vie s'approprie les éléments de ses comparaisons et qu'il peut ainsi, en lui-même, prendre une détermiiati on libre et raisonnée, on dehors de tout objet impres-
sionnant. Raisonner n'est pas autre chose que comparer entre elles des sensations ou des idées au moyen des signes qui les représentent. Les animaux n'ont pas les signes du langage, donc ils ne peuvent pas raisonner.
Un exemple fera mieux saisir tout à la fois les conditions réelles du raisonnement et la distance incalculable qui existe entre l'animal et l'homme :
Un chien voit un morceau de pain h côté d'un morceau de viande : il approche, il flaire, et comme la sensibilité est affectée plus agréablement par le morceau de viande, il se l'approprie. L'homme, placé dans les mômes circonstances, pourra ôtre lui aussi impressionné plus agréablement par le morceau de viande que par le morceau de pain, mais, en voyant ces objets, il prononcera tacitement leur nom ; ce nom réveillera le souvenir d'autres noms représentant des idées, ces idées seront comparées entre elles, et l'homme pourra se déterminer à agir non plus d'après la nature agréable ou désagréable de l'impression sentie, mais d'après les résultats de la comparaison de ses idées.
Autre exemple :
Un chien a soif en présence de deux vases remplis d'eau, mais d'inégale grandeur : il approche et applique son museau sur le vase le plus étroit sans pouvoir y pénétrer ; il s'approche incontinent de l'autre et ici, le passage étant plus large, il peut se satisfaire. Dans ces actes divers il n'y a pas eu l'ombre d'un raisonnement: la sensibilité seule a été en jeu. Mettez un homme dans les mômes conditions : celui-ci regardera les deux vases et, sans s'essayer préalablement, il verra de suite lequel des deux lui permettra de boire. Cette détermination prompte et sûre provient de ce que l'homme a comparé et jugé au moyen de quelques mots prononcés tout bas : « Ceci trop grand, ceci trop petit. » C'est dans ces quelques mots, quel'ôtre exclusivement sensible ne prononce jamais, que se trouve la condition essentielle du rai^ sonnement et du jugement. En effet, le raisonnement le plus simple donne toujours pour conclusion un terme abstrait (homme, connu, grand, joli, petit, etc.); or ce terme abstrait n'est pas un objet impressionnant qui tombe sous l'action d'un sens quelconque ; il est incapable par conséquent d'ôtre apprécié par l'être exclusivement sensible. L'abstraction n'existe qu'à la
faveur d'un signe, inventé avec l'intention formelle de lui faire représenter non pas un objet visible, mais une vue de l'esprit.
L'esprit le plus élevé peut avoir des vues très-nombreuses, mais, s'il ne les fixe pas en lui-même avec les signes du langage pour pouvoir s'en servir dans toutes ses opérations, c'est comme s'il n'en avait pas et son aptitude seule le distingue de l'être exclusivement sensible.
Ainsi donc, en présence de deux objets impressionnants, l'être exclusivement sensible ne compare pas, ne juge pas, parce qu'il lui manque l'élément indispensable pour comparer, juger, raisonner, c'estrà-dire les signes du langage. Il sent^ et il obéit à Timpression sentie. Dans les mêmes circonstances, l'être, à la fois . sensible etintelligent, compare, juge et raisonne grâce aux signes du langage, et si parfois son jugement donne des résultats détestables et inférieurs aux résultats de l'activité de l'être exclusivement sensible, cela tient à ce que le sentiment, instrument naturel ne pouvant être que bon ou mauvais, ne saurait se tromper luimême ; tandis que la raison, instrument de création humaine, inégale selon les individus, complexe, difficile à manier, n'ayant pas de pierre de touche sensible sur laquelle elle puisse essayer ses opérations, peut nous induire souvent en erreur.
L'absence des signes du langage chez l'être exclusivement sensible implique nécessairement l'absence de raisonnement et de jugement, et par suite l'absence de volonté. En effet, la volonté est une détermination libre résultant d'une opération de l'intelligence, suivie d'un acte démonstratif de cette opération. L'opération de l'esprit qui précède l'acte est un jugement porté sur deux sensations actuelles ou de souvenir ou, sur deux idées, avec le secours des signes du langage. Cette opération préalable est indispensable pour qu'il y ait volonté ; sans elle, la volonté ne serait qu'une impulsion quelconque sans caractère déterminé. Chez l'animal, il n'y a que des impulsions plus ou moins énergiques, précédées d'impressions plus ou moins senties. L'animal agit sous l'influence directe de ses impressions actuelles ou de souvenir. L'obéissance, tel est son lot; la volonté libre est celui de l'homme.
De tout ce qui précède, nous sommes autorisé à conclure que, dans ses rapports avec la matière fonctionnelle, le principe des déterminations de l'animal n'est pas un principe libre, jouissant
des caractères de la volonté : organiquement représenté par l'élément cellulo-impressionneur, il se traduit par les propriétés de cet élément : il est affecté agréablement ou désagréablement, il se souvient et, en définitive, il provoque des mouvements corrélatifs à la manière dont il a été affecté, sans opérations intermédiaires.
ARTICLE III
DE l'instinct et DE LA SENSIBILITÉ INSTINCTIVE.
Nous venons de démontrer que le langage, la raison, la volonté sont Tapanage exclusif de l'intelligence ; cependant les animaux se meuvent et parfois d'une façon si ingénieuse, qu'on pourrait les croire intelligents. D'aucuns l'affirment, d'autres mettent cette intelligence sur le compte de l'instinct. Voilà encore une de ces expressions sur lesquelles il est bon de s'entendre ; nous ferons pour elle ce que nous avons fait pour les autres.
Le mot instinct a été nécessairement inventé pour classer certains actes de l'être sensible qui paraissent indépendants d'une détermination libre et raisonnée ; mais ceux qui ont créé le mot ont senti la justesse et la nécessité de l'invention sans pouvoir en déterminer scientifiquement les motifs: par cette invention ils ont établi une distinction immense entre l'animal et l'homme, car ils sentaient, comme nous le sentons nous-môme, que dans l'instinct tout est facile, et en quelque sorte prévu, tandis que, dans l'intelligence, tout est effort et non prévu ; mais ils n'ont pas su établir les caractères distinctifs do l'instinct et de l'intelligence.
