H. ROLE DES ACTES VOLONTAIRES OU DU SON-SIONE DANS LA PAROLE
Les actes volontaires constituent naturellement la partie essentielle de la parole, puisqu'ils fournissent la matière du son ; mais leur rôle serait très-limité s'il se réduisait à cela. Le son ne dit rien par lui-même, si la volonté n'a pas attaché à sa formation un caractère particulier qu'il s'agit de définir.
Un mot n'a un êens déterminé qu'autant que l'intelligence, en créant ce mot, a en la volonté de lui faire signifier un objet, une impression déjà perçue par elle; de sorte que les mouvements sonores et le sens qu'ils représentent ne sont qu'une seule et même chose. Toutes les fois que nous employons un mot dans les diverses opérations de l'esprit, il y a un acte de l'intelligence qui provoque les mouvements nécessaires à la formation de ce mot. Cet acte est essentiel et constitue réellement le sens du mot.
L'acte de la volonté, suivi de l'excitation à des mouvements sonores, est indispensable; car, si cet acte ne se produisait pas, il y aurait formation d'un son quelconque, mais non pas formation d'un mot. Nous le répétons, le sûn-signe est dans l'acte de la volonté qui provoque certains mouvements, dans un sens et dans un but déterminés, et non ailleurs. Dans les opérations silencieuses de la pensée, dans ce qu'on appelle la parole interne, le phénomène sonore manque sans doute, mais l'excitation des nerfs
par la volonté n'en a pas moins lieu ; nous parlons alors subjectiyement.
Cette manière de voir explique jusqu'à un certain point les variétés infinies que Ton rencontre dans les manifestations de l'esprit humain. En effet, chacun façonne son esprit d'après les impressions qu'il a reçues ; c'est d'après ces impressions qu'il donne un sens plus ou moins étendu à la formation de chaque mot, et qu'il comprend les idées émises par les autres.
Bien qu'il existe des vocabulaires destinés à préciser la signifi* cation des mots, il n'en est pas moins vrai que Pierre, en apprenant un mot, attache à sa formation un sens qui se rapproche sans doute de celui qui est généralement admis, mais qui cependant n'est pas tout à fait celui que Paul lui accorde. Cette différence résulte du milieu différent dans lequel Pierre et Paul ont vécu, de la nature de leurs impressions habituelles, en un mot de leur éducation.
Lorsque, dans l'éducation de la parole, l'esprit n'a pas assez identifié le sens du mot avec le mot lui-môme, il arrive que le sens du mot ne réveille aucune idée, ou bien que l'idée réveillée est confuse et qu'elle n'a souvent aucun rapport avec le sens qu'on accorde généralement à ce mot. C'est ce qui arrive aux ignorants et aux esprits superficiels, dont le vocabulaire peut être très-étendu, très-facile dans son exhibition, mais pauvre en idées. La parole incomplète devient entre leurs mains un instrument dangereux pour la vérité.
En s'appuyant sur ces considérations physiologiques, il est possible de donner à l'esprit humain telle tournure d'idées que Ton voudra et de diriger les aspirations de l'enfant vers le développement de telle aptitude plutôt que de telle autre. Semblables à ces fruits rares dont l'horticulteur dirige et surveille le développement à son gré, l'esprit humain, lui aussi, se laisse façonner, diriger, et il donne des fruits dont la saveur est toujours en rapport avec l'aliment qui a servi à son développement. Les perceptions de toute nature, sensations ou idées, constituent l'aliment de l'esprit.
Il est donc très-important de surveiller à la fois l'éducation et l'instruction de l'enfant d'après ces données physiologiques. Une seule impression mauvaise sufDt pour empoisonner l'esprit, et
souvent ce mal est sans remède. Heureusement la réciproque est vraie, et il n'est pas rare de voir une seule bonne impression être la. cause quelquefois éloignée des actions les plus louables. L'éducation doit donner à la fibre sensitive l'habitude des impressions généreuses, et l'instruction doit mettre dans l'esprit des mots complets, c'est-à-dire des mots dont le sens bien défini soit capable de réveiller en nous des notions claires et précises.
Les considérations qui précèdent sont applicables aussi bien au langage mimique qu'à la parole ; nous ne saurions trop, par conséquent, les signaler à l'attention des instituteurs de sourdsmuets. *
Après avoir déterminé chacun des éléments qui entrent dans la formation de la parole, nous résumerons la théorie physiologique de cette formation dans les trois propositions suivantes :
i" Education des mouvements de la parole par imitation, et avec le secours de l'ouïe comme sens initiateur, éducateur et excitateur ;
2* Acte de la volonté, d'après lequel le sens du mot est attaché aux mouvements qui le produisent. Le sens du mot et les mouvements sont si) bien incorporés l'un dans l'autre, qu'on doit les considérer comme une seule et même chose ;
3** Transmission de cet acte voulu par l'intellect à l'intellect lui-même, sous une forme soQore, susceptible par conséquent d'être réveillée plus tard dans la mémoire, par l'intermédiaire du sens de l'ouïe.
ARTICLE IL