DE LA PENSEE
Pour éliminer toute cause de confusion, disons d'abord, UBô fois pour toutes, que par le moi perception nous entendons désigner toute impression 5en/{>, de quelque nature qu'elle soit : sensations, sentiments, besoins, passions (i). On ne doit pas oublier non plus
(1) Voir Bur la valeur de ces termes, p. 319 et siiiv.
que toute impression sentie, distinguée de toute autre, représente pour nous une acquisition cérébrale durable, c'est-à-dire une notion sensible ou intelligente. La reproduction d'une impression sentie dans le champ de la mémoire, représente ce que nous appelons une perception de souvenir. Cela posé, qu'est-ce que la pensée ?
Soit qu'en présence d'objets impressionnants, le moi compare entre elles les diverses perceptions qui viennent l'affecter, soit que, replié en lui-môme, le moi perçoive ce qui se passse en lui , dans les deux cas le mot pense. Mais qu'est-ce que le moi qui pense ? Le moi, nous venons de le dire, est ce quelque chose qui perçoit et l'impression des objets extérieurs et l'impression des phénomènes qui se passent en nous pendant la réflexion. Mais quelle est la puissance, quel est le principe qui, en nous, peut percevoir? Lai sensibilité seule en nous est susceptible d'être affectée par les impressions ; mais la sensibilité n'est autre chose que le principe de vie modifié par une cause impressionnante. Donc, le fwoi, en tant que sujet recevant les impressions provenant du dehors ou du dedans, n'est autre chose que le principe de vie lui-même.*
Soit que le principe de vie s'applique attentif aux impressions ou aux perceptions provenant dû dehors, soit qu'il s'applique aux impressions ou aux perceptions provenant du dedans, nous sentons qu'il ne se borne pas à subir des impressions ; nous senton*» qu'il agit.
Rien n'est plus juste; mais nous avons démontré (p. 512) que la sensibilité se présente sous deux modes, selon qu'elle est active ou passive : dans la pensée, en effet, elle est active ou passive, principe percevant ou principe agissant; l'un, d'ailleurs, ne va pas sans l'autre. Connaîtrions-nous la sensibilité sans son ac* iivitéf .
La sensibilité est donc tour à tour active ou passive, sujet ou objet. Quand elle est passive, nous connaissons bien les causes impressionnantes qu'elle subit : ce sont les impressions de toute nature, actuelles ou de souvenir, que nous avons énumcrécs en décrivant les divei*s excitants fonctionnels de la fonction cérébromotrice ; mais quand elle est sujet, quand elle est active, elle doit agir sur quelque chose, à moins qu'on admette, comme
font les psychologues^ qu'un principe peut agir sur luî-mônie.
Les psychologues peuvent se contenter de cette manière de voir facile et commode ; mais la physiologie est plus sévère, surtout quand il s'agit de la physiologie du cerveau.
Nous pourrions répondre que la sensibilité active, représentée par les éléments cellulo- impressionneurs, réveille d'abord l'activité d'autres éléments cellulo-împressionneurs pour évoquer la perception de notions de souvenir, susceptibles d'être comparées avec la perception qui l'affecte actuellement, et qu'elle provoqup ensuite l'activité des éléments cellulo-moteurs capables de fournir l'excitation nécessaire à un mouvement déterminé. Mais, pour plus de clarté, nous tiendrons un autre langage :
La sensibilité active ne peut agir que sur les matériaux qui sont à sa disposition, c'est évident. Quels sont ces matériaux?
Sont-ce les notions acquises, sensibles ou intelligentes? S'il en est ainsi, comment la sensibilité, principe immatériel, insaisissable » peut-elle agir sur elles ?
La chose serait difficile à expliquer si nous admettions avec les psychologues que le principe agit sur le principe ; mais ce n'est pas ainsi que nous avons expliqué (p. 313) le classement des acquisitions cérébrales. Nous avons montré là que toute notion est représentée in posse dans la modalité d'une cellule de la périphérie corticale ; nous avons montré que toutes les cellules sont unies entre elles h la faveur de prolongements qui permettent le réveil réciproque de leur activité ; nous avons montré enfin que ces cellules sont unies par des fibres aux couches optiques qui représentent le centre de perception, de telle façon que, lorsqu'une cellule do la périphérie corticale est mise en activité, elle peut réveiller, à son tour, l'activité à\i centre percevant et fournir ainsi une perception de souvenir. Ce mécanisme nous explique pourquoi le centre de perception n'est pas envahi atout instant par les perceptions de souvenir ; il nous feit connaître, en môme temps, le procédé que nous employons pour évoquer une à une, et dans un ordre parfait, toutes les perceptions de souvenir que nous désirons.
La sensibilité active, représentée par l'ensemble des éléments cellulo-iraprcssionneurs, est disséminée également partout, mais comme elle n'est sensibilité que lorsqu'une cause impressionnante
vient imprimer aux cellules vivanteê une modalité particulière, elle semble se concentrer tout entière sur la perception qui provient de cette modalité. En d'autres termes, nous né sentons distinctement qu'une perception à la fois; mais comme les cellules sont unies entre elles et qu'elle peuvent réveiller réciproquement leur activité, la sensibilité peut, elle aussi, se montrer, successivement sous divers modes, couleur j odeur, saveur^ etc. etc., selon la modalité spéciale de la cellule qui entre en activité. 11 y a, dans ce réveil successif, une sorte d'entraînement fatal ; mais si on y regarde de près, on y trouve également un ordre admirable. Pour comprendre cet ordre, il faut se rappeler la démonstration que nous avons donnée du classement organi-< que de toutes les acquisitions cérébrales. Il résulte, en efïbt, de ce que nous avons dit, que les notions se groupent selon certaines lois organiques, et que leur réveil dans le champ de la mémoire se fhit dans le même ordre et selon les mômes lois (p. 338).
