‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 161 sur 197 · I. — DE3 MOUVEMENTS VOW)NTAIRES · texte numérisé non relu

I. — DE3 MOUVEMENTS VOW)NTAIRES

Sous llnflttence d'une impression, l'animal se meut, fuit ou approche ; mais dans l'accomplissement de ces actes la volonté est absente, et les mouvements exécutés ne sont point volontaires. Pourquoi ? Pour deux motifs : 1* parce que l'animal ne juge pas, parce qu'en agissant comme il l'a fait il a subi une impression plus ou moins agréable, plus ou moins désagréable, qui a été suivie fatalement de certains mouvements ; 2^ parce que les mouvements qu'il a exécutés no sont pas des mouvements appris ; ces mouvements existent organiquement prévus dans sa constitution anatomique et les fibres nerveuses qui provoquent leur exécution sont si bien reliées avec les divers centres impressionneurs, que l'activité fonctionnelle de ces derniers est seule suffisante pour déterminer le mouvement. L'animal ne se regarde ni voler, ni marcher, ni nager ; une impression TalDdcte, et il se meut sans faire attention à autre chose qu'aux rapports généraux du corps avec la source impressionnante. Ces mouvements sont instinctifs, et les mouvements instinctifs ne sont pas volontaires ; ils sont simplement excites.

L'homme, «dans certains cas, agit comme l'animal ; comme ce dernier, il a ses mouvements instinctifs ; il les exécute toutes les fois qu'une impression très-vive parcourt rapidement le circuit tracé par les éléments cellulo-impressionneur et cellulo-moteur, sans s'arrêter le temps nécessaire pour permettre à l'attention de juger, d'apprécier l'impression reçue. Ils se produisent particulièrement quand un danger immédiat menace notre corps ; ils se produisent encore sous l'influence du plaisir ou de la dou^ leur ; en un mot, ils se produisent dans tous les cas où le centre de perception est vivement affecté dans l'un de ses deux modes. La connaissance de ce mécanisme permet quelquefois de résister, impassible, sans mouvements extérieurs, à la douleur physique la plus vive ; à cet effet, il suffit d'arrêter le courant nerveux dans l'élément cellulo-impressionneur et de lui dire : Tu resteras là ; je veux avoir le temps de te juger, de t'apprécier à ta juste valeur. Les stoïciens de toute nature agissent probablement ainsi ; mais ils ne s'inspirent pas sans doute des mêmes motifs physiologiques qui nous amènent au même résultat.

L'homme exécute donc des mouvements instinctifs involontaires ; mais ces mouvements, trace lointaine de son origine bestiale, ne tardent pas à diminuer en nombre et à être en grande partie remplacés par les mouvements instinctifs perfectionnés. Les mouvements instinctifs perfectionnés, spéciaux à l'homme, correspondent à l'élément nouveau que nous trouvons dans la matière fonctionnelle cérébro-motrice de ce dernier; ils correspondent à la notion intelligente et sont réellement provoqués par elle. L'animal, avons-nous dit, ne connaît que l'agréable ou le désagréable ; l'homme connaît le mieux, et il connaît le mieux parce qu'il est capable d'être impressionné par des caractères qui n'impressionnent jamais l'animal ; c'est en appréciant ces caractères, en les comparant entre eux qu'il arrive à la connaissance, c'est-à-dire à la notion intelligente, et que désormais il peut pro*voquer des mouvements non plus en rapport avec le mode agréable ou désagréable, mais en rapport avec les notions acquises, en rapport avec ses comparaisons, ses jugements, en rapport enfin avec les opérations de son esprit. Dès lors les mouvements revêtent un nouveau caractère, et ce caractère est le perfectionnement. Or qui dit perfectionnement, dit spontanéité.

volonté. En elFet, le perfectionnement porte sur quoi? Sur des mouvements instinctifs, c'est-à-dire sur des mouvements organiquement prévus ; par conséquent, pour les perfectionner il faudra les modifier, et pour apprendre à les exécuter il faudra lutter contre les impulsions et les arrangements instinctifs.