Il résulte de là une confusion qui laisse le champ libre aux opinions les plus contradictoires. Pour les uns, l'instinct est limité à certains actes spéciaux aux diverses espèces animales : le castor bâtissant sa cabane accomplit un acte instinctif: l'abeille travaillant à sa ruche est aussi dirigée par l'instinct ; l'hirondelle construisant son nid, le crapaud recherchant les circonstances de l'accouplement, obéissent également à l'instinct. Pour les autres, l'instinct est une sorte de divination native qui permet aux animaux de se diriger, sans se tromper, dans les diverses circonstances de la vie; d'autres enfin, donnant tout à la fois de l'instinct et une
certaine intelligence aux animaux, complètent h confusion à cf»
subjectivement, dans un but de perfectionnement physique intellectuel ou moral. Mais que signifie Y universalité de Tintelligence si on ne peut pas démontrer que la raison est un mode de l'activité du principe de vie, et si on' ne se doute pas que le langage joue un rôle obligé dans Texercice de cette modalité? Que signifie encore cette universalité si on n'explique pas en quoi elle consiste, et si on n'indique pas les motifs de sa possibilité 1 Evidemment rien. Il en aurait été autrement, si Descartes nous eût dit que Vuniversalité ne devient un attribut sensible du principe de vie de l'homme que par le perfectionnement de tous les actes instinctifs et par le perfectionnement du centre de perception luimême (1). A ces conditions, Descartes n'avait plus rien à ajouter : le problème était résolu. Mais il y a loin des vues de l'esprit vraies aux vues de l'esprit démontrées. Les premières dépendent de la nature plus ou moins intelligente de l'homme ; les autres dépendent de cette nature sans doute, mais surtout des progrès accomplis par les générations dans l'étude des sciences. Descartes, vivant aujourd'hui, aurait sans doute trouvé la démonstration de ses idées; il avait l'intelligence pour le faire; mais de son temps cette démonstration n'était pas possible parce qu'un homme isolé ne peut pas improviser la science.
Bossuet. — Le nom de Bossuet ne se trouve pas souvent sous la plume des écrivains qui traitent le sujet qui nous occupe, et cependant nous n'hésitons pas h dire que, depuis Descartes jusqu'à nos jours, il n'est pas de philosophe ni de naturaliste qui aient exprimé au sujet de l'homme et des animaux des vérités relatives aussi nombreuses, aussi choisies, aussi raisonnables.
Bossuet n'était pas cartésien, en ce qui concerne l'automatisme des hôtes; il nous dit même, à ce propos, que l'idée de Descartes remonte à Diogène le Cynique, et surtout à un médecin espagnol, Gomez Pereira, qui vivait dans le seizième siècle. Il est plutôt, sur ce sujet, avec ceux qui pensent que l'instinct est un sentiment, une impulsion :
L'instinct des animaux ne sora donc autro chosf qne le plaisir et la douleur que la nature aura attachés, en eux comme en nous, à certains objets et aux impressions qu'ils font dans le corps.
(l) Voir, p. 279, ce que noua avons dit î?ur ce ijujel à propos de la noUon inteUigente,
Et un peu plus loin :
Ce sera donc par le plaisir et la douleur que Dieu poussera et incitera les animaux aux fins qu'il s'est proposées ; car à ces deux sensations sont joints naturellement les appétits convenables. A ces appétits seront jointes, par un ordre de la nature, les actions extérieures, comme s^approcher et s* éloigner (1).
Cette théorie est très-explicite : des sensations, un principe sensible et des mouvements correspondant au mode agréable ou désagréable selon lequel le principe a été affecté, tel est, en deux mots, le mécanisme de Finstinct présidant aux actes desanimaux.Gette théorie n'est pas celle de Bossuet ; comme il nous le dit, il faudrait remonter bien haut pour en trouver le père ; mais il l'adopte, il la défend, et, déplus, il cherche à l'établir sur de bonnes bases en distinguant l'instinct de Tintelligence. C'est en faisant cette distinction que le génie de Bossuet se montre dans tout son charme et dans toute sa profondeur.
A ceux qui, trompés par la ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines, veulent que les animaux raisonnent, il répond :
C'est autre chose de faire tout convenablement, autre chose de con^ naître la convenance. L'un convient non -seulement aux animaux, mais à tout ce qui est dans l'univers ; l'autre est le vrai effet du raisonnement et de l'intelligence (2).
Passant ensuite en revue les merveilles de la nature , il constate que tout se fait par raison :
Mais certes^ dit-il, celte raison n'est pas dans les arbres... On a beau exalter", ajoutc-t-il plus loin, l'adresse de l'hirondelle, qui se fait un nid si propre , ou des abeilles, qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d'une grenade ne sont pas ajustes moins proprement, et toutefois on ne s'avise pas de dire que les grenades ont de la raison (3).
Il distingue d'ailleurs très-bien les actes instinctifs des actes intellij^eiils :
Les mouvements instinctifs sont ceux où la réflexion deviendrait em-
(i) Œuvres complètes, de Bossuet^ t. IV, p. 89^ édit. Guériu.
(2) Bossuet, j). 73,
(3) /Wrf.
barrassante; ce sont de tels mouvements qu'il faut donner aux animaux (i).
À ceux qui prétendent que les animaux apprennent comme nous, il répond très-judicieusement :
Il y a dans Tinstruction quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes, et de cela les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'arlj dont nous ne voyons en eux aucune marque (2).
Après avoir examiné successivement toutes les grandes vérités du monde moral que l'homme seul connaît, il conclut :
Que riiomme qui se compare aux animaux, ou les animaux à lui» s'est tout à fait oublié et ne peut tomber dans cette erreur que par le peu de soin qu'il prend de cultiver en lui-même ce qui raisonne et qui entend (3).
A propos de l'invention, spéciale à l'homme, et que les animaux ne possèdent pas « parce qu'ils n'ont ni réflexion ni liberté,)} Bossuet montre une finesse, d'observation qui ne saurait être égalée. Ces .pages ne se résument pas ; il faut tout lire. Nous nous bornerons seulement à relater un fait assez surprenant sous la plume de Bossuet, car il nous montre le suicide comme une des caractéristiques de V^tre humain :
Se jeter au milieu des coups et s*enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle, comme il arrive aux animaux, ne marque rien au dessus du corps ,* car un verre se brise bien en tombant d'en haut de son propre poids. Mais se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s'oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et, parmi tous les animaux, Vhomme est le seul où se trouve ce principe.