Ainsi donc la sensibilité, réveillée par une impression quelconque, devient active et, grâce au mécanisme que nous venons d'indiquer, elle peut à son tour se réveiller elle-même et se sentir successivement sous la forme des diverses notions sensibles ou intelligentes qui sont représentées m possêj par les modalités des cellules disséminées à la périphérie corticale du cerveau.
Mais, dira-t>-on, si ce réveil successif est nécessaire, organisé d'avance, où mettrez-vous la spontanéité, l'activité directrice de la sensibilité ? Pour apprécier judicieusement notre réponse, il faut se déftiire de la tendance qu'on pourrait avoir à personnifier le principe sensible, à le considérer comme un chef doné d'activité. La sensibilité active ou passive est la môme dans tous les éléments cellulo-impressionneurs; mais selon que le mouvement impressionneur est plus ou moins fort, plus ou moins faible, la modalité de la cellule qu'il réveille se manifeste avec plus ou moins d'énergie, plus ou moins de faiblesse et par conséquent, la sensibilité peut être affectée d'une manière plus ou moins éner* gique plus ou moins faible. C'est ce degré d'énergie variable qui fait que la sensibilité se repose plus ou moins longtemps sur les perceptions successives, et qui fait qu'elle semble diriger leur évocation dans le souvenir alors qu'en réalité elle est l'esclave du
63â PRINCIPE DES DËTKRM1NATJ0N8 D£ L'HOMME.
mouvement dynamique des cellules cérébrales (1). La sensibilité est également présente sous forme de principe de vie dans tous les centres de perception ; mais sous forme de sensibilité distincte elle ne peut Ôtre que dans un seul centre à la fois. Nous avons expliqué (p. 250) la possibilité de percevoir simultanément plusieurs impressions : indistinctement, oui ; mais non distinctement.
Les perceptions actuelles ou de souvenir, ou autrement dit les notions sensibles ou intelligentes, réveillées dans la mémoire, sont-elles les seuls éléments de la pensée ? Sont-elles les seuls matériaux sur lesquels puisse agir la sensibilité active? Assurément, non. Si, pour penser, Thomme n'avait d'autre ressource que d'évoquer une à une dans le cbamp de la mémoire les perceptions distinctes et classées à la péréphérie corticale, la pensée serait peu de chose, elle serait réduite à une sorte d*imaginaiion sensible^ véritable lanterne magique incapable de se prêter aux opérations habituelles de l'esprit humain ; il lui manquerait, en un mot, le mouvement et la rapidité nécessaires à son évolution.
Quels sont donc les autres matériaux de la pensée ?
On a déjà répondu : l'idée. Oui, sans doute; mais ici encore on est loin de s'entendre. Qu'est-ce que l'idée? Si nous voulions passer en revue les significations diverses qui ont été données au mot idée depuis Platon jusqu'à Descartes et jusqu'à nous, nous ferions preuve d'érudition, car cette signification est le fondement ou la conséquence des systèmes innombrables de philosophie : Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz, Locke, Malebranche, Port-Royal, Kant, Gondillac ont eu leur système et aussi une opinion particulière sur la nature et l'origine de l'idée. « La plupart des philosophes modernes, dit Gamier, donnent le nom d*idée à tous les actes intellectuels, c'est-à-dire aux perceptions aussi bien qu'aux conceptions et aux croyances. C'est suivant cette acception générale qu'ils divisent les faits intellectuels : i« en idées simples ou complexes; 2<» en idées particulières, singulières ou générales (2). » Nous ne pouvons pas nous laisser aller à une critique générale qui nous entraînerait beaucoup trop loin et,
(1) Nous croyons devoir faire remarquer que nous parlons seulement du réveil des divci*ses notions sensibles ou inlolligenlcs et nullement do la wtisation^signe,
(2) Ad. Oarnior, Trailé des facultés de Vâme, 1. 1, p. 805.
disons-le, sans profit pour le sujet qui nous occupe. Bornons-nous à dire que le mot idée est pris habituellement dans un sens trèsvague, mal défini quant à sa nature philosophique, mais qu'en général on s'entend pour le considérer comme un acte intellectuel ou comme un élément de la pensée. Nous devons indiquer ici d'une manière précise la nature essentielle, physiologique, de cet élément.
Peut-on dire que les perceptions simples, provenant du mouvement impressionneur, transmis au cerveau par les différents ordres de nerfs, soient des idées? Non : une perception simple est une modification passagère du pi*incipe de vie et pas autre chose.
Peut-on dire que les perceptions simples, distinctes^ et classées à la périphérie corticale du cerveau sous les noms de notions sensibles et intelligentes y sont des idées? Oui et non. Oui, parce que les notions ne sont pas la réalité impressionnante, mais une représentation sous forme de modalité cellulaire de ce que notre esprit attentif (la sensibilité) a saisi de particulier dans les causes impressionnantes. La notion représente, non une image de la réalité, mais ce que notre esprit a pu en saisir d'une manière distincte. C'est ce tout, distinct, limité, défini, qu'on peut, à la rigueur, désigner sous le nom d'idée, car, en vérité, il représente une acquisition durable de notre esprit à l'occasion des sources impressionnantes : distinguer une cause impressionnante de toute autre, c'est avoir une idée de cette cause. Non, parce que réveiller une notion sensible ou intelligente dans le souvenir] n'est pas penser. L'homme qui penserait ainsi serait assimilable au machiniste qui fait passer successivement devant nos yeux une série d'images; penser ainsi, c'est tout simplement se souvenir et se souvenir n'est pas penser.