C'est cette lutte, cet apprentissage nécessaire qui caractérisent les mouvements volontaires ; ils sont volontaires parce qu'ils sont le résultat, non plus d'une modification agréable ou désagréable du centre de perception, mais le résultat d'une modification intelligente du moi donnant naissance au sentiment du faire mieux ou autrement que ne le peuvent les mouvements purement instinctifs. Les mouvements instinctifs perfectionnés sont une modiflcation des mouvements instinctifs ; modifier, c'est inventer l'inconnu d'après le connu ; inventer, c'est agir sinon avec volonté du moins c'est provoquer des mouvements volontaires, c'est-à-dire déterminés, conçus par l'intelligence et exécutés sous son influence par l'intermédiaire d'un des cinq sens.

D'après ce qui précède, la matière fonctionnelle cérébro-motrice de l'homme, considérée dans une de ses parties seulement, la partie qui correspond aux notions intelligentes, est susceptible de donner naissance à des mouvements caractérisés par là spontanéité et l'indépendance relative de leur exécution ; par conséquent, le principe des déterminations de l'homme considéré à ce môme point de vue est un principe libre et relativement indépendant.

§11.— DK LA VOLONTÉ.

De même que la pensée et la raison ne peuvent s'exercer et se manifester qu'avec l'aide des signes du langage, de même la volonté n'existe qu'avec l'aide des mêmes signes. Vouloir est un mode d'activité du principe des déterminations de l'homme ; vouloir^ c'est agir d'une certaine façon que nous allons déterminer.

Lorsque, après la naissance, l'enfant, poussé par le besoin et guidé par les sens, prend le sein et attire dans sa bouche le liquide nourricier, il accomplit un acte instinctif; mais la volonté est absente dans cet acte : l'enfant est impressionné et esclave de cette impression, il agit. Ses premiers mouvements, ses premiers'

G70 PRINCIPE ras DËTERIfINATIONS DE L'HOMME.

pas, sont également instinctifs : les impressions de toute nature s'imposent à lui, et c'est par elles et pour elles qu'il agit* Jusquelà la sensibilité se montre avec ses attributs élémentaires, le mode agréable et le mode désagréable» elle provoque des mouvements corrélatifs à l'un de ces deux modes, mais elle ne manifeste aucune volonté.

L'enfant désire vivement, mais il ne veut pas encore. Cependant peu à peu il modifie la mécanique animale, il perfectionne ses mouvements, il en invente qui ne sont pas dans les coordinations préétablies ; ce progrès qui se fait d'une manière insensible est le premier acte de l'intelligence. En perfectionnant ses mouvements, l'enfant montre qu'il est indépendant de l'être sensible, c'est-à-dire du sentiment agréable ou désagréable, puisqu'il puise ses inspirations à une autre source ; en agissant ainsi il révèle une nouvelle aptitude, mais il n'agit pas avec volonié. La volonté suppose quelque chose de plus ; elle suppose que le principe des déterminations a agi non-seulement avec indépendance, mais encore en ayant coMcience de ses actes et des motifs qui les ont inspirés. Or pour avoir contcienee de sa propre activité il ne sufQt pas de la sentir ; il faut par les signes du langage pouvoir se dire à soi-même ce qu'on sent, ce qu'on fait et pourquoi on le fait.

Alors seulement on a réellement oonscience ; alors seulement on peut uou/oir, car vouloir ne peut être que la conséquence d'un raisonnement tacite exécuté avec les signes du langage et d'après lequel on se dit : j'agis ainsi pour tel ou tel motif ou bien j'agis ainsi contrairement à tel ou tel motif. La volonté en effet n'est pas toujours la sagette^ et il arrive souvent que malgré le raûonnement on obéit aux impulsions de l'être sensible. Que d'hommes se conduisent ainsi I Néanmoins, dans ces circonstances mêmes la volonté se manifeste avec ses caractères essentiels : que Ton agisse conformément au raisonnement ou contrairement à lui, la détermination qui lui succède n'est pas moins volontaire; elle le serait peut-être plus dans le second cas que dans le premier.

Si les mouvements perfectionnés correspondent à la motion mtelligentey la volonté correspond à un nouveau progrès de la matière fonctionnelle cérébro-motrice ; elle correspond à l'invention de la Benmtion^nigne : la volonté ne peut en effet s'exercer et se

manifester qu'avec le concours des signes du langage. D'après cela la matière fonctionnelle cérébro-motrice de l'homme enrichie de la sensatton-signe est susceptible de donner naissance à des opérations dont la conséquence est une détermination que nous désignons sous le nom de volonté.