Bien que du temps de Bossuet Tcanatomie et la physiologie fussent encore bien arriérées, ce grand génie a prévu TobjccUon la plus sérieuse qu'on puisse opposer à ceux, très-nombreux aujourd'hui, qui prétendent assimiler l'homme à l'animal, à cause de la ressemblance des organes :
On se trompe, dit-il, quand on assure qu'il n'y a point de différence
(1) Bossuet.
(3) i6td.
(a) Ibid., p. 86.
d^organes entre les hommes et les animaux ; car les organes ne consisteni pas dans cette masse grossière que nous voyons et que nous touchons.
Elle dépend de l'arrangement des parties délicates et imperceptibles dont on aperçoit quelque chose en y regardant de près, mais dont toute la finesse ne peut.ètre sentie que par Tesprit. Or^ personne ne peut savoir jusqu^où va dans le cerveau cette délicatesse d'organe (1).
On trouvera plus loin, en effet, la distinction formelle qui existe entre le cerveau de l'homme et celui des animaux au point de vue qui nous occupe (2).
D'après Bossuet, il n'y a chez les animaux qu'une âme sensitive (l'âme matérielle d'Aristote) ; tandis que, dans l'homme, il y a Tâme sensitive et l'âme spirituelle ou l'âme intelligente (le mens des anciens). Considérées dans leur ensemble, les idées de Bossuet touchant l'homme et les animaux présentent quelque chose de très-séduisant, et qui s'impose tout à la fois par le charme du langage et par la profondeur des vues; mais, si l'ensemble est vrai quand il s'agit de distinguer l'animal de l'homme, on trouve, quand on y regarde de plus près, que les arguments principaux sont plutôt des vues de l'esprit que dès démonstrations, et l'on ne s'étonne pas qu'après avoir lu cet ouvrage si intéressant chacun ne soit pas tombé d'accord que Bossuet avait toutes les bonnes raisons pour lui. Ainsi, par exemple, nous savons bien que la réflexion distingue l'homme des animaux ; parce que nous avons démontré en quoi oonsiste la réflexion (3); mais si on nous eût dit, il y a dix ans, que « réfléchir, c'est recevoir au-dessus des mouvements corporels, et au-dessus môme des sensations, une lumière qui nous rend capables de rechercher la vérité jusque dans sa source (4), » et qu'après cette définition on eût prétendu nous faire accepter la réflexion comme lin signe distinctif particulier à l'homme, nous n'aurions peut-ôtre pas dit non; mais nous aurions fait nos réserves. De même, si après nous avoir dit que « c'est le raisonnement qui fait que nous voulons parler et exprimer nos pensées (5), » on prétend nous insinuer que le langage
(1)Bos»uet, p. 87.
(2) Voir le chapitre Place de ^ homme dans la nature.
(3) Bossuet, p. 385.
(4) ItÀd., p. 85.
(5) /Wd., p. 77.
est une des caractéristiques de l'homme, nous resterons surpris en attendant une autre définition, car nous savons très-bien que le raisonnement n'est possible qu'avec l'aide des signes du langage.
On ne doit pas s'y méprendre : c'est l'insuffisance des démonstrations sur les points essentiels des théories les mieux présentées qui rend ces dernières incapables de réunir l'ensemble des suffrages ; d'autres théories les remplacent bientôt, destinées ellesmêmes à subir le même sort, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sur les points essentiels. Ce que nous disons à propos de Bossuet, nous pouvons le dire, d'une manière générale, à propos de tous ceux qui, jusqu'à nos jours, se sont occupés de l'instinct et de l'intelligence.
I«ocke et Leibnitz. — Les Nouveaux Essais sur r entendement Atimain de Leibnitz, dit Flourens, ne sont, comme chacun sait, que le commentaire de V Essai sur tentendement humain de Locke: c'est le commentaire du génie par le génie, d'un génie très-pénétrant, très-net, par un génie très-élevé, très-vaste (1).
Locke et Leibnitz professent les mômes opinions touchant les facultés psychiques des bêtes :
Je crois, dit Locke, que les bêtes ne comparent leurs idées que par rapport à quelques circonstances sensibles attachées aux objets mêmes. Mais pour ce qui est de l'autre puissance de comparer qu'on peut observer chex les hommes, qui roule sur les idées générales et ne sert que pour les raisonnements abstraits, nous pouvons conjecturer qu'elle ne se rencontre pas chez les bêtes. .. Je crois être en droit de supposer que la puissance de former des abstractions ne leur a pas été donnée, et que cette faculté de former des idées générales est ce qui met une parfaite distinction entre rhomme et les brutes.
Pour compléter la pensée de Locke ajoutons encore un mot :
Nous ne saurions nier que les bêtes n'aient de la raison dans un certain dep^é. Et, pour moi, il nu; parait aussi évid<»nt qu'elles raisonnent, qu'il me paraît qu'elles ont du sentiment. Mais c'est seulement sur les idées particulières qu'elles raisonnent, selon que les sens les leur présentent (2).
(l) Flourens, DeVInstinclet de intelligence, p. 78.
(i) Lock ', lissai sur Çcnlen(hmeni humain y liv. L cliap. xi.
Leibnitz ne s'est pas borné à accepter, sur ce point, les idées de Locke, il les a développées :
Les bètes passent d'une imagination à une autre par la liaison qu'elles y ont sentie autrefois ; par exemple, quand le maître prend un bâton ^ le chien appréhende d'être frappé... On pourrait appeler cela conséquence et raisonnement dans un sens fort étendu. Mais j'aime mieux me conformer à l'usage reçu en consacrant ces mots à l'homme, et en les restreignant à la connaissauce de quelque raison de la liaison des perceptions, que les sensations seules ne pourraient donner.