Cependant les notions qui nous occupent font partie de la pensée ; il faut bien que la sensibilité exerce son activité sur quelque chose et ce quelque chose ne peut être que les notions acquises. Rien n'est (plus juste. Les notions sont une partie de l'idée, elles en sont le fond, si je puis ainsi dire, mais pour être réellement un élément de la pensée, elles doivent être quelque chose de plus que des phénomènes de mémoire. La pensée est un acte soumis, dans son accomplissement, à une certaine durée physiologique ; il faut donc que le» éléments dont
634 PRINCIPE DES DÉTERMINATtONS DE L'HOMME.
elle se sert soient mobiles, maniables et nullement une chofto stable comme sont les images que nous pouvons successivement évoquer dans le champ de la mémoire. Ce qui manque aux notions pour être des idées complètes, c'est précisément cette mobilité nécessaire à l'évolution de la pensée. Comment l'acquièrent-elle»? Lorsqu'une perception a été distinguée de toute autre et qu'elle a été classée sous forme de modalité à la périphérie corticale du cerveau, l'homme, obéissant à son instinct, provoque certains mouvements dont il associe l'exécution au souvenir de la notion acquise ; ces mouvements aboutissent à un résultat sensible, son ou image, de façon que la notion acquise qui représentait une partie définie des causes impressionnantes extérieures redevient, grâce au mouvement provoqué qui la représente, cause impressionnante extérieure, capable par conséquent, d'impressionner de nouveau le centre de perception. Mais, dans les deux cas, la cause impressionnante n'est pas la même : dans le premier, cette cause se présentait directement à l'esprit qui en prenait et en retenait ce qu'il pouvait ; et, dans le second, cette même cause impressionnante est représentée, par ce que l'esprit a saisi en elle et, de plus, par ce que l'esprit lui a ajouté de son propre fonds à lui, c'est-à-dire la distinction qu'il a établie entre cette cause et d'autres causes.
Ainsi donc le résultat sensible du mouvement de nos organes, destiné à représenter une notion acquise, représente un peu plus que les causes impressionnantes qui ont donné naissance à la notion : il représente, en mt^me temps, une certaine activité de notre esprit à l'occasion d'une perception. C'est ainsi qu'à propos d'une notion l'esprit extériorise ses propres actes en représentant la notion par le signe-langage.
Le sîgne-langage, associé à toutes les notions déjà classées, donne à ces dernières le mouvement et la vie. En effet, l'exécution du mouventent'Signe est si bien liée à la notion, que, peu à peu, le mouvement et la notion s'appellent l'un l'autre et Unissent bientôt par se confondre en une seule et même réalité ; dès lors, la notion n'est plus un phénomène possible de mémoire, c'est un mouvement et c'est l'accomplissement tacite de ce mouvement, dans les opérations de la peasée, qui nous donne le sentiment de l'activité psychique. Dans ces conditions seulement, la
notion est une idée complète, parce qu'elle est réellement 1*616ment mobile de la pensée. Si Ton sentait la n6ccssit6 de plus amples développements sur ce sujet, on n'aurait qu'à lire ce que nous avons dit touchant les relations de l'idée avec les signes du langage (p. 29î).
Mais, dira-t-on, tout en saisissant l'importance et la n6ccssité de l'association du signe-langage h la notion, pour la formation de l'idée complète, nous ne voyons pas là l'origine et la formation des idées purement intellectuelles, car vous n'avez parlé jusqu'à présent que de notions sensibles ou intelligentes, provenant du mouvement impresslonneur transmis parles nerfs. C'est vrai. Les idées dont nous venons de parler sont ce que nous désignon5\ sous le nom û'idées sensibles pour rappeler leur origine; il en est d'autres que nous désignons sous le nom d'idées intelligentes pour indiquer également leur origine, parce que réellement elles résultent de l'activité propre de l'intelligence. Expliquons-nous.
Lorsque l'intelligence compare entre elles, à la faveur des signes du langage, les diverses notions acquises, elle retire de cette comparaison quelque chose qui n'est pas un objet impressionnant semblable aux causes impressionnantes que nous avons vues donner naissance aux notions sensibles et aux notions intelligentes; ce quelque chose, inaccessible à nos sens spéciaux, est susceptible néanmoins d'tHre perçu parle moi, et nous désignons celte perception sous le nom de vue de l'esprit : la grandeur, le beau, le vrai, l'inflni. Dieu. Les vues de tesprit sont des causes impressionnantes qui correspondent, en tant qu'éléments de la pensée, aux notions sensibles et intelligentes (elles no diffèrent do ces dernières que par leur origine) ; elles représentent comme elles des idées incomplètes, de simples vues de l'esprit, tant qu'elles ne sont pas formulées par les signes du langage. Nous dirons plus : les vues de l'esprit n'ont réellement une valeur que lorsque! les signes du langage leur ont donné une forme sensible et une indi\idualité réelle, distinctes des autres vues de Tespril.
Les vues de Vesprit, formulées par le signe langage, représentent Vidée mtettectuelle et constituent, sous cette forme, le troisième élément de la pensée.
Les vues de tesprity résulUmt de la comparaison des notions sensibles ou intelligentes, sont le second degré dans la hiérarchie
des idées. Le troisième degré est représenté par les vues de Fesprit qui résultent de la comparaison entre elles d'autres vues de l'esprit représentées déjà par les signes du langage. D*oû il résulte qu'on peut suivre pas à pas le degré d'élévation d'une idée selon qu'elle s'éloigne plus ou moins, dans sa formation, des idées sensibles ; en d'autres termes, selon qu'elle est le résultat d'une vue de l'esprit, s'élevant au-dessus d'une idée sensible, au premier, au second ou au troisième degré.
