DE LA PSYCHOLOGIE
Dans cet ouvrage spécialement consacré à la physiologie, nous prétendons ne nous occuper que de physiologie ; c'est pourquoi nous traiterons ici de la psyrholofçio.
63(» PRINCIPE DES DÉTEaMINATIONS DE L'EQUME.
Les philosophes, et quelques physiologistes aussi, diront peut» être que nous dépassons les limites de notre cadre. Qu'ils nous permettent de ne pas être de leur avis et tout au moins, avant de juger, qu'ils écoutent nos raisons.
L'auteur de la Philosophie du sens commun, un des hommes à noter parmi les plus capables d'écrire avec bon sens sur ce sujet, Jouffroy enfin, définissait la psychologie : « La psychologie n'est autre chose que la conscience de nous-mêmes transformée ; c'est le sentiment du moi, commun à tous les hommes, rendu clair d'obscur qu'il était. Le moyen ou l'instrument de transformation, c'est la réflexion ; et la réflexion n'est autre chose que l'intelli* gence humaine librement repliée sur son principe (1). »
Par cette définition, on comprend vaguement ce que peut être la psychologie ; mais on pourrait lui reprocher de ne pas dire assez explicitement en quoi consiste la science psychologique. La psychologie, en eff'et, n'est pas seulement la conscience du moi, elle est la connaissance du moi sous ses diverses formes d'activité et de passivité, et la conscience est le sens au moyen duquel elle peut acquérir cette connaissance. Joufi*roy le comprenait bien ainsi, car il dit quelques pages plus haut : « Le moi, Vhomme^ le principe intelligent sont donc des dénominations diiférentes d'une même chose ; la science de l'une de ces choses, est donc la science des deux autres ; la psychologie, qui est la science du principe intelligent, est donc, par cela même, la science du moi ou de l'homme (2). »
L'objet de la psychologie, considérée comme science, est donc bien déterminé : connaître le moi sous toutes ses formes, sous tous ses modes, par une réflexion consciente.
La psychologie ainsi définie, et c'est ainsi que la comprennent tous les philosophes, est une science effrayante par son étendue, car elle embrasse ni plus ni moins que toutes les sciences. En effet, soit qu'avec Platon on considère le moi comme un principe distinct du corps et possédant par lui-même, sous forme d'idées, le type de nos connaissances générales que des causes fortuites peuvent réveiller dans le souvenir, soit qu'avec les matérialistes
(1) Th. Jouffroy, Manges phUosophiqws, p. 196.
(2) Loc. ciL, p. 191.
ATTRIBUTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FONCTION-LANGAGE, m
on considère le mot comme une résultante de la vie des organes, soit enfin qu'avec les spiritualistes moderaes on considère le moi comme un principe intelligent susceptible de s'enrichir peu à peu de toutes les notions d'ordre physique, intellectuel ou moral, le moi est toujours ce quelque chose qui sent et qui connaît, qui sait qu'il sent, qui sait qu'il connaît, et qui renferme en lui toute notion et toute activité. Par conséquent, pour connaître le moi d'une manière complète, et pour être fidèle à la définition qu'il donne de l'objet de sa science, le psychologue doit embrasser non-seulement le moi s'exerçant aux investigations scientifiques, mais encore le moi fécondant, par la réflexion, les notions sensibles et créant par cet acte des notions nouvelles d'un ordre plus élevé ; il doit connaître aussi les divers procédés qu'emploie le moi pour acquérir, classer, conserver des notions aussi variées ; il doit enfin connaître l'instrument physiologique qui sert te moi dans ses admirables opérations.
L'immensité de ce labeur n'a de comparable que l'orgueil de l'homme qui en imposa la condition aux philosophes. Ceux-ci ne reculèrent pas devant la tâche ; ils se mirent à l'œuvre, et ce n'est pas sans un étonnement mêlé d'admiration que nous avons vu les philosophes de l'antiquité et ceux des temps plus rapprochés de nous embrasser, dans leur vaste savoir, toute l'étendue des connaissances humaines. Mais comme il est impossible de résoudre les problèmes qui concernent le moi sans le secours du temps, les philosophes furent bien forcés de suppléer à l'inconnu par des hypothèses, et l'on peut dire avec Jouffroy que, jusqu'à nos jours, «la philosophie n'a été que l'ensemble des systèmes imaginés pour résoudre les questions philosophiques avant qu'on eût découvert la véritable manière de les résoudre (i). » Loin de nous cependant la pensée d'amoindrir en quelque manière les efforts de ces hommes de génie, qu'on regarde à bon droit comme les gloires de l'esprit humain. Les œuvres de Platon, d'Aristote, de Descartes, de Leibnitz sont arrivées jusqu'à nous, et nous ne devons pas oublier que ces œuvres nous ont fait ce que nous sommes. Reconnaître que ces hommes ont pu se tromper quelquefois, est le plus mince profit que nous puissions retirer de leurs leçons ;
(1) Th. Jouffroy, Mélanges phUotophiqueSt p. 175.