Mais, dira-t-on, la volonté n'est pas toujours précédée d'un raisonnement : il me suffit de vouloir un acte et il est fait ; il'me suffit de voir un objet, je le veux et je le prends. Nous ne répondrons pas pour le moment à ces objections très-justes, persuadé qu'elles tomberont d'elles-mêmes bientôt. L'exercice de la volonté suppose une certaine liberté, sinon la liberté absolue, du moins la liberté de réaliser les volitions, car une volonté réduite à l'impuissance c'est le néant. Cette assertion n'est pas du goût des philosophes en général; mais, dans notre aperçu critique ^ nous examineronA cette question. Bornons-nous ici à exposer nos idées. La volonté suppose donc une certaine liberté ; bien plus on ne peut se faire une juste idée de la volonté qu'en étudiant ses rapports avec la liberté. C'est ce que nous allons fairev

§ III. — Dfi LA UBBRTé.

Cette question est intéressante pour l'homme dans tous les temps, et plus particulièrement dans ce moment où le mot liberté est prononcé par un peu tout le monde. Nous essayerons de la résoudre en physiologiste et en homme libre.

Lorsque nous avons affirmé que le principe des déterminations de l'homme est indépendant et libre, nous avons prétendu exprimer un fait relativement vrai, mais non absolunoent vrai. La liberté absolue n'est possible qu'avec la toute-puissance^ et ce n'est pas à un être dont l'activité se trouve incessamment enrayée par des millions d'obstacles infranchissables que nous ayons pu l'accorder. L'homme est libre, relativement à l'animal ; mais le principe de ses déterminations est soumis à des conditions d'existence qui lui tracent les limites de son activité et lui disent : Tu n'iras pas plus loin.

Comme l'animal^ l'homme ne peut se déterminer à agir que sous l'influence d'une impression perçue ; c'est une condition fonctionnelle nécessaire et forcée. Or cette obligation est déjà

une chaîne qui enlève à nos déterminations le caractère de la spontanéité absolue : Tanimal ne se meut que sous Tinfluence de l'agréable ou du désagréable, tandis que nous pouvons nous mouvoir sous Tinfluence de perceptions qui revêtent le caractère intelligent (notion intelligente) ; mais il ne s'ensuit pas moins que nos actes sont imprégnés de cette impression, comme ils le

sont par l'impression agréable ou désagréable chez l'animal.

Pour nous prouver que la spontanéité de l'homme est absolue • dans certains cas, on nous dira peut-ôtre : j*i veux lever mon bras^ et je le lève. En apparence, il est vrai, on ne constate ici la présence d'aucune impression; mais, en réalité, cet acte est le résultat d'une série de raisonnements, c'est-à-dire d'un ensemble d'impressions perçues et d'actes voulus. Pourquoi, d'abord diton : je veux? Évidemment parce que l'interlocuteur nie la possibilité de la volition sans impression préalable. L'intelligence s'appuie donc sur l'impression qu'elle reçoit de ce raisonnement et, dès lors, elle entre en activité pour provoquer le mouvement destiné à démontrer qu'on peut vouloir, sans impression perçue. Pour parler plus physiologiquement on devrait dire que la fonction cérébro-motrice du langage entre en activité sous l'influence de l'excitant fonctionnel.

L'homme qui médite et qui, sans discuter avec son semblable, étudie les mômes problèmes, se trouve néanmoins dans des conditions identiques à celles que nous venons de signaler, avec cette seule différence qu'il fait les demandes et les réponses : je veux lever mon bras et je le lève, dit l'homme qui, en méditant, veut se démontrer à lui-môme qu'il peut vouloir, sans impression préalable. Dans cette circonstance, la volition repose, comme précédemment, sur une série d'impressions perçues et d'actes voulus constituant le raisonnement.

De ce qui précède il résulte que, sans exception, toute tx)/iVion est précédée d'une impression perçue et que nous sommes soumis, dans nos déterminations, à l'influence do cette impression de la môme façon que l'animal est soumis à l'action des impressions agréables ou désagréables qui dirigent tous ses actes. L'animal obéit à des perceptions simples revêtant le caractère soit agréable, soit désagréable ; l'homme obéit, quand il obéit, à des perceptions revotant le caractère de notions intelligentes.

Dans les deux cas, la liberté se mesure à la longueur de la chaîne qui unit la matière fonctionnelle cérébro-motrice au principe des déterminations ; chez l'homme, la volonté réside dans les anneaux qui représentent la notion intelligente et la sensation-signe.