La connaissance du mécanisme physiologique qui préside à la formation des idées, nous permet de remonter facilement à l'origine de toutes nos idées, et nous arrivons ainsi à constater ce fait absolument vrai : que toutes les idées sensibles ou intelligentes puisent leur origine dans le mouvement impressionneur transmis au cerveau par les différents ordres de nerfs. En effet, les premières opérations de l'esprit ont nécessairement porté sur les notions sensibles ou intelligentes ; ces opérations représentent le premier anneau de la chaîne des idées, et cet anneau, on ne peut le faire disparaître sans faire disparaître en même temps l'édifice intellectuel lui-môme. Ceci nous amène à dire un mot touchant les idées innées de Descartes.
On s'est mépris souvent, Locke le premier, sur la véritable signification que Descaries attribuait aux idées innées. « Je n'ai jamais écrit ou jugé, dit Descartes, que l'esprit eût besoin d'idées innées qui fussent quelque chose de différent de la faculté de penser. Mais comme je remarquais qu'il y avait en moi certaines pensées qui ne provenaient pas des objets extérieurs, comme les idées adventices, ni de la détermination de ma volonté, comme les idées factices, mais de la seule faculté de penser qui est en moi, pour distinguer les idées ou notions, qui sont les formes de ces pensées, d'avec les idées adventices ou factices, je les ai appelées innées dans le sens où nous disons que la générosité est innée à certaines familles, et à certaines autres telles maladies, comme la goutte ou la pierre, non pas que les enfants de ces familles souffrent de ces maladies dans le sein de leur mère, mais parce qu'ils naissent avec une certaine disposition ou faculté de les contracter (1). »
(i) Œuvres philosophiques, t. II, p. 104. Edit. A. (Inmipr.
Les idées innées, telles que Descartes les comprenait, existent évidemment : chacun de nos organes, chacune de nos fonctions ont été créés en vue d'une destinée particulière ; certains organes remplissent et atteignent pleinement cette destinée, ce sont les organes et les fonctions de nutrition ; d'autres, les organes de la vie de relation, et en particulier le cerveau, donnent plus ou moins les possibiiiiés dont ils ont été doués en vue de leur destinée physiologique, parce que ces possibilités ne peuvent se développer qu'à la faveur du travail de l'esprit ; mais les possibilités n'en existent pas moins. Telles sont les idées innées de Descartes. On ne saurait assurément rien objecter à cette manière de voir essentiellement physiologique et vraie.
Si on a bien saisi le sens de notre pensée touchant la nature et la formation des idées, on peut s'assurer, d'après ce qui précède, que les idées innées de Descartes ne sont autre chose que nos idées intelligentes : les unes et les autres correspondent à une même réalité. Le grand métaphysicien avait senti la vérité, mais il n'avait pu ni la démontrer, ni remonter à sa véritable source, ce qui fait que le problème de l'origine et de la formation des idées n'était pas encore résolu, car en cette matière, les vérités non démontrées équivalent simplement à des vues de P esprit, non à des idées représentant des preuves.
Leibnitz se rapproche beaucoup de Descartes touchant l'innéité des idées : a L'âme, dit-il, n'est pas une tabula rasa, mais une pierre de marbre qui a des veines formant certaines figures qu'il faut découvrir par le travail (1). »
D'après notre démonstration : Vidée est un produit de l'intelligence constitué par une perception distinguée de toute autre; mais, considérée comme élément de la pensée, elle n'est complète que lorsqu'un rapport significatif a été établi entre ce produit et des mouvements déterminés par notre intelligence et exécutés par nos organes : ce sont les mouvementS'Signes,
Les matériaux sur lesquels la sensibilité exerce son activité ' dans l'évolution de la pensée peuvent être divisés en deux groupes :
1« Les notions sensibles et intelligentes ;
(1) Si>uveaux Essais, p. 196. Ëdit. Ërdmann.
638 PRINCIPE DES DÉTERMINÀTiONS DB L'HOliMCi.
â^* Les idées sensibles et iatelligentes.
Le premier groupe fournit les éléments de Tidée ; cependant il arrive souvent que, durant les opérations de la pensée, les notion» sont évoquées dans le champ de la mémoire à titre seulement de notions. Dans ces circonstances, la pensée évolue dans le sens de l'imagination* Nous verrons bientôt en quoi cette dernière con* siste. Le second groupe fournit le véritable élément de la pensée : ridée, en effet, constituée comme nous Tavons dit, est la condition indispensable de toute activité psychique :en même temps qu'elle est élément, elle est mouvement, et elle forme ainsi un tout complet, tant au point de vue de la connaissance qu'à oelui de Tactivité. L'idée emprunte cette précieuse prérogative à l'as» sociation de la notion avec le signe-langage.
Il ne suffit pas d'avoir indiqué les éléments de la pensée pour définir exactement ce que c'est que penser. Nous compléterons notre démonstration en montrant le mécanisme qui met en jeu les éléments dont nous venons de parler.
Les notions sensibles et intelligentes représentent, comme nous l'avons exposé (p. 384), la matière fonctionnelle de la fonction cérébro-motrice. Or, sous l'influence de l'excitant fonctionnel (impression sentie), cette matière entre en activité, certain» groupes de notions sont transformées en perceptions de souvenir que la sensibilité tàte, apprécie, avant de provoquer les mouvements fonctionnels. Dans certains moments, la pensée n'est pas autre chose : c'est l'évocation, sous l'influence de l'excitant fonc* tionnel du cerveau, des diverses notions acquises, dans le champ de la mémoire. Ceci est le cas le plus simple, et il est constitué évidemment par la fonction cérébro-motrice concentrant son activité en elle-même.
Dans d'autres moments, la sensibilité s'exerce sur les notions sensibles ou intelligentes représentées par les mouvements-signes ; ici la pensée n'est autre chose que la fonction-langage s'exerçant iacilement sous l'influence de son excitant fonctionnel.
En général, les deux modes de penser que nous venons de signa* 1er se produisent alternativement : tantôt, en effet, Vattention se repose sur une ou plusieurs notions sensibles ou intelligentes ; tantôt, au contraire, laréflexinn compare, passe en revue les différentes idées que les signes du langage représentent.