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mais c'en est un. D'ailleurs, pour n'être que juste, nous exprimerons tout entière la pensée de Jouffroy : <( Quand on songe, ditil, aux puissantes intelligences qui depuis Pythagore jusqu'à nos jours ont soulevé et remué dans tous les sens le champ de la philosophie, quand surtout on a parcouru quelques-uns des admirables monuments de leurs recherches, on ne peut guère échapper à cette conviction, non-seulement que toutes les questions de la science n'aient été posées et agitées avant le conunencement du dix-neuvième siècle, mais encore que les faits de la nature humaine, qui peuvent éclairer ces questions, et concourir à les résoudre n'aient été aperçus, signalés, décrits dans cette longue et puissante investigation, et que, par conséquent, il ne soit trèsdifficile, pour ne pas dire impossible, de tomber en pareille matière sur une idée ou sur un fait nouveau, de quelque importance (i). »
D'après Jouffroy, la philosophie n'existe pas encore & son époque (( ni pour le commun des hommes, ni môme pour les hommes très-éclairés, ni même pour les simples savants, ni même pour les simples philosophes. Elle n'existe, dit-il, que pour le petit nombre de ceux qui, étant à la fois et très-érudits et très*phUosophes, ont passé leur vie à en chercher les membres épars dans les monuments qui la contiennent (2). »
Cette conclusion sévère ne nous étonne pas et nous pensons que, dans l'œuvre de reconstitution qu'elle prépare, la philosophie doit se préoccuper d'abord de se définir elle-même et d'établir une distinction formelle entre la philosophie et la psychologie.
Il est évident que si la psychologie a pour mission de connaître le mot dans ses éléments constitutifs, dans ses procédés, dans sa nature, dans ses besoins, dans son essence, dans ses instruments, elle n'est plus une partie élémentaire de la philosophie, mais la science des sciences, la philosophie elle-même.
Il est indispensable qu'on s'entende d'abord sur ce sujet : ou bien la psychologie renferme toutes les notions que nous venons d'énumérer, d'après sa définition même, et, dans ce cas, elle est la philosophie tout entière ; ou bien elle n'est pas tout cela et, dès
(1) Th. JoufTroy, Mélanges philosophiques ^ p. 176. (i) Loc, ci/., p. 177.
lors, la définition qu'on en donne dit plus que ne renferme le défini. Les philosophes ne peuvent échapper à ce dilemme et, conune ils ne sauraient y répondre d'une manière satisfaisante, nous sommes obligé de faire nos réserves sur la légitimité de la psychologie en tant que science distincte de la physiologie.
Jouffroy lui-même nous fournit une preuve de la confusion re« grettable qui règne sur cette question. Après avoir dit que deux chosesseulementmanquent à la philosophie pour être une véritable science, « qu'on la connaisse et qu'on l'organise » , il indique pour arriver à ce résultat deux moyens : la méthode historique ou, en d'autres termes, « la traduction à l'intelligence du sens commun, les œuvres de la philosophie ancienne et moderne,» et la méthode psychologique consistant « à déterminer par l'observation tous les phénomènes de la nature morale et intellectuelle qui peuvent être saisis (1). »
Gomme l'avoue d'ailleurs Jouffroy, ces deux méthodes se complètent l'une l'autre, ou plutôt elles se résolvent, au fond, en une seule et même méthode ; car, apprécier les faits historiques de la philosophie par le moyen de la psychologie , c'est apprécier la philosophie par la philosophie, faire, en un mot, la critique de k philosophie avec un instrument qui « n'existe pas encore n de l'aveu de Jouffroy lui-même.