Il est évident, d'après ce qui précède, que Locke et Leibnitz accordent du raisonnement aux botes, mais un certain raisonnement : un raisonnement qui ne porte que sur les circonstimces sensibles et qui consiste à « établir ou à connaître un rapport de liaison entre deux perceptions. » Nous sommes heureux de trouver dans ces grands hommes la consécration de Tidée que nous avons eue de désigner sous le nom de notion sensible les perceptions distinctes de Tanimal ; mais nous devons dire, en môme temps, que l'opération désignée par Locke et Leibnitz sous le nom de raisonnement n'est qu'un phénomène de mémoire sensible (p. 371). L'animal associe, malgré lui, dans sa mémoire, la perception douloureuse provenant de la vue du bâton à la perception de l'homme ou, en d'autres termes, le sentiment douleur et la vue du bâton dans la main de l'homme, s'associent dans la mémoire de l'animal de manière à ne plus faire qu'une seule perception de souvenir, l'un rappelant toujours et nécessairement l'autre. C'est d'ailleurs cette môme idée que nous avons développée à propos de la notion sensible,
Locke et Leibnitz, en cette circonstance, n'ont pas bien vu les opérations distinctes de l'ôtre sensible ; mais ils ont parfaitement raison quand ils disent « que le plus stupide des hommes est incomparablement plus raisonnable et plus docile que la plus spirituelle des hôtes. » Puisque la hôte ne raisonne pas, môme sur la notion sensible, à plus forte raison elle ne raisonne pas sur les vérités nécessaires. En un mot, Locke et Leibnitz ont entrevu la vérité et ils ont cherché à la démontrer ; mais les données du problème étant insuffisantes, ils ont dû se tirer d'embarras par des expressions très-discutables, des expressions qui pouvaient rendre exactement, vis-à-vis d'eux-mêmes, les vues de leur esprit,
mais qui pouvaient aussi être interprétées par d'autres d'une façon tout opposée. S'ils eussent connu les attributs psychologiques de la fonction-langage , ils auraient pu résumer leur opinion en disant : Les animaux ne parlent pas ; donc ils n'ont pas de raison, car les signes du langage sont indispensables à la raison.
Buffon. — Le grand naturaliste a eu, comme Descartes, deux sentiments très-opposés touchant la nature des animaux :
Si je me suis bien expliqué, dit Buffon^ on doit avoir vu que, bien loin de tout ôter aux animaux, je leur accorde tout à l'exception de la pensée et de la réflexion : ils ont le sentiment^ ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne Pavons ; ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle, mais ils n'ont pas celle de leur existence passée ; ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de les comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées ; car les idées ne sont que des sensations comparées, ou^ pour mieux dire, des associations de sensation (1).
Telle est la première manière de voir de Buffon; voici la seconde :
Un naturel ardent, colère, môme féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède dans le] chien domestique aux sentiments les plus doux^ au plaisir de s'attacher et au désir de plaire ; il vient, en rampant, mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage ; il le consulte^ il l'interroge^ il le supplie ; il entend les signes de sa volonté ; sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment; il a de plus que lui la fidélité, la constance dans ses affections ; nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèlc^ tout ardeur et tout obéissance ; plus sensible au souvenir des bienraits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitements ; il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage (2) •
La contradiction, dans ces deux manières de voir, est évidente et formelle : un chien qui consulte^ interroge^ supplie son maître et entend les signes de sa volonté, est un animal qui pense ^ si toutefois nous conservons à ces expressions leur véritable acception ; un chien qui se souvient des bienfaits et oublie les mau-
(i) (Ettvret tft Buffàn ((Htcotra iur les onimatÊX), t. III, p. 11^ édit. Pourrit frères.
(i) /ôirf., histoire du cliion, t. 11, p. 474, l'dit. Fleurons
vais traitements est un animal qui a de la mémoire, et s'il prévoit un châtiment, évidemment c'est qu'il réfléchit et qu'il associe des sensations. Buffon prévoit ces objections et il s'empresse de les mettre sur le compte de l'ignorance : a c'est l'interprétation vulgaire, dit-il, de la conduite de l'animal. » Pour lui, ces di^ verses manifestations de l'activité de l'animal doivent être attribuées à des ébranlements du principe matériel qui dirige toute la mécanique animale (sensibilité) :
Si le nombre des ébranlements propres à faire naître Tappétit sar-* passe^ dit-il, celui des ébranlements propres à faire naître la répugnance, ranimai sera nécessairement déterminé à faire un mouvement pour satis* faire cet appétit ; et si te nombre ou ta force des ébranlements d'appétit sont égaux au nombre ou à la force des ébranlements de répugnance, ranimai ne sera pas détermmé^ il demeurera en équilibre entre ces deux puissances égales, et il ne fera aucun mouvement ni pour atteindre, ni pour éviter (1).
Le principe matériel qui dirige tous les actes des animaux, Buffon le désigne sous le nom de sens intérieur, et ce sens, clandestinement rajeuni de nos jours, n'est autre chose que la sensibilité, ou autrement dit le principe de vie. Là-dessus il est tout à foit explicite :
Le sens inièriiwr suffit pour expliquer tous leurs mouvements... Les ani* maux ont donc, comme nous, de la douleur et du plaisir ; ils ne connais** seBt pas le bien et le mal, mais ils les sentent. Ce qui leur est agréable est bon ; ce qui leur est désagréable est mauvais : Tun et l'autre ne sont que des rapports convenables ou contraires à leur nature, à leur organisation (2).
On ne peut certes mieux dire et mieux définir le principe qu! dirige les actes des animaux; aussi nous ne résistons pas au plaisir de donner une dernière citation qui complète, sur ce sujet, le tableau des idées irréprochables de Bufibn :
Les animaux n'ont qu'un moyen d'avoir du plaisir, c'ejit d^exerccr leur sentiment pour satisfaire leur appétit; nous avons cette même faculté, et nous avons de plus un autre moyen de plaisir: c'est d'exercer notre esprit, dont l'appétit est de savoir.
(1) (Euwres ûe Buffon {Discours sur les animaux),
(2) iUd., p. 11, édit. Fourrât frères.
Nous avons tenu à donner ce dernier extrait pour montrer combien nous nous sommes rapproché du grand naturaliste à propos du plaisir et de la douleur ; à propos encore du besoin de sentir propre à Tanimal et à l'homme et du besoin de connais^ sance exclusivement propre à l'homme.
Si, sans se préoccuper des idées opposées et contradictoires, on choisit dans le Discours sur la nature des animaux toutes celles qui concordent avec la nature des choses, on peut facilement attribuer à Buffon les pensées les plus belles et en môme temps les plus profondes, les plus physiologiques qui aient été émises touchant l'instinct des hôtes. Malheureusement Buffon avait un système et il a parfois sacrifié aux exigences de ce dernier ce que sa haute intelligence répudiait peut-ôtre à un autre point de vue. Evidemment des contradictions aussi flagrantes entre le spéculateur et le naturaliste n'auraient pu se produire si les expressions qui représentaient les idées de Buffon avaient pu recevoir déjà à cette époque une acception précise, formelle, non équivoque. De l'exactitude de cette assertion, nous ne donnerons qu'une preuve :
Nous devons distinguer^ dit Buffon, dans l'entendement^ deux opérations différentes, dont la première sert de base à la seconde et la précède nécessairement : cette première action de la puissance de réfléchir est de comparer les sensations et d'eu former des idées, et la seconde est de comparer les idées mêmes et d'en former des raisonnements. Par la première de ces opérations nous acquérons des idées particulières et qui suffisent à la connaissance de toutes les choses sensibles ; par la seconde» nous nous élevons à des idées générales, nécessaires pour arriver à Tintelligence des choses abstraites. Les animaux n'ont ni Tune ni l'autre de ces facultés, parce qu*ils n'ont point d'entendement (i).