ATTRIBUTS PSYGH0L0(»QIIB8 D£ LA FONCTIQN^UNGAGE. 639
MaiSy dira-l-on, par quel procédé la sensibilité se repose-t-elle tantôt sur une notion, tantôt sur une idée? A la faveur de quel mécanisme peut-on expliquer cette course rapide ot capricieuse à travers les divers centres de perception?
Pour apprécier judicieusement cette question, il faut d'abord se garder de personnifier la sensibilité et de la considérer comme une entité douée de mouvement. Non, la sensibilité, ou autrement dit le principe de vie, est également répandue dans tous les éléments cellulo-impressionneurs ; ce principe ne devient sensibilité qu'en présence d'une cause impressionnante. Or les causes impressionnantes agissent isolément sur un groupe de cellules et de telle façon que les modalités des cellules cérébrales, représentant les notions acquises, ne se réveillent que successivement. Il résulte de ce réveil successif, que nous sentons les perceptions de souvenir les unes après les autres, et que nous avons le senti* ment que la sensibilité agii et se meut d'un centre à l'autre. Ce sentiment nous trompe : la sensibilité est active quand elle provoque des mouvements, mais elle ne se meut pas. Gomment pourrait-elle se mouvoir d'ailleurs, puisqu'elle est partout en puissance? Si nous la sentons tantôt odeur, tantôt saveur, tantôt idée de forme, tantôt idée de grandeur ou d'infini, tantôt idée de Dieu, etc., c'est que les modalités des cellules, grâce aux fibres unissantes, se réveillent réciproquement et nous procurent les divers sentiments qu'elles représentent, en allant provoquer l'ao tivité du centre de perception dans les couches optiques.
Il y a d'ailleurs, dans l'évolution naturelle de la pensée humaine, une direction normale et déterminée par le classement organique de toutes les notions. Servi par les signes du langage, l'homme pput lutter contre cette fatalité organique ; mais il en subit l'influence et c'est ce qui explique pourquoi le développement de U pensée chez nous tous suit une voie «^ peu près identique.
Pour imprimer plus facilement dans l'esprit du lecteur le mécanisme de la pensée humaine, tel que nous venons de l'exposer, nous en résumerons les faits principaux :
D'une manière générale, penser, c'est réveiller au moyen des signes du langage, reproduits subjectivement, une série de no« tions déjà classées, pour les comparer soit entre elles, soit à dea perceptions actuelles ou de souvenir. Le résultat de ce travail est
640 PniNaPE DES DETERMINATIONS DE L*HOMME.
une révision utile du classement général de nos connaissances ou l'acquisition d'une notion nouvelle.
Dans les actes de la pensée, quel est le rôle de la matière fonctionnelle ? quel est le rôle des signes du langage ? C'est ce que nous allons examiner.
La matière fonctionnelle cérébro-motrice de l'homme est composée de notions sensibles et de notions intelligentes, organiquement représentées par les modalités diverses des cellules corticales du cerveau. Ces notions, résultant de la distinction établie par l'intelligence entre des perceptions de nature différente, ont pu être acquises et classées sans le secours des signes du langage (excepté, bien entendu, les notions qui résulteront plus tard de la comparaison des signes entre eux) ; par conséquent, le fond même de la pensée, ce qu'on pourrait appeler les vues de l'esprii^ est indépendant des signes du langage et c'est bien en vertu d'une aptitude propre que le cerveau acquiert et classe aussi bien les notions sensibles que les notions intelligentes ; nous voulons dire par là que les signes du langage ne font pas la pensée, et que l'élément de cette dernière existait avant leur invention.
Mais si la matière fonctionnelle cérébro-motrice n'était pas aidée par les signes du langage, pourrait-elle agir, c'est-à-dire reproduire dans le champ de la mémoire les diverses notions dont elle est composée pour les comparer entre elles, les analyser, les compléter ? Sans nul doute ; mais ce ne serait plus penser. Le mot pensée comporte avec lui l'idée d'un mouvement, d'un acte accompli selon une certaine rapidité physiologique. Or, si la matière fonctionnelle en était réduite à reproduire dans le champ de la mémoire toutes les notions dont elle est composée, elle ne pourrait le faire que par un procédé : par la représentation successive de ces notions dans le centre de perception, procédé long, fastidieux, grossier, et selon lequel l'évolution rapide de la pensée deviendrait à peu près impossible.
Si les signes du langage ne font pas la pensée, ils lui sont indispensables. Ces signes, constitués par des actes voulus, donnent le mouvement et la vie aux notions qu'ils représentent, et c'est grâce à ce mouvement, si convenablement rapide, que la matière fonctionnelle cérébro-motrice peut manifester ses mer^^eilleuses aptitudes : c'est par ces mouvements qu'elle a conscience de sa
propre activité, car sentir qu'on sent n'est pas avoir conscience de son activité si, en même temps, par des signes convenus, on ne peut se dire à soi-même ou aux autres la manière dont on a été modifié par une impression; c'est par ces mouvements enfin qu'elle se donne une place distincte et définie au milieu de ce qui est et de ce qui vit. Le mot n'est réellement le moi qu'après la définition du sentiment de ^individualité par les signes du langage.
D'après ce qui précède, le rôle de la matière fonctionnelle cérébro-motrice et celui de la fonction-langage dans l'évolution de la pensée peuvent être définis en deux mots H** la matière fonctionnelle cérébro-motrice fournit à la pensée son aliment ; 2° la fonction-langage lui fournit le mouvement indispensable à ses opérations.
En conséquence, nous pouvons définir la pensée ainsi qu'il suit :
Penser, c*est réveiller ^ au moyen des sigfies du langage reproduits subjectivement y une série de notions déjà classées pour les comparer soit entre elles^ soit à des notions actuelles. Le résultat de ce travail est une révision utile du classement général de nos connaissances ou Vacquisition dune notion nouvelle.