La nécessité fonctionnelle d'une impression préalable précédant toute volition n'est pas la seule condition qui rappelle à l'homme que sa liberté n'est pas sans limites; il en est une autre, toute aussi physiologique que la précédente, et qui donne peutêtre une idée plus juste de l'étendue de cette liberté.

Pour vouloir une chose ou un acte, il faut que nous ayons la possibilité de nous approprier cette chose ou d'exécuter cet acte, car la volonté réduite à l'impuissance est un mot sans signification; c'est un désir très-vif, une tendance à.... mais non une volition. La volonté suppose toujours la réalisation possible de son but ; en un mot, vouloir c'est, non pas pouvoir, mais savoir qu'on peut : possunt quia passe videntur, dit un auteur latin. L'homme qui s'amuse à vouloir dans son esprit sans être sûr que sa volition est susceptible d'être réalisée, cet homme imagine, mais il ne pense pas sérieusement. Réduite à ces conditions, la volonté est bien peu de chose si nous la mettons en présence de l'ensemble des choses créées; elle est beaucoup si nous la considérons dans le petit monde qu'elle régit et en présence des faibles moyens dont elle dispose. Que savons-nous de l'ensemble des choses créées ? Presque rien. L'inconnu nous entoure de toute part, et les quelques lueurs qui percent cette obscurité profonde ne nous éclairent un peu que pour mieux nous montrer ce que nous ne savons pas. Par conséquent, comme nous ne pouvons vouloir que ce que nous connaissons, notre volonté s'exerce à ce point de vue sur bien peu de chose. Quant à nos actes, ils sont certainement très-nombreux ; mais qu'est-ce, en présence de toutes les possibilités motrices dont la nature nous offre le spectacle ? Presque rien.

Cependant, considérée dans des limites plus restreintes, dans les limites qui forment son empire, la volonté humaine se montre à nous sous un aspect assez grandiose, et nous devons nous montrer satisfaits de la part royale qui nous a été faite dans la distribution des fonctions du monde créé. Comparé à l'immensité ÉD. FOURNIE. — Sysl, nerv. 43

de ridée créatrice et à tout ce qui «/, Thomme est bien petit ; mais il grandit et s'élève pour planer librement au-dessus de tout ce qui vit. Le pouvoir de connaissance donne à ses moyens un développement sans limites, et s'il le veut, ce monde qui semble l'écraser par ses dimensions infinies, il se l'incorpore à la faveur de quelques mouvements-signes et l'asservit ainsi à sa propre destinée.

Les sciences, les lettres, les arts sont les produits de la volonté libre de l'homme et, en môme temps, la mesure exacte de ce que peut cette volonté. D'après cette mesure, la liberté de nos déterminations est limitée par les possibilités physiologiques dont notre matière fonctionnelle cérébro -motrice peut disposer.

Mais un principe des déterminations qui, d'un côté, subit l'influence d'une impression préalable, qui, de l'autre, est restreint dans ses moyens d'action, n'est pas précisément un principe complètement libre ; nous avions donc raison de dire que, dans cette question purement humaine, il n'y a rien d'absolu, que tout est relatif.

Cette conclusion renferme plus que renonciation d'un fait physiologique vrai : elle renferme les conditions qui doivent présider à l'exercice de la liberté de l'homme. En cfFet, puisque l'homme ne peut vouloir que ce qu'il connaît ou que ce qu'il peut, il doit s'appliquer d'abord à acquérir le plus grand nombre possible de connaissances de l'ordre physique, intellectuel et moral ; il doit en même temps exercer toutes les possibilités motrices dont il disposé. Mais, comme l'homme ne vit pas isolé et que souvent ses volitions, représentant l'exercice de sa liberté, pourraient être en contradiction avec celles des autres hommes ou opposées aux lois naturelles, ou enfin contraires à ses propres intérêts, il doit, avant de vouloir, s'inspirer de ce qu'il se doit à lui-même, de ce qu'il doit à Dieu, de ce qu'il doit aux autres. Ces divers devoirs représentent les notions do l'ordre moral, que l'homme doit indispensablement acquérir en même temps qu'il acquiert les autres notions.

Placée sur ces bases et servie par une volonté suffisamment éclairée, la liberté est de toutes les prérogatives de l'activité humaine, sans contredit, la plus noble et la plus enviable. Aussi disons-nous avec conviction : aimons la liberté, mais n'oublions

pas que rhomme vraiment libre est celui qui sait subordonner Texercico de ses droits à Texercice de ses devoirs.

Mais passons à un autre ordre d'idées.

Nous venons de voir qu'alors même qu'il se croit le plus spontanément libre, c'est-à-dire dans l'exercice de la pensée, l'bomme est soumis à une condition inéluctable, à rexcit<Ttion d'une impression perçue qui lui enlève toute spontanéité ; nous venons de voir aussi qu'il n'est libre que dans les limites de ses pombilités pkysiohgiqueij car vouloir ce qu'on ne peut pas ne peut ôtre qu'une aspiration vive ou un jeu puéril de l'esprit ; par conséquent, nous devons chercher l'exercice de la volonté entre ces deux limites : entre Timpression qui provoque les actes, et entre les mouvements pmsibks destinés à donner une forme, une réalisation à la volonté. Or que trouvons-nous entre ces deux extrêmes? Nous trouvons la matière fonctionnelle cérébro-motrice composée de toutes les impressions senties : impressions de besoin à l'état do sentiment ou de passion, impressions de plaisir ou de peine provenant du mouvement fonctionnel, impressions provenant du monde extérieur, toutes choses classées à la périphérie corticale du cerveau sous le nom général û^acquisiiions cérébrakê et se distinguant en notions sensibles, notions intelligentes, idées susceptibles elles-mêmes de provoquer des perceptions de souvenir. Voilà le champ clos dans lequel notre volonté libre peut s'exercer. C'est en se reposant attentive sur chacun de ces éléments que la sensibilité apprécie, tàte, compare et juge les motifs de ses déterminations, et qu'elle obéit selon son éducation soit à l'impression la plus agréable pour l'individualité sensible ou intelligente exclusivement, soit à l'impression la plus conforme aux devoirs de l'individualité envere Dieu, envers elle-même et envers ses semblables.

Pour apprécier judicieusement les questions de psychologie, il faut les soumettre continuellement à la pierre de touche de l'analyse physiologique. C'est grâce à cette analyse que nous avons pu dire plus haut, sans craindre de nous tromper, que la sensibilité obéit. Cette obéissance prenant ici la place de la volonté libre est réelle ; mais pour qu'on apprécie bien ce qu'il faut en entendre, quelques explications nous paraissent nécessaires. Avant de se dcterniiner à agir, l'animal repose sa sen<iibililé

sur les éléments qui constituent ssr matière fonctionnelle. Ces éléments, peu nombreux (1) et très-simples, se traduisent toujours pour la bête par une perception de souvenir agréable ou désagréable. L'animal n'a donc qu'à apprécier alternativement ces deux sentiments et à obéir à celui des deux qui satisfait le plus agréablement le sentiment de son individualité; nous disons obéity parce qu'en réalité c'est le sentiment le plus fortement senti qui provoque l'activité fonctionnelle. L'homme avant d'agir repose également l'attention sur la matière fonctionnelle ; mais celle-ci est autrement riche et complexe que celle de la bête : elle présente à la sensibilité attentive des notions très-diverses par leur nature et parmi lesquelles figure la notion de l'agréabie et du désagréable; elle renferme encore les notions intelligentes j qui fournissent à la sensibilité l'occasion de sentir le mieux, le beau, le laid, le juste rapport qui existe entre deux sensations ou deux idées ; elle renferme enfin les notions propres à l'individualité intelligente et qui donnent à la sensibilité l'occasion de sentir l'idée de cause, l'idée morale, l'idée de droit, l'idée de devoir, l'idée de Dieu. De telle sorte que , avant de se déterminer, l'homme est assailli par une foule de sentiments, tous également remplis d'attraits, qui en aucun cas n'embarrassent l'animal. Ces sentiments peuvent être groupés en trois ordres :

i*" Sentiments physiques : besoins, passions de l'individualité intelligente ;

2*" Sentiments intellectuels : sensations spéciales, sensations ré* sultant de l'activité volontaire de nos organes, sensations-signes, idées ;

3^ Sentiments moraux provenant des rapports de l'homme avec lui-même, avec ses semblables, avec Dieu.

Selon la nature de l'excitant fonctionnel, c'est-à-dire selon la nature de cette impression nécessaire et préalable qui doit provoquer l'activité fonctionnelle du cerveau, c'est l'un ou l'autre de ces trois ordres de sentiments qui se trouve principalement réveillé, car c'est à l'un d'eux que l'impression excitatrice s'adresse plus particulièrement ; évidemment les sentiments ré-

(1) Voir^ p. 298^ la congtitulion de la matière fonctiODDolIc de Tétro seii' sible : individuaUté sensible.

ATTRIBUTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FONGTlONOiANGAGE. aT7

yeillés seront différents, selon que l'impression qui doit me faire agir est une idée morale, un mets agréable ou un phénomène scientifique. Cependant le classement, tout à fait indépendant de notre volonté, selon lequel les notions acquises, se groupent dans le cerveau, ainsi que les liens, également indépendants de nous, qui unissent ces diverses notions entre elles, expliquent comment, à l'occasion du réveil de Tun des trois ordres de sentiments, les deux aytres peuvent être en même temps réveillés et comment il se fait qu'à l'occasion d'un mets agréable les sentiments représentant l'idée morale, l'idée génésique, l'idée scientifique, puissent se présenter à l'appréciation de la sensibilité.

Ces préliminaires étant bien établis, voyons ce que fera l'homme excité à agir sous l'influence d'une impression perçue.

Cette iinpression réveillera un des sentiments de l'ordre physique, intellectuel ou moral, et celui-ci à son tour, si l'attention le permet, réveillera tous les autres : la sensibilité tâtera^ goûtera, appréciera^ et, en définitive, elle obéira au sentiment le plus fort. Si les sentiments provenant des besoins de l'individualité intelligente, donnant naissance à la passion de l'égoïsme, l'emportent sur les autres, la sensibilité provoquera des actes dans le sens de l'égoïsme ; si le sentiment-plaisir qui accompagne l'exercice de toutes les fonctions l'emporte, la sensibilité provoquera des actes dans le sens du vice ; si le sentiment de l'abnégation est le plus vivement senti, la sensibilité provoquera des actes dans le sens de la vertu ; enfin, si le sentiment du beau, le sentiment du mieux, le sentiment de causalité l'emportent, la sensibilité provoquera l'activité fonctionnelle dans le sens du perfectionnement dans les arts, dans les sciences, dans l'industrie.

Mais, dira-t-on, que devient la volonté libre au milieu de ces divers modes de la sensibilité, accompagnés de réactions motrices? Evidemment elle est absente, et c'est bien ce que nous voulions constater. La sensibilité, considérée dans ]son essence, n'est pas un principe qui juge, qui [compare et- qui sent : elle est la sensibilité, c'est-à-dire un principe susceptible d'être affecté clans un sens harmonique aux lois de la vie ou dans un sens contraire à ces mêmes lois, et susceptible do provoquer le mouvement fonctionnel d'une manière corrélative à l'impression qui l'a affectée le plus vivement. Cet état passif de la sensibilité

lui ôte toute spontanéité, et c'est pourquoi nous avons dit plus haut qu'elle obéit à l'impression perçue la plus vive. Cependant, dira-t-on, la volonté correspond à quelque chose de réel en nous; nous sentons que nous voulons quand nous voulons, et nous sentons bien que nous n'obéissons pas. Oui, nous n'obéissons pas toujours à l'agréable, car nous voulons quelquefois la douleur; nous n'obéissons pas toujours au bien, car quelquefois nous voulons le mal, etc., etc. Cela prouve tout sj/nplement que nous avons une raison capricieuse , mais môme en raisonnant ainsi, nous n'obéissons pas moins à une impression. Que nous importe, en effet, que l'impressioii qui s'impose soit une impression de douleur au lieu d'être une impression agréable, et une impression de mal au lieu d'être une impression de bien? Nous ne pensons pas qu'on puisse opposer une objection sérieuse à notre manière de voir ; mais comme le mot volonté existe, qu'il est compris de tous dans le même sens, nous allons chercher à expliquer physiologiquement ce qu'il exprime.

Dans l'exposé qui précède, nous avons omis à dessein de parler des signes du langage. Nous avons montré la sensibilité placée au centre d'une sphère dont la circonférence serait occupée par les notions de toute nature, et s'appliquant de l'une à l'autre à se sentir vivre d'une façon différente, comme l'astronome qui perçoit successivement chacun des astres qui scintillent au firmament. Dans ces conditions, évidemment, la sensibilité ne peut pas voieloir; elle ne peut que sentir. Mais si vous donnez à cette même sensibilité l'instrument-langage, oh ! alors elle pourra vouloir^ et voici comment. Du moment que les notions sont représentées par des mouvements-signes, la sensibilité n'a plus besoin de se sentir vivre successivement dans chaque notion pