‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 152 sur 197 · ACQUISITION ET DÉVELOPPEMENT DE LA PAROLE · texte numérisé non relu

ACQUISITION ET DÉVELOPPEMENT DE LA PAROLE

Sans prétendre rechercher si la parole a été donnée à l'homme ou bien s'il l'a acquise peu à peu par lui-môme, grâce au travail transmis des générations successives, nous nous bornerons à affirmer un fait positif, c'est que la parole, comme tous les mouvements volontaires de l'homme, est une chose qui s'apprend, qu'il peut créer lui-même quand il vit en société, en vertu de cette .aptitude native qui le pousse à communiquer à ses semblables ce qu'il sent, ce qu'il sait, ce qu'il veut. L'homme, privé de tout enseignement, mais jouissant de toutes ses) facultés, inventerait sa parole, comme le sourd-muet invente son langage mimique.

Il est vrai que ce langage de signes sonores serait très-imparfait dès le début ; mais supposez que cet homme ait des enfants et qu'il leur communique cette parole imparfaite ; ceux-ci, à leur tour , l'augmenteront de quelques mots nouveaux représentant

des sensations nouvelles, et le Lmgage, ainsi perfectionné par les générations. qui se le transmettront les unes aux autres, deviendra ce qu'il est de nos jours : un système de signes sonores trèscomplexe ne pouvant ôtre compris et communiqué que par l'enseignement.

La marche que suit le développement de la parole est toujours subordonnée à la marche que suit le développement de Tintai* ligence : en un mot, c*est celle-ci qui lui donne ses matériaux et l'occasion de s'exercer. Gomme nous l'avons déjà dit dans les pages qui précèdent, l'intelligence s'enrichit d'abord de notions sensibles, puis de notions intelligentes qui acquièrent peu à peu un degré plus abstrait pour s'élever, en définitive, des notions les plus générales jusqu'à la conception d'une idée créatrice.

La parole suit pas à pas le môme développement et représente d'abord des notions sensibles, puis des notions de plus en plus intelligentes, de plus en plus abstraites ; mais la notion^ de quelque nature qu'elle soit, précède toujours l'invention du signe-langage. Cette condition est attachée à la nature même des choses. Toute fonction, en effet, s'entretient et se développe par l'influence d'impressions particulières sur l'organe de la fonction : pour le foie, c'est un sang particulier ; pour le poumon, c'est l'air ; pour la parole, ce sont les impressions perçues. Dans cette appréciation, néanmoins, on ne doit pas perdre de vue la différence immense qui existe entre les fonctions de nutrition et les fonctions du cerveau ; dans les premières, le développement, la richesse de la fonction ne s'écartent pas de certaines limites ; dans les secondes» au contraire, il est relativement illimité. L'organe cérébral est un instrument de perfectionnegient, susceptible de recevoir les impressions les plus variées et de les garder ; les organes de la vie de nutrition ne perfectionnent pas, ils reçoivent toujours le même aliment et le transforment immédiatement en matière fonctionnelle, sans le classer dans le souvenir.

Si le mécanisme du développement de la parole est facile à constater, il n'en est plus de même des conditions organiques de ce développement ; le secret de ces conditions doit être recherché dans la volonté suprême qui, en voulant que la parole fût, a imprimé les conditions de son existence et de son développement dans la structure anatomiquc du cerveau de l'homme.

Mais sufûtril que le cerveau de rhorame soit constitué d'une certaine façon pour que Tinvention de la parole s'ensuive ? En parlant de l'instinct particulier de l'être humain, nous nous sommes déjà prononcé pour la négative et nous ne saurions penser ici tout autrement. Parmi les conditions du développement de la parole, il en est une que nous considérons comme essentielle : l'homme isolé n'inventerait pas la parole ; il faut qu'il vive en société ; il faut qu'il trouve une autre intelligence capable de le comprendre et de s'associer à cette création. Semblable à ces personnes qui, par tempérament, par goût ou par devoir, se font les vestales de la chasteté, et condamnent, par conséquent, la vie utérine à un silence éternel, l'homme, isolé du reste du monde^ n'inventerait jamais la parole parce qu'il ne trouverait ni l'occasion ni le désir d'exercer cette fonction.

Gomme la fonction génésique, la fonction-langage etige la coopération de deux parties.

La parole, telle que nous la possédons aujourd'hui, est donc une chose qui s'enseigne et qui s'apprend, sans préjudice des perfectionnements qu'elle peut acquérir encore. Mais comment arrivons-nous à apprendre la parole, et par quel mécanisme merveilleux se produit sa formation? Là est la question; question grave, s'il en fut, car elle touche de bien près ailx problèmes les plus obscurs de la physiologie et de la psychologie.

Gomme nous venons de le dire, la parole, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est tine chose qui s'enseigne et qui s'apprend. Pour découvrir le mécanisme de cette appropriation, nous étudierons la parole au moment où elle pénètre en nous, c'est-à-dire dans l'organe de l'ouïe, et pour nous mettre à l'abri de toute illusion nous examinerons ce qui se passe chex l'enfant.

La mère qui accepte la mission bien douce et bien naturelle d'élever son enfant, lui parle son langage à elle dès qu'il est né. Ge langage n'arrive pas à l'intelligence du petit être; il s'arrête dans l'organe de l'ouïe qui apprend peu à peu à Se familiariser avec les sons variés de la parole. Le seul résultat intelligent que l'enfant retire dé celte éducation première, consiste dans la distinction qu'il parvient à établir entre le parler doux et le parler sévère, entre la caresse et la réprimande. La parole

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n'est jusque-là qu'un son plus ou moins expressif, et pas autre chose. Cependant la mère commence à réglementer son délicieux bavardage ; elle s'aperçoit que les longues phrases ne sont pas comprises, et, instinctivement, elle s'applique à enseigner le mot le plus simple, le mot qui représente l'être que l'enfant doit aimer: ce mot est celui de papa (1).

Bien que ce mot soit toujours prononcé devant l'enfant en désignant l'être qu'il représente, son intelligence, encore vierge, n'établit pas un rapport défini entre le nom et l'être; mais une certaine concordance s'établit entre le sens de l'ouïe et celui de la vue ; il se passe déjà entre ces deux sens ce qui aura lieu plus tard entre deux idées, c'est-à-dire un phénomène de rappel. L'impression auditive rappelle l'impression visuelle, et réciproquement l'impression visuelle rappelle l'impression auditive, comme plus tard deux idées habituellement associées se rappelleront l'une l'autre. Ce rappel est organiquement représenté par les fibres qui unissent les divers éléments cellulo-impressionneurs.

Cependant, grâce à une aptitude innée, merveilleuse, l'enfant ne tardera pas à essayer de reproduire avec ses organes le phénomène sonore qu'on a imprimé dans la mémoire de l'ouïe; après un temps plus ou moins long, et avec l'aide intelligente de sa mère, il arrive à prononcer le nom de « papa » .

S'ensuit-il, comme on pourrait le supposer, que l'intelligence de l'enfant a déjà établi le rapport qui existe entre le mot et l'être que ce dernier représente ?

Non , certes : l'éducation de l'intelligence ne marche pas si vite. En prononçant le mot « papa », l'enfant reproduit un phénomène sonore qu'il a entendu souvent, et il le reproduit avec plaisir, parce que la mise en activité d'une fonction est toujours accompagnée d'une satisfaction. Mais il désigne son père avec le mot « papa » comme il désignerait sa mère ou toute autre personne avec le même mot. L'enfant ne prononcera avec jugement qu'après avoir appris d'autres mots représentant d'autres objets,

(1) En général, les enfants ne commencent à prononcer distinctement les mots que vers T&ge de quinze à dix-huit mois^ et le premier mot qu'ils prononcent est assez variable. Dans tous les cas, dès qu'ils en .ont appris un ils rappliquent indistinctement à tous les objets.

et après ayoir pris Thabitude de ne pas les confondre entre eux; Dès ce moment, il aura acquis la notion réelle de la parole ; alors seulement il saura la valeur du mot, c'est-à-dire le rapport qui le lie à l'objet qu'il représente. Toutes les fois qu'il prononcera un mot, il accomplira un acte volontaire dont il connaîtra la valeur, et bientôt cet acte volontaire, exécuté par ses organes, sera si bien lié à l'objet qu'il représente, que l'un ne pourra plus être réveillé sans l'autre.

Dans cette excitation réciproque du mot par l'objet et de l'objet par le mot, il est indispensable de distinguer le son des mouvements qui le produisent. L'objet réveille directement le son dans la mémoire du sens de l'ouïe et celui-ci réveille les mouvements qui doivent reproduire le son. Si l'objet ne réveillait que le son, il n'y aurait qu'une simple perception sonore. Pour qu'il y ait réveil d'un son-signe ^ la vue de l'objet doit agir en même temps sur les mouvements, ou, en d'autres termes, déterminer de la part de la volonté un acte qui est lui-même la signification du mot.

C'est cet acte volontaire, accompli dans un but toujours le même, c'est-à-dire avec la même signification, qui constitue réellement la parole ; c'est grâce à cet acte volontaire, répété tacitement avec le concours mystérieux de la mémoire du sens de l'ouïe, que, plus tard, l'enfant se donnera à lui-même, loin de tout objet impressionnant, le spectacle des choses qui l'ont impressionné; c'est grâce à cet acte enfin que la pensée pourra vivre et se mouvoir.

La clef de la théorie physiologique de la parole se trouve dans la distinction importante que nous venons d'établir entre le phénomème sonore et l'acte volontaire qui le produit. C'est pourquoi nous allons examiner séparément le rôle du sens de l'ouïe et le rôle des actes volontaires.

■ § L — nOLB DU SENS OB L'ouTB DANS LA PAROLB.

Le sens de l'ouïe contribue à la formation de la parole a trois points de vue très-différents :

!• C'est par ce sens que nous recevons l'impression du son verbal; c'est lui qui nous donne la notion du son-signe; c'est donc à lui que nous avons recours quand nous voulons imiter

un son; en un mot, il est le sens initiateur. Sans Toula, la parole n'est pas possible; car c'est par ce sens que nous recevons l'impression que nous devons reproduire par imitation. Les sourds-muets sont un exemple frappant de oette intervention nécessaire. Nous n'y insisterons pas. Mais l'ouïe a une autre utilité.

2"* Tout mouvement intelligent est nécessairement dirigé dans son exécution par le sens spécial auquel ce mouvement s'adresse. L'ouïe est le sens spécial qui doit diriger les mouvements de la parole. Jugeant des détails par l'ensemble, par les effets, c'est le sens de Touïe qui fournit à Tintellect les motifs de ses détermi<nations pour l'accomplissement de ces mouvements ; c'est, en d'autres termes, le sens éducateur de la parole. Ce rôle est tpès* important, car il nous est impossible d'apprécier isolément chacun des mouvements qui concourent à la formation de la parole. Nous savons bien, par expérience, qu'il faut donner aux organes de la voix telle disposition déterminée pour obtenir tel effet de la parole, mais il nous serait impossible de dire quels sont les muscles dont il faut exciter la contraction pour obtenir le résultat voulu. En appréciant le résultat de ces mouvements, c'est-à-dire le son qu'ils produisent, l'ouïe indique à Tintelleet ce qu'il y a de bon ou de défectueux dans ces mouvements.

Dès que l'éducation de la parole est terminée, lorsque l'homme possède une quantité sufQsante de mots pour se faire comprendre de ses semblables, l'ouïe (l'appareil extérieur bien entendu) peut faire défaut; f 'homme peut devenir sourd et continuer cependant ses relations verbales avec ses semblables ; mais il n'apprendra plus que très-difûcilement de nouvelles dénominations et il ne conservera ce qu'il a acquis qu'à la condition expresse d'exercer son intelligence sur ce qu'il sait déjà. Cette obligation vient de ce qu'il a perdu une des sources les plus fécondes de ses connaissances, les notions qui lui viennent à tout instant, par le canal de l'ouïe, lorsqu'il vit avec ses semblables.

3* Le sens de l'ouïe, ayant présidé à l'éducation des mouvements de la parole, il en résulte ce phénomène physiologique que, toutes les fois que ce sens est impressionné par un son qui se trouve dans le vocabulaire de Tindividu et à la formation duquel il a présidé, cette impression auditive excite immédiate»

ment le» nerfs destinés à faire exécuter les mouvements propres à la production du son perçu. Si ce mouvement n'était pas provoqué, si, lorsqu'on nous parle, nous ne répétions p9i& iubjeciivement les sons que notre oreille reçoit, nous ne percevrions que l'impression d'un son. Pour qu'il y ait perception d'un êon-stgne, il est nécessaire que notre intellect soit impressionné par des mouvements volontaires convenus, car ce sont ces mouvements qui constituent le sens particulier du son perçu par l'ouïe. Le sens de l'ouïe se trouve ainsi excitateur des mouvements de la parole, de la môme façon que le sens de la vue est excitateur des mouvements de locomotion dans un but déterminé. Nous verrons tout à l'heure que cette excitation spéciale joue un trèsgrand rôle dans la mémoire de la parole.

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