§ L — DE l'imagination.
L'absence de notions physiologiques suffisantes se fait sentir dans toutes les conceptions psychologiques ; mais tout particulièrement dans ce qu'on appelle l'imagination.
Buflon, par exemple, accorde de l'imagination aux animaux :
Il y a, dit-il^ une autre imagination, un autre principe qui dépend des organes corporels, et qui nous est commun avec les animaux : c'est cette action tumultueuse et forcée qui s'exécute au dedans de nous-mêmes par les objets analogues ou contraires à nos appétits; c'est cette impression vive et profonde des images de ces objets^ qui, malgré nous, se renouvelle à tout instant, et nous contraint d'agir comme les animaux, sans réflexion, sans délibération : cette représentation des objels, plus active encore que leur présence, exagère tout, fortifie tout. Cette imagination est Tennemie de notre àme ; c'est la source de Tillusion, la mère des passions qui nous maîtrisent, etc., etc. (i).
(1) BufTon, Discours sur la nature des animaux, t. III» p. 18.
ÉD. FOURiuÉ. — Syst. nerv. 4 1
Il est évident que Vimaginaiion dont parle Buffbn n'est autre chose qu'un phénomène de mémoire, réveillé par les divers sentiments de besoin et se manifestant, plus ou moins, avec les apparences de la passion. De ce que, dans quelques circonstances, le souvenir, parfois très- vif, des choses qui nous ont impressionnés est réveillé par une cause quelconque, on ne peut pas dire que Vimagination soit en jeu. Pour éviter la confusion dans un sujet aussi difQcile, il faut préciser la signification des mots et ne les appliquer qu'aux choses qu'ils représentent. L'animal se souvient; en se souvenant il est impressionné agréablement ou désagréablement, et il agit en conséquence ; mais il n'imagine pas.
Avec le bon sens et la sagesse qui caractérisent ses œuvres, Bossuet a critiqué très-judicieusement, avant qu'elle fût formulée, la manière de voir de BufTon touchant l'imagination, et s'il n'a pas donné de cette dernière une définition formelle, il a du moins pensé qu'il comprenait ce qu'il fallait en entendre.
Le cerveau, dit Bossuet, ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer, à peu près comme sur la cire, des marques fiies et durables, qui servent à rappeler les objets, et donnent lieu au souvenir.
On peut aisément comprendre que les coups qui viennent ensemble par divers sens, portent à peu près au même endroit du cerveau, ce qui fait que divers objets n'en font qu'un seul quand ils viennent dans le même
temps.
Taurai, par exemple, rencontré un lion en passant par les déserts de Libye, et j'en aurai vu Taffreusc figure ; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible ; j'aurai sentie si vous voulez, quelque atteinte de ses grifies^ dont une main sccourable m'aura arraché. U se fait dans mon cerveau, par ces trois sens divers, trois fortes impressions de ce que c'est qu'un lion ; mais, parce que ces Irois impressions, qui viennent à peu près ensemble, ont porté au môme endroit, une seule remuera le tout , et ainsi il arrivera qu'au seul aspect du lion, à la seule ouïe de son cri, ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.
Et cela ne s'étend pas seulement à tout Taiiimal, mais encore au lieu où j'ai été frappé la première fois d'un objet si effroyable. Je ne re verrai jamais le vallon désert où j'en aurai fait la rencontre sans qu'il me prenne quelque émotion, ou même quelque frayeur. Ainsi, de tout ce qui frappe en môme temps les sens^ il ne s'en compose qu'un seul objet, qui fait son impression dans le môme endroit du cerveau, et y a son caractère . particulirr. Et c'est pour([uoi, eu passant, il ne faut (kis s'tHonncr si un ehat, frappô d'un bâton au bruit d'un jjrelot qui y était attaché, est ému
après par le grelot seul qui a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau (i).
Bossuct avait le pressentiment de ce que nous appelons notion acquise, représentée par une modalité des cellules ; pour lui, la modalité était quelque chose comme une empreinte sur la cire. Mais ce qui nous frappe, dans ce passage, c'est la justesse avec laquelle Bossuet apprécie les actes des animaux, toujours inspirés et dirigés par des associations de sensations, comme nous l'avons démontré plus haut. Or les sensations associées, réveillées dans le souvenir, ne sont que des phénomènes de mémoire, et des phénomènes de mémoire de l'être sensible; par conséquent, on a tort d'appeler cela de l'imagination : à chaque phénomène son nom particulier.
Un peu plus loin, Bossuet nous prouve qu'il avait une idée vague de ce que nous avons appelé classement organique des impressions senties, a Ce qui fait, ditril, qu'il y a pourtant quelque chose dans ces pensées, c'est que les marques des objets gardent un certain ordre dans le cerveau (2). »
Pour Bossuet, l'imagination était une manière de penser s'exeN çant spécialement sur les perceptions de souvenir ; il ne le dit pas d'une manière formelle, mais on .comprend qu'il le pensait. C'est pourquoi il s'est bien gardé de donner de Y imagination aux animaux.
• Quiconque connaît les idées de Descartes sur la mécanique des animaux ne sera point étonné que ce grand penseur ait réservé Y imagination pour l'homme; il l'appelle /an^ai5t> ou imagination. Descartes ne connaissait qu'une seule faculté intellectuelle, et il lui donnait des noms divers selon ses diverses applications. C'est ainsi que :
Si elle s'applique, dit-il^ à rimagination et au seusus communis, on dit qu'elle voit et touche ; si elle s'applique à Timagination seule, on dit qu'elle se souvient ; si elle s'applique à Timagination pour former de nouvelles figures, on dit qu'elle imagine ; si enfin elle agit par elle-même^ on dit qu^elle connaît, inlelligH (3).