Évidemment la psychologie doit être définie autrement qu'elle ne l'a été, ou bien on doit la confondre avec la philosophie ellemême. Nous aurons bientôt une autre preuve de cette nécessité. Bien avant Jouffroy, Victor Cousin avait senti Timportance de la méthode historique, qui d'ailleurs convenait parfaitement à la nature de son génie : c'est elle qui nous a valu le plus beau monument de la philosophie de notre époque, l'histoire générale de la philosophie (â). Quant à la méthode psychologique, elle n'a
(i) Th. Jouffroy, Mélanget phUoiophiquUy p. 180.
(2) Victor Cousin affecUonnait particulièrement ce dernier livre, et avec raison, ajoute M. Paul Janet. Avant de partir pour ce dernier voya^je, dont il devait ne revenir que mort, 11 avait tiré de ce livre une huitième édition, et cependant, à peine arrivé 2Il Cannes, il en préparait déjà une neuvième. Il écrivit quelques pages nouvelles sur la Philosophie des Pères de l'Eglise, qui seront ajoutées à la prochaine édition, et^ assisté de son fidèle ami, M. Barthé» lemy Saini-Hilaire, il commença la révision des premiers chapitres. Le matiii môme de sa mort, il y travaillait encore, et sa leçon sur la Scolastique et sur
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pas eu la bonne fortune de sa rivale ou de sa sœur, comme on voudra. Victor Cousin s'était rattaché à la tradition dcMainedeBiran et de Descartes, et il eut Tidée de fonder la métaphysique sur la psychologie ; mais, en réalité, il s'occupa peu de cette dernière et il en donne les motifs vrais dans une lettre adressée à M. Paul Janet «.... Car, si à l'égard de la méthode psychologique et de la psychologie, je n'avais pas d'elTorts d'imagination à faire après MM. Royer-Collard et Maine de Biran, on me doit un peu de reconnaissance pour avoir maintenu cette méthode comme le point de départ, la règle et la mesure de toutes les autres parties de la philosophie. C'est là ce qui a fait une école française distincte de toutes les autres écoles européennes.... (J). »
On remarquera que Victor Cousin, dans cette lettre, considère la psychologie, la méthode psychologique, « comme le point de départ, la règle et la mesure de toutes les autres parties de la philosophie. » Évidemment ni pour Joujffroy, ni pour Victor Cousin, ni pour aucun philosophe, la psychologie n'est la science du moi, la science de cette unité, riche ou pauvre selon les individualités, et qui renferme le précieux dépôt des connaissances humaines ; la psychologie n'est pas cette science, car autrement elle serait la philosophie elle-même. Qu'est-elle alors? Victor Cousin nous l'a dit : le point de départ, la règle et la mesure de toutes les autres parties de la philosophie. Nous comprenons à présent ; un peu tard, mais à qui la faute ?
Ainsi donc la psychologie n'est pas la science du moi ; elle est la connaissance ontologique de ce moi et, selon les circonstances, la connaissance des facultés de l'être, la connaissance des lois qui président à l'activité de l'esprit humain. En d'autres termes, la psychologie est une création destinée à prendre la place d'un chapitre absent jusqu'ici dans les physiologies du système nerveux, le chapitre consacré aux fonctions cérébrales. Nous ne nous étonnons plus d'après cela que Jouifroy, en faisant la part de la physiologie et de la psychologie dans ce débat, ait eu l'audace de dire : « On aurait tort d'en conclure que la psycho-
Locke portent les traces de sa dernière correction (Paul Janet, Heînêê dês 0Mia;- MondeSf !•' février 1867).
(1) Bévue des Deux^Mondes^ !•' février 1867.
logie est la science de ce composé de matière et de forces diverses que le même nom iVhomme sert à distinguer des autres êtres organisés. Il y a dans ce composé deux choses distinctes : rhomme proprement dit et YanimaL La physiologie étudie l'animal, la psychologie Thomme, c'est-à-dire le principe dans lequel chacun de nous sent distinctement que sa personnalité est concentrée et qui est le principe intelligent. C'est là le moi, ou l'homme véritable, et c'est en ce sens seulement que la psychologie est la science de l'homme (1).» Notez que quelques lignes plus bas, JoufTroy ajoute que le principe intelligent est en même temps locomoteur, de telle sorte que, les physiologistes n'ont plus autre chose à faire qu'à contempler platoniquement les organes de ce pauvre animal.