Il est évident que, d'après la déflnition qui précède, on ne peut s'empôcher d'accorder aux animaux la première opération de réflexion qui consiste à apprécier deux sensations et qui est si fréquente chez eux. Il est vrai que les animaux ne forment pas des idées en appréciant leurs sensations ; mais Buffon nous donne une définition très-confuse de Vidée lorsqu'il dit qu'elle résulte de la comparaison de deux sensations ; de sorte que l'on est i\ se
(1) Buffon, t. ni, p. 18,'^
demander, d'après cela, si les animaux n*ont pas des idées. Ces vues de l'esprit, plus ou moins justes, plus ou moins exactes, peuvent être vraies; mais, comme nous le disions à propos de Descartes, elles ont besoin d'ôtre transformées en vues de l'esprit démontrées.
Si Buffon eût connu l'intervention nécessaire des signes du langage dans la réflexion, il aurait pu sans contredit nous donner une définition irréprochable ; mais, loin de songer à cette nécessité, il ne voyait dans la parole qu'un moyen d'exprimer la pensée déjà formée. C'est d'ailleurs la manière de voir qui a régné sans conteste jusqu'au moment où nous avons publié notre Phy^ Biologie de la voix et de la parole.
La réflexion, comme nous l'avons démontré plus haut, n'est pas une faculté de l'entendement : c'est une durée pendant laquelle s'exercent certaines activités fonctionnelles du cerveau de l'homme. Cette durée est remplie par l'accomplissement tacite de la fonction-langage. Sans les signes du langage, qu'on ne l'oublie pas, les idées ne sont pas possibles ; sans eux les prétendues idées ne sont que des vues de l'esprit; sans eux encore les perceptions de toute nature n'ont pas la mobilité nécessaire pour concourir à l'évolution de la pensée.
Si des hommes comme Descartes, comme Buffon avaient pu donner à leur pensée une formule précise et bien définie, notre examen critique sur l'instinct n'irait pas plus loin ; car Buffon, en particulier, a dit tout ce qu'on pouvait dire sur ce sujet ; mais le vague dans les idées, les contradictions qui en sont la conséquence inévitable, ont laissé le champ libre aux chercheurs d'une vérité plus précise, plus formelle, plus démontrée et c'est pourquoi nous devons nous occuper de ces derniers.
Gondillac. — Frappé des contradictions qu'il avait trouvées dans Buffon, touchant l'instinct et l'intelligence, Condillac composa son Traité des animaux dans le seul but de réfuter le grand naturaliste.
Démontrer que les hôtes sentent absolument comme nous ne
lui fut pas difficile; mais quand il voulut expliquer lui-même en
quoi diffère l'instinct de l'intelligence, il ne fut pas plus heureux
que son illustre contradicteur,
« L'instinct, dit-il, n'est que l'habitude privée de réflexion. » r.o. FOURNIE. — Syst. nerv. 34
L'instinct, dit-il encore, n'est rien ou « c'est un commencement de connaissance. »
Selon la remarque judicieuse de Flourens, Tinstinct n'est pas une habitude car a Yinêtinct précède toute habitude. » Quanta la connaissance^ que Gondillac accorde aux animaux, elle ne peut être qu'une notion sensible, essentiellement différente de la notion intelligente (p. 274). On voit par là combien il est important de s'entendre sur la signification précise des mots que l'on emploie.
Du moment qu'il accordait un commencement de connaissance aux animaux, Gondillac, très- logicien, devait leur accorder ainsi un commencement de comparaison, de jugement, d'invention. C'est ce qu'il fit et il expliqua l'instinct du castor bâtissant sa cabane, celui des oiseaux construisant leur nid par des facultés tout à fait spéciales à l'homme. Gondillac, pas plus que les savants dont nous avons parlé jusqu'ici, ne connaissait la part considérable et nécessaire que prend la fonction-langage dans la réalisation et dans les manifestations des actes fonctionnels que nous appelons comparaison, jugement, raison, et c'est pourquoi il fut conduit à confondre l'instinct et l'intelligence à ce point d'accorder de rintelligence aux animaux.
Disons, en terminant, que c'est dans le Traité des animaux que l'on trouve principalement les conséquences des erreurs que l'on peut critiquer dans le Traité des sensations.
Frédéric Gnvler. — Sur un sujet comme celui qui nous occupe, l'opinion des naturalistes est très-précieuse, car on ne peut guère apprécier soit l'instinct soit l'intelligence que par les actes que l'un et l'autre provoquent, et ce n'est qu'en observant les animaux et l'homme que cette appréciation est possible. Guvier s'est tout particulièrement adonné à cette étude : il a eu la bonne fortune de pouvoir étudier un des rares orang-outangs qui fussent parvenus en France à son époque ; il a, de plus, étudié les phoques, le chien, le cheval, au poinc de vue de leurs facultés, de manière à pouvoir distinguer les espèces aussi bien par les facultés psychiques que par les facultés physiques.
Guvier considère l'instinct un peu à la façon de Buffon : les animaux sont des machines animées en ce qui concerne leur instinct spécial :
Les deux tiers des animaux, dit-il^ sont mus par des idées qu^its ne
doivent point à leurs sensations, mais qui viennent immédiatement de leur cerveau. L'instinct constitue cet ordre de phénomènes; il se compose d'idées véritablement innées auxquelles les sens n*ont jamais eu la moindre part (i).
Evidemment le mot idée est pris ici pour impulsion; c'est l'idée qui met en branle le mécanisme et cette idée n'a pas conscience de ce qu'elle fait. C'est pourquoi Cuvier croit devoir inventer chez les animaux une série nouvelle d'actes instinctifs qui se distinguent des autres par une certaine liberté indépendante de l'instinct : par exemple, les actes du chien, du bœuf, du cheval, en dehors de leurs actes instinctifs particuliers. Nous avouons ne pas bien comprendre la portée ni le sens de cette distinction. Le chien, dit-il, obéit à son instinct quand il fait des provisions (pi*\\ cache dans la terre ; le reste du temps il agit librement selon ses facultés. Cette distinction inutilQ résulte incontestablement de la confusion qui règne encore sur cette question.