(i) Bossuet, Œuvra complètes, t. IV, p. 46.
• (2) Loc. cil., p. 46.
(3} Œuvres philosophiques, 6dit. Ad. Qoriiier. Dans Traité des facultés de Vdm€, par Ad. Garaier, t. III, p. 233.
Ces quelques mots de Descartes sur le principe intelligent sont une véritable révélation du génie, et Ton croirait difficilement qu'on ait pu chercher la vérité ailleurs, si en même temps on ne constatait pas que la physiologie, encore au berceau, était alors incapable de donner de ces grandes vérités une démonstration formelle. Ces vues si grandes et si simples n'ont pas été acceptées ; on a trouvé qu'une seule faculté était insuffisante, et on a répandu de nouveau la confusion sur ce sujet en inventant des facultés nouvelles.
Dans un livre que M. Paul Janet considère à bon droit comme « le seul monument de la science psychologique de notre temps», Adolphe Garnier n'adopte pas les vues de Descartes et, dans sa critique, il montre d'une manière évidente la crainte exagérée qui domine les spiritualistes de voir porter atteinte à l'immatérialité des facultés ; il craint que si l'on accorde avec Descartes que « la faculté de sentir et d'imaginer n'appartient à l'âme qu'en tant qu'elle est jointe au corps » on ne soit entraîné par cette concession à accorder aussi que l'entendement est un « composé de parties ».
Cette crainte ne nous paraît pas fondée : les spiritualistes compromettent leur cause en voulant un peu trop ; ils doivent, ce nous semble, se résigner à ne voir dans le corps de l'homme qu'un seul principe immatériel, le principe dévie devenant sensibilité active ou passive sous V influence des causes impressionnantes ; s'ils ne le font pas, ils entretiendront, par la lutte, une confusion regrettable sur le sujet qui nous occupe.
Cependant Adolphe Garnier n'a pas pu s'empêcher, tout en prononçant à peine le nom d'imagination y de classer les phénomènes qui la représentent parmi les facultés intellectuelles, qu'il désigne sous le nom do conceptions idéales en les distinguant, nous nous demandons pourquoi, des conceptions de mémoire ou réminiscences. La mémoire est la mémoire, et l'imagination est l'imagination. Ces mots ne sont pjis synonymes, et nous savons très-bien qu'ils ont été inventés pour exprimer des choses différentes ; mais précisément, pour ces motifs, nous ne comprenons pas qu'on désigne ici la mémoire sous le nom de conception, car l'homme qui se souvient ne conçoit pas : il se souvient. Quant à l'expression conception idéale, elle ne nous convient pas davantage. Nous con-
cevons qu'on désigne sous ce nom les conceptions de rintelligence, comparant entre elles des idées' et retirant de cette comparaison un résultat qui est une idée nouvelle ; mais nous ne concevons pas que Ton désigne sous le même nom l'opération de l'intelligence, qui consiste à tracer dans le champ de la mémoire une statue, une peinture, une forme enfin. Cette opération est une création et non une conception ; mais dans cette création, l'intelligence n'a pas tout tiré de son propre fonds : elle n'a pas créé ex nihilo ; sa création ne ressemble à rien de ce qu'elle a perçu antérieurement. Oui, mais les éléments de cette création elle les a demandés à sa mémoire\ c'est avec ces éléments qu'elle a créé un tout nouveau^ c'est avec eux enfin qu'elle a imaginé.
L'imagination, en effet, et c'est un mot qu'il faut garder avec sa signification précise, n'est pas une faculté spéciale du cerveau : c'est un mode spécial de penser. On pense avec imagination lorsque, sans se préoccuper de réviser le classement général des connaissances ou d'acquérir une notion nouvelle, on laisse la pensée libre d'évoquer dans le champ de la mémoire, soit des notions sensibles ou intelligentes, soit des idées, et d'établir entre ces divers éléments des rapports artificiels dcâtinés à leur donner un semblant de succession logique. En imaginant, la pensée s'exerce non au point de vue du développement de l'esprit, mais au point de vue de son propre agrément.
D'après cette définition, et d'après la nature des acquisitions cerébrales,il y a deux sortes d'imagination : l'une consiste à réaliser l'idéal du beau, du laid ou du bizarre dans les œuvres artistiques; l'autre consiste à réaliser l'idéal du beau, du laid ou du bizarre dans les œuvres littéraires. Ces deux manières d'imaginer correspondent aux deux éléments fondamentaux de la pensée : aux notions et aux idées. Dans les deux cas, l'imagination conserve son caractère essentiel qui est de créer. Cette création n'est possible, qu'on ne l'oublie pas, qu'avec l'aide des éléments, sensations ou idées, que l'homme a déjà accumulés dans sa mémoire. C'est pourquoi l'imagination ne peut être séparée de la mémoire dans l'analyse des facultés de l'esprit humain.
En disant que l'imagination est un mode spécial de penser, nous avons implicitement défini l'intervention nécessaire des signes du langage dans cet acte. Le mouvement des images, dans
rimaginalion, est aussi indispensable que le mouvement des idées, et nous avons démontré que ce mouvement n'est possible qu'avec l'aide du signe-langage.
g II< — Dâ LA RAtSOll.
De môme que l'on pense avec imagination ^ on peut penser avec ration é La raison n'est autre chose que la pensée s'exerçant d'une manière utile au point de vue des connaissances acquises, ou au point de vue des connaissances à acquérir. La pensée raitonnante emploie plusieurs procédés qui constituent les règles de la logique, et dont nous n'avons pas à nous occuper ici.