Mais, à propos de physiologie comparée, aurons-nous au moins le droit d'étudier les facultés psychiques des animaux ? Sans doute, puisqu'on nous permet d'étudier ranimai.
La prétention de JoufTroy ne s'arrêtait pas à la connaissance de l'être psychique : il a essayé d'expliquer le sommeil, le rêve ; d'autres ont parlé de l'hallucination, de la folie; en un mot, les psychologues auraient été bien aises de se mettre aux lieu et place du physiologiste en ce qui concerne le cerveau. En agissant ainsi, en tenant absolument à s'emparer du cerveau de l'homme, les psychologues semblent vouloir se ménager un fort retranché, une sorte de Gibraltar dans le camp des physiologistes. De cette façon, semblent-ils dire, nous tenons la physiologie, et ses audacieuses investigations ne viendront pas troubler notre quiétude et saper les fondements de nos doctrines. Vaines précautions! Et de quel droit? Pensent-ils que le Créateur n'a inventé l'organe cérébral que pour trouver l'occasion de donner à l'homme une tête ovale et plus grosse que celle du gorille ? Les fonctions sont la justification des organes ; un organe sans fonction est une matière végétante quelconque, sans but, sans destinée aucune. Faut-il, pour plaire aux psychologues, nier le cerveau? Il y a dans la tête de l'homme deux grands problèmes à résoudre : un problème do physiologie d'abord, et ensuite, si l'on veut, un problème de philosophie, mais d'abord un proUème de physiologie. Les psy-
(1) Th. Jouffroy, MUangés phUoiophiquet, p. 191.
ÉD. FOURNIE. — Syst, nerv, 40
chologues sont libres de faire la physiologie du cerveau s'ils le peuvent, mais ils ont tort de faire de la psychologie là ou la logique, l'évidence nous disent qu'il faut faire de la physiologie.
Les philosophes n'ont d'autres moyens pour étudier le moi que de se regarder eux-mêmes par le sens intime^ par la conscience; mais savent-ils quel est cet instrument? Le connaissent-ils? Sont* ils bien sûrs qu'il ne les trompe pas ? Les astronomes qui étu* dient la voûte céleste connaissent les propriétés physiques de la lunette qu'ils emploient ; ils savent que l'image transmise par cet instrument n'est pas la reproduction exacte de l'image réelle et ils rectifient, par le jugement,la perception qui en résulte.
Pour se regarder lui*môme, l'homme se sert d'un instrument analogue à la lunette dont nous venons de parler. Les philosophes ne connaissent pas cet instrument, et ils ne peuvent le connaître que par la physiologie. Cette connaissance est la base de toute investigation psychique sérieuse. On s'en est bien passé jusqu'ici, dira-t*on. Oui, mais aussi la connaissance physiologique du moi est encore à trouver.
Certes, personne plus que nous n'apprécie l'importance de te philosophie ; mais précisément parce que nous savons ce qu'elle vaut et ce qu'elle peut, nous voudrions voir cesser cette sorte de malentendu qui existe entre elle et la physiologie. La philosophie est la science des principes, nous disait un jour un de nos phi« losophes les plus éminents. C'est incontestable ; mais voit-on les philosophes, sous prétexte de principe, s'immisoer dam les affaires de la chimie, do la physique, de l'astronomie au point de vouloir dicter les lois de leur progrès et de leur développement?
Dans ces temps reculés où les limites des sciences étaient à peine dessinées, dans ces temps où l'obscurité des esprits était ti grande, que le premier soin des penseurs dût consister à répandre quelque peu de lumière par un peu de philosophie, l'empresae* ment des philosophes à s'emparer de tout ce qui était connais* sance acquise ou à acquérir fut facile à satisfaire ; l'assimilation était possible alors ; mais aujourd'hui que, grâce à la division du travail, toutes les branches des connaissances humains ont pris un développement grandiose, il est impossible à la philosophie de s'immiscer à l'économie de chaque science. Tout ce qu'elle peut liiire, c'est d'observer la marche de l'esprit humain dans ces di-
ATTRIBUTS PSYCHOLOQIQOKS D£ LA FONCTTION-LANGAGE. m
vers départamenUi de constater les faits généraux et de formuler les principes qui guident chaque science, de manière à élever un monument qui soit en même temps les archives du passé et le phare de l'avenir,
La philosophie moderne ne fait pas autre chose, à une exception près : elle ne s'occupe pas des autres sciences, elle n'affiche au* cune prétention sur elles, mais il n'en est pas ainsi dès qu'il s'agit de physiologie. Sous prétexte qu'elle s'occupe de l'âme et des des* tinées générales de l'homme, il faut qu'elle ait un pied à terre à elle dans la physiologie, et naturellement elle a choisi le cerveau.