Pour nous, l'essentiel est de savoir si, en faisant des provisions, l'animal emploie des facultés différentes de colles qui président à ses autres actes. Certainement non. L'agencement des éléments qui président à la perception des impressions est tel, chez le chien, qu'il est poussé à faire provision des objets impressionnants ; mais, dans cette opération, la sensibilité seule dans ses divers modes, agréable ou désagréable, active ou passive, est enjeu. Le chien agit-il autrement dans les autres circonstances? Non certes. Partout et toujours, nous ne voyons chez lui que le principe sensible percevant, se souvenant et provoquant, selon les organes que la nature lui a donnés, des mouvements corrélatifs à la manière agréable ou désagréable dont il a été affecté. Il est vrai qu'au premier abord il semble que l'action de cacher quelque chose suppose une certaine réflexion ; maïs Cuvier luimême admet que, dans l'instinct, cette réflexion n'existe pas ; par conséquent, il faut bien admettre qu'en se conduisant ainsi le chien n'obéit qu'à l'impulsion de la sensibilité : cacher la nourriture qu'il ne peut dévorer est chose agréable pour lui ; mais cela n'empêche pas qu'une disposition particulière des éléments cellulo-impressionneurs ne soit le point de départ de l'impulsion
(1) F. Cuvier, Description d'un orang-outang. Brocli. in-8, p. î.
532 PRINQPE DES DÊTËRIUMATIONS DE L'ANIMAL.
instinctive. Cette disposition évidemment représente ce que Guvier appelle les idées.
L'observation attentive de l'orang-outang a suggéré à Cuyier une critique dont l'opportunité se fait sentir à présent plus que jamais :
Ce n'est pas, dit-il, de la plus ou moins grande perfection des mains et des doigts que dépend rintelligence, et on a surtout beaucoup exagéré rinfluence des sens sur la pensée (i).
Mais nous trouvons qu'il se laisse impressionner un peu trop en faveur du singe quand , sous l'influence de l'admiration qu'il a éprouvée en présence de ses tours d'adresse, il nous dit :
De quelque manière que Ton envisage l'action que nous venons de rapporter (le singe, monté sur un arbre, brandissait les branches très-fort toutes les fois qu'on faisait mine de vouloir monter après lui), il ne sera guère possible de ne pas y voir le résultat d'une œmbinaiêon iTidèes assez élevées et de ne pas reconnaître dans Tanimal qui en est capable la faculté de généraliser (2j.
Cette dernière assertion prouve que Cuvier donnait aux animaux quelque peu de ses propres facultés. Ceci ressort très^bien du passage suivant :
Si la toute-puissance eût créé, pour les actions des animaux, une faculté différente de celle qui détermine les nôtres, ce serait en vain que nous nous efforcerions de la découvrir; elle résisterait à toutes nos tentatives et resterait éternellement cachée à nos yeux.
Cela posé, nous ne sommes plus étonné de lui entendre dire :
Que les animaux, ceux des premières classes surtout, sont susceptibles d'attention ; quMls reçoivent par leurs sens des impressions analogues à celles que nous recevons par les nôtres ; que ces impressions laissent des traces qui se conservent et qui les rappellent; qu'elles forment les unes avec les autres des associations nombreuses et variées ; qu'il 8*en d<^duit plusieurs jugements, plusieurs rapports, et c'est là que se bornent les facultés dont nous pouvons apercevoir en eux les traces avec une certaine apparence de fondement ; mais les formes, les modes auxquels leurs perceptions sont soumises, nous les ignorons , et nous ne pouvons établir
(1) P. Cuvier, Description d'un orang'Oulang, p. 1.
quelles sont les espèces de rapport qu'ils ne saisissent pas et qui formeraient conséquemment Tapanage exclusif de l'homme.
Le jugement, la raison, que Cuvier accorde aux bêtes, supposent nécessairement l'existence de la réflexion ; mais il ne s'en doute pas, parce qu'il ne connaît pas la nécessité de l'intervention des signes du langage dans ces diverses opérations. Cependant, plus disposé à deviner la pensée qu'à nous en tenir à la lettre, nous sommes obligé de convenir que Cuvier seniit toute la vérité, bien qu'il ne pût pas la formuler :
Mais^ dit-il, ce qui nous parait hors de doute, c'est que tous les animaux, sans exception, sont dépourvus du sens intime, de la perception du moi et de la faculté de réfléchir , c'est-à-dire de considérer intellectuellement, par un retour sur eux-mêmes, leurs propres modifications ; ils ignorent qu'ils reçoivent l'impression des corps extérieurs (il leur refuse trop à présent), qu'ils pensent (mais pensent-ils?), qu'ils agissent (c'est refuser beaucoup trop : ils sentent cela) ; les actes de leur esprit, comme le mouvement de leurs corps, n'ont que des causes extérieures. Dépourvus ainsi de toute connaissance, ils le sont aussi de toute liberté ; car c'est par l'acte seul qui nous apprend à nous connaître^ que nous apprenons à vouloir librement (1).
Ce seul passage, dans lequel Cuvier a exprimé cependant de grandes vérités, montre combien était grande la confusion qui résultait de la méconnaissance des attributs psychologiques de la fonction-langage .
Cuvier parle de la perception du moi : s'il se fût douté que cette perception ne peut avoir lieu qu'à la faveur des signes du langage (objet impressionnant de la pensée), il n'aurait pas ajouté que les animaux pensent et ï*aisonnent. A plus forte raison, il ignorait ce qu'est la conscience de l'être sensible, et c'est pourquoi il a hasardé cette assertion fausse, que les botes ignorent qu'elles agissent.
Malgré un talent remarquable servi par une expérience considérable, il était impossible à Cuvier d'établir le caractère de l'instinct et de l'intelligence, car il ne possédait pas la clef de ce problème.