La raison est spéciale à l'homme, elle résulte de l'aptitude que possède sa matière fonctionnelle cérébro-motrice de pouvoir acquérir des notions intelligenteSi c'est-à-dire des notions distinctes établies sur des caractères sensibles et supra-sensibles, et sur la possibilité de représenter ces notions par les signes du langage. Grâce à cette possibilité, l'intelligence prend l'habitude d'exercer ses opérations non sur les notions elles-mêmes, mais sur les signes qui les représentent ; au lieu de comparer entre elles des notions quelquefois très-complexes, difficiles à manier et à mouvoir, elle compare entre eux les signes mobiles et déliés qui les représen^ tent, et comme parmi ces signes il en est aussi qui représentent sa propre manière de sentir, elle peut formuler et rendre sensible à elle-même le résultat de ses opérations. En d'autres termes, elle peut porter un jugement sur ses propres actes.
Les mots comparer et juger ne peuvent être appliqués qu'aux opérations de la pensée. L'animal ne compare pas, ne juge pas, parce qu'il est privé des signes du langage : il tÂte, il apprécie et se décide toujours ou, pour mieux dire, le plus agréable B*impoêe toujours à lui. L'animal n'a pas de raison pour deux motifs : 1* sa matière fonctionnelle cérébro-motrice n'a pas l'aptitude de re^* cueillir des notions intelligentes; 2*^ la fonction-langage n'existe pas chex lui.
Nous savons que ces deux conditions constituent la pensée. L'animal ne pense pas. Flourens prétend qu'il rêve. C'est possible ; mais le rêve des animaux ne peut être qu'un rêve composé d'images subjectives.
ATTRIBUTS PSYGHOLOQIQITEB DE LÀ FOMCTION-LANGAGE. 647
Le mot raison^ comme la plupart des expressions employées par la psychologie, a reçu de la part des philosophes les applications les plus diverses et cela ne nous étonne pas. La science psychologique ne reposant que sur la manière de sentir d'un chacun» il y a souvent autant d'opinions que de sentiments. On nous objectera peut-être que la conscience psychique est un peu la môme pour tous les hommes. Nous partageons pleinement cette nu^ière de voir, car nous savons très-bien que les premières assises de l'esprit sont organiquement les mêmes chez tous les hommes ; mais l'inégalité de développement de l'esprit, les aptitudes, les préférences, les habitudes sont des éléments de variabilité dont il faut tenir compte dans cette appréciation.
Descartes est, selon nous, celui qui a donné de la raiê&n l'idée la plus vraie, la plus physiologique : d'après lui, la raison est syno^ nyme d'entendement et d'intelligence en état d'activité.
D'après Adolphe Gamier, interprétant ici l'opinion des philosophes modernes, « la raison est synonyme d'entendement et d'in* telUgence et embrasse tous les actes que nous rapportons à la conscience, à la mémoire, à la connaissance des objets nécessaires, à la concepti(m idéale et à la croyance (4). » Cette définition ne définit rien, car si elle embrasse tous les éléments de la pensée, elle ne dit pas précisément en quoi la raison consiêie, D'ailleuni nous ajouterons sincèrement qu'elle nous paraît Bu«pecie, parce que, quelques lignes plus haut, le même auteur, toujours préoccupé de l'immatérialité de toutes les facultés, s'exprime ainsi :
Les sens devront faire partie aussi de ^entendement; mais on se tirera cependant de celle difficulté en réservant le nom d'entendement pur ou raison pure d VinteUigence qui agit sans l'intermédiaire du corps (2).
L'aveu est formel.
Non, rintelligencc, en aucun cas, ne peut agir sans Tintermédiaîre du corps : la fonction-langage et les modalités des cellules cérébrales, représentant les notions acquises, sont les conditions essentielles de la pensée dans sa formation et dans ses manifestations.
(1) Ad. aamier. Trailé des facuUés de Vdme, t. lîT, p. 427.
(2) Inc. cif., méinc pa^.
648 PRINCIPE DES DÉTERMINATIOKS DE L'HOMHE.
C'est cette croyance à l'existence de plusieurs facultés immatérielles qui a rendu, jusqu'à présent, impossible la solution des problèmes de l'âme. Tout est confusion sur ce sujet, parce que tout repose sur des conceptions et sur des manières de sentir individuelles. Il n'y a qu'un principe immatériel, comme le disait Descartes : un et c'est assez. Que le cerveau soit un instrument admirable, compliqué et difficile à connaître, j'en conviens ; mais ce n'est pas une raison pour le négliger et pour mettre sur le compte du principe qui lui donne le mouvement et la vie ce qui n'est que le résultat de sa propre organisation et de son mécanisme,
La raison, comme nous l'avons démontré tout à l'heure, n'est pas le fait d'un principe inmiatériel raisonnable, mais bien un mode de penser. Ce mode de penser a ses lois, ses règles, que l'art a formulées (logique, dialectique), mais qu'il n'a pas créées, car penser d'une certaine façon, nous est imposé par la nature des parties. La juste proportion des choses comme celle des idées, a été imprimée dans notre organisation ; quand nous ne la trouvons pas, c'est que nous n'avons pas suffisamment obéi à cette autre loi de notre nature qui nous impose le Gravât'/ comme condition nécessaire au développement des aptitudes natives. Si tout était dans l'esprit, le travail ne serait pas nécessaire. C'est pourquoi nous devons faire taire notre orgueil quand nous parlons de la raison, ou du moins nous ne devons pas séparer le sentiment de légitime fierté que nous éprouvons du sentiment de reconnaissance qui est dû au créateur de cet instrument merveilleux avec lequel nous pouvons penser sagement et raisonnablement.
L'imagination et la raison sont des modes de penser, c'est pourquoi nous n'avons pas cru devoir séparer ces divers modes de la môme activité cérébrale et nous les avons étudiés dans le même article. Le môme motif n'existant pas pour la conscience et la volonté, nous consacrerons un article spécial à chacune d'elles.
ARTICLE III