Un seul motif, jusqu'à présent, a autorisé cette prétention, et, avouons-le, il n'est pas k l'avantage de la physiologie. U est évident que si l'on eût connu la physiologie du cerveau comme on cx>nnait la physiologie du foie, par exemple, les philosophes n'auraient eu qu'à en accepter les faits, comme ils acceptent les faits des autres sciences, et ils seraient restés chez eux* Mais, suivant d'un œil intéressé les progrès de notre science, ils ont compris que la physiologie du cerveau n'était pas encore faite, bien loin de là, et, en attendant mieux, ils se sont emparés do la place vacante : à la place des fonctions cérébrales absentes, ib ont mis la psychologie. Telle est la situation. Elle ne durera pas» parce qu'elle n'est pas dans l'ordre normal des choses. Tôt ou tard la physiologie du cerveau sera faite et> ce jour-là, la philo* Sophie devra laisser la place qu'elle n'aurait pas dû prendre.
La prétention inconsidérée des philosophes à faire de la psychologie, là où la physiologie doit régner en souveraine, les a entraînés, par un penchant reconnu de notre nature, à s'occuper hnaAicoup trop de ce qu'ils ne savaient pas assez, et en agissant ainsi ils ont compromis non-«euloment la physiologie, mais la psychologie elle-môme. Sous prétexte de psychologiser, ils ont voulu expliquer le sommeil, les rêves, les hallucinations, la folie et bientôt, par l'invention de la faculté motrice, il n'est pas de question physiologique qu'ils ne fussent en mesure d'aborder. Où cela nous a-t-il conduit? à des opinions contradictoires. Mais les opinions ne font pas la science.
. Les philosophes sont évidemment impatients de connaître physiologiquement la base fondamentale de toute doctrine philosophique, c'est-à-dire ce qui sent et ce qui pense en nous; cette
impatience les a entraînés à formuler des hypothèses nécessaires, car l'esprit humain ne saurait progresser sans un point de départ, vrai ou faux ; mais ils ne doivent pas se méprendre sur la valeur et la portée de cette façon d'agir, et croire surtout qu'ils peuvent créer la physiologie par les seuls efforts de l'esprit replié sur lui-môme. Si les physiologistes n'ont pas pu satisfaire leur impatience, ce n'est ni l'incapacité ni le vouloir qu'ils doivent soupçonner chez eux ; les difficultés seules du sujet et la réserve prudente que commande la raison scientifique sont les véritables motifs que le physiologiste invoque.
Entraînés un peu trop loin par une réaction devenue nécessaire contre l'envahissement des hypothèses, les physiologistes ont peut-être négligé depuis soixante ans l'étude des phénomènes psychiques; ils ont fait plus : subissant en cela l'influence de Bichat, ils ont abandonné tous les problèmes de la pensée humaine aux métaphysiciens. On ne saurait les approuver : sous prétexte d'éviter l'éternel inconnu, ils ont privé la physiologie de son plus beau fleuron, et ils ont prononcé cet arrêt fatal, que l'édiflce de la science physiologique ne recevrait jamais son couronnement. Cet arrêt, heureusement, n'est pas irrévocable, et nous espérons que les physiologistes, un peu moins esclaves désormais des faits de l'expérience, comprendront l'importance, la nécessité de l'analyse physiologique, et ce jour-là, ils ne diront pas que l'âme doit être abandonnée aux métaphysiciens.
D'un autre côté, les philosophes, éclairés par les notions expérimentales d'une physiologie plus complète, ne dissiperont plus leurs efforts en bâtissant sur le sable mouvant des vues de Vesprit^ une science qui n'est pas la leur, et ils pourront se donner tout entiers à la reconstitution de la plus belle des sciences.
ARTICLE II