P. Floorenq. — C'est dans un tout petit livre, une perle fine,
(1) F. Cuvier, ïkicripiion d'tm orang-outang, p. 9.
genre Flourens, que rancien professeur du Muséum nous a parlé de rinstinct et de rîntelligence. Flourens était zoologiste éminent, physiologiste de premier ordre, philosophe des plus fins et avec cela un parfait écrivain. Son livre est plutôt une critique qu'une exposition ex-professo des caractères de l'instinct et de l'intelligence. La plupart des auteurs dont nous avons examiné les opinions sur ce sujet, il les avait déjà critiqués avec son grand talent, mais surtout avec un bon sens incomparable. Un seul argument a manqué à sa critique, celui-là môme que nous avons employé indistinctement à l'égard de tous, et le seul qui fût réellement efficace : nous voulons parler de la connaissance des attributs psychologiques de la fonction-langage.
Flourens a exprimé sa pensée personnelle un peu partout, mais plus particulièrement dans les pages qu'il a consacrées à F. Cuvier, aux observations et aux conseils duquel il dut l'inspiration de son livre.
Flourens partage à peu près complètement les idées de F. Cu* vier sur l'instinct et rintelligence ; mais la forme claire, précise, séduisante dont il les revêt constitue un réel avantage, presque une originalité.
Les caractères les plus tranchés, dit Flourens, séparent l'instinct de rintelligence.
Tout, dans l'instinct, est aveugle, nécessaire et invariable ; tout, dans rintelligence, est électif, conditionnel et modifiable.
Le castor qui se bâtit une cabane, l'oiseau qui se construit un nid, n'agissent que par instinct.
Le chien, le cheval, qui apprennent jusqu'à la signification de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence.
Tout daus rinstinct est inné : le castor bâtit sans l'avoir appris; tout y est fatal : le castor bâtit, maîtrisé par une force constante et irrésistible.
Tout, dans rintelligence, résulte de l'expérience et de Vinstructioa : le chien n'obéit que parce qu'il l'a appris ; tout y est libre : le chien n'obéit que parce qu'il le veut.
Enfin, tout, dans l'instinct, est particulier : cette industrie si admirable que le castor met à bâtir sa cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir sa cabane ; et tout, dans l'intelligence, est général : car cet(c même flexibilité iraltcntion et de conception que le chien met ù obéir, il pourrait s'en servir pour faire toute autre chose (1).
(1) P. Flourens, De l'Instinct et de VlnteUigence des atntnaux, p. 53.
DÉFINITIONS NÊGE88AIIU28. 53»
Arrêtons-nous.
Flourens évidemment accorde, comme Cuvier, l'instinct aux animaux et aussi une certaine intelligence. Nous n'avons rien h objecter aux caractères de Tinslinct; mais il n'en est pas de même des caractères de Tintelligence :
a Tout dans Tintelligence est électif, conditionnel, etc. » Estce par élection et conditionnellement que les bœufs et les chevaux se soumettent à nos caprices ? Est-il bien sûr que les chevaux apprennent la signification de plusieurs de nos mots 7 Est-ce bien parce qu'il Ta appris ou qu'il le veut que le chien obéit? Le chien estril libre? *
Dans toutes ces actions, prétendues intelligentes, nous ne voyons, d'un côté, que l'intelligence de l'homme s'exerçant sur les bêtes, et, de l'autre, que la sensibilité passive ou active, percevant, associant fatalement certaines impressions entre elles, se souve* nant et provoquant des mouvements corrélatifs à la manière dont elle a été alTeotéé. Compris autrement, et cela n'est pas nécessaire, les actes des animaux exigeraient du jugement, de la raison, toutes choses qui ne peuvent se produire qu'avec le secours des signes du langage. Les bêtes ne parlent pas.
Mais, puisque les bêtes ont de Yinieiligencej il faut distinguer l'intelligence des animaux de celle de l'homme, car enfin nous agissons autrement que les bêtes avec des instruments quelquefois moins parfaits. Flourens est de cet avis, et adoptant alors l'idée de Guvier il dit que l'intelligence de jl'homme le pousse à réfléchir, à regarder en lui-même, tandis que l'intelligence des animaux ne les pousse jamais à se regarder ainsi.
La réflexion est donc la limite qui sépare Fintelligence de Tboinroe de celle des animaux.
Mais que devient alors ce caractère d'universalité par lequel Flourens distinguait si bien tout à l'heure Tinstinct de l'intelligence ? (( Tout dans l'intelligence est général » ; mais alors pourquoi l'intelligence des animaux ne peut-elle pas réfléchir? On pourrait répondre justement à cela : parce que les bêtes n'ont pas de langage. Mais pourquoi n'en inventent-elles pas un, puisque les bœufs et les chevaux comprennent la signification de plusieurs de nos mot**?
53G PRINCIPE DBS DETERMINATIONS DE L'ANIMAL.
Je termine par une dernière observation :
En un mot, dit Flourens avec Cuvier, les animaux sentent, connaissent, pensent ; mais Thomme est le seul de tous les êtres créés à qui ce pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, de connaître qu*il connaît, et de penser qu'il pense.
Cette série de redoublements sans les termes est réussie au point de vue de l'art; mais si nous laissons la musique des paroles pour aller au sens des mots, nous trouvons trois erreurs sur les six termes de la série :
Nous avons prouvé (p. fi74) que les animaux n'ont que des notions sensibles, et nullement des connaissances; nous prouverons bientôt que, pour penser, les signes du langage sont indispensables ; nous prouverons enfin, en parlant des attributs psychologiques de la fonction-langage, qu'il y a une conscience do l'être sensible, que les animaux par conséquent sentent qu'ils sentent. Il faut bien qu'il en soit ainsi, car s'ils ne sentaient pas qu'ils sentent les animaux pourraient-ils acquérir « cette expérience, cette instruction » qui selon Flourens doivent les conduire à Yobéissance et à la liberté?
Conclusions. — L'examen critique que l'on vient de parcourir laisse en relief un fait général, c'est que tous ceux qui ont écrit sur l'instinct et l'intelligence ont été d'accord pour admettre que l'homme se distingue des animaux au point de vue de ses actes : les uns ont essayé de pousser cette différence jusqu'à ses dernières limites ; les autres, plus généreux envers les bêtes, ont cherché à l'atténuer le plus possible.
Les premiers comptent parmi eux Descartes et Buffon, qui n'accordaient de temps en temps un peu de sensibilité aux animaux que pour la leur retirer ensuite et les considérer comme des automates. Bossuet, plus raisonnable que ces derniers, parce qu'il n'était pas aveuglé par l'esprit de système, accorde la sensibilité aux animaux ainsi que la mémoire, et en général tous les actes qui peuvent être provoqués par l'être vivant sous l'influence seule du plaisir et de la douleur (i). Locke, Leibnitz accordent
(i) Nous ignoroim dans qiio! passaj;»^ d«» Hossuct M. Houilliop (Dm Principe vito/, |). 181) hVrtt inspira pour diiv que ot» ijrr.ind homme no voyait dans lo corp» huiU'iiu^ oomtUQ Debcarles, qu'une macUiuo ol d^'â offetii mécaniqucti.
quelque raison aux animaux; Condîllac va plus loin :« Ils ont, dit-il, des idées qu'ils comparent et jugent; ils ont une intelligence, mais une intelligence plus bornée que la nôtre. » Enfin Cuvier et Plourens établissent que les animaux ont de l'instinct et une certaine intelligence nullement comparable à la nôtre.
Les discussions que des opinions si opposées ont dû soulever empruntent assurément un grand intérêt au talent remarquable de leurs auteurs; mais elles n'ont abouti, en vérité, qu'à jeter un peu plus de confusion dans une question déjà si difficile par elle-même. C'est que tous sans exception ont apporté des arguments dont ils ne pouvaient exactement définir la valeur et la portée. Ou'est-ce que la sensibilité ? Qu'est-ce que rintelligence ? Qu'est-ce encore que la raison, le jugement, la pensée ? Quelle est surtout la part qui revient au langage dans ces diverses opérations ? La réponse à ces questions inévitables et nécessaires ne pouvait se trouver que dans l'analyse physiologique des mouvements de la vie, dans la connaissance des fonctions cérébro-motrices, et dans la détermination exacte des manifestations variables du principe de vie. C'est dire, en d'autres termes, que la question ne pouvait pas encore être résolue.
Le soin que nous avons pris de faire connaître les fonctions cérébro-motrices, la précaution que nous avons adoptée d'étudier et de caractériser séparément les mouvements instinctifs et les mouvements intelligents, nous permettent de dire, par le seul procédé scientifique possible en pareil cas, ce qui revient à l'instinct et ce qui revient à rintelligence. Des lors l'instinct et l'intelligence ne sont pas des entités indéfinissables : ce sont des principes, caractérisés par les effets même qu'ils produisent.
Toute la difficulté du problème consistait à établir les différences essentielles qui distinguent un mouvement instinctif d'un mouvement intelligent. Nous osons espérer que l'on trouvera satisfaisante la manière dont nous avons étiibli cette distinction dans le chapitre précédent.
Si Ton veut se rappeler les caractères que nous avons assignés aux mouvements instinctifs et aux mouvements intelligents ; si Ton veut so i appeler aussi que la sensibilité jouo un rôle inéluctable dans les premiers comme dans les seconds ; si Ton veut se rappeler encore que la sensibilité se présente à nous sous deux
modes distincts, selon qu'elle subit^une impression ou selon qu'elle provoque un mouvement ; si l'on veut se rappeler enfin que la sensibilité n'est autre chose que le principe de vie dans ses rapports avec la matière fonctionnelle du cerveau mise en activité par une impression, on tombera d'accord avec nous que l'iVu^inc^ n'est et ne peut être autre chose que la sensibilité sous l'un de ses deux modes, actif ou passif. Dès lors tous les mouvements des animaux sont instinctifs, car la sensibilité seule dirige et pro- ^ voque tous leurs mouvements par l'attrait du plaisir, parla
crainte de la douleur. Rien n'est plus vrai, et si, pour acquiescer à cette manière de voir, on était arrêté par cette considération que l'instinct produit des œuvres merveilleuses et bien compliquées, nous ajouterions simplement avec Bossuet :
u Supposons donc que la nature veuille faire faire aux animaux des choses utiles pour leur conservation. Avant que d'être forcée de leur donner pour cela du raisonnement, elle a, pour ainsi parler, deux choses à tenter :
« L'une, de proportionner les objets avec les organes, et d'ajuster les mouvements qui naissent des uns avec ceux qui doivent vivre naturellement dans les autres. Un concert admirable résultera de cet assemblage, et chaque animal se trouvera attaché à son objet, aussi sûrement que l'aimant l'est h son pôle* Mais alors ce qui semblera finesse et discernement, dans les animaux, au fond sera seulement un effet de la sagesse et de l'art profond de celui qui aura conduit toute la machine.
(( Et si l'on veut qu'il y ait quelques sensations jointes à l'impression des objets, il n'y aura qu'à imaginer que la nature aura attaché le plaisir ou la douleur aux choses convenables et contraires ; les appétits suivront naturellement, et, si les actions y sont attachées, tout se fera convenablement dans les animaux sans que la nature soit obligée de leur donner pour cela du raisonnement (1). ))
Définition de rinstinct. — D'après ce qui précède, on aurait pu se dispenser, à la rigueur, d'inventer le mot instinct j car la sensibilité, considérée dans ses deux modalités active et passive, nous rend compte non-seulement du mobile, mais encore du méca-
(1) BoMUpt, p. 78.
CLASSIFICATION ET CONDITIONS DE riN8TlNGT. 539
nisme selon lequel se produisent tous les mouvements de Tètre sensible. Nous garderons néanmoins cette expression ; mais, pour préciser la signification qu'on doit lui accorder et pour ne point perdre de vue son origine, nous lui associerons le moi généraieur. En conséquence, nous désignerons le principe des détermina^ tiens des mouvements de l'être sensible, sous le nom de sensibilité initinctWf c'est-à«*dire la sensibilité qui provoque des mouvements sans raisonnement, sans jugement préalables, mais sous l'influence nécessaire d'une impression sentie. Cette dernière né^ cessité est le résultat de la condition qui s'impose à tout mouvement fonctionnel (p. 27); par conséquent, on peut affirmer catégoriquement que l'instinct n'est pas un mouvement spontané.
Ainsi compris, l'instinct n'est plus un mythe doué de perfection^ d'infaiUibilitéj de fatalité, etc., etc.; c'est une réalité que nous pourrons définir ainsi qu'il suit : L'instinct est constitué par un mouvement des fonctions cérébro-motrices de nutritionyOU de reproduction^ ou de relation, et provoqué par les impulsions variables de la sensibilité. Ces impulsions varient selon les espèces et dépendent^ dans chacune (telles, de la structure particulière du cerveau.
D'après cette définition, les actes instinctifs consistent dans une impulsion cérébro*motrice qui est cause, et dans un ou plusieurs actes corporels qui sont efi'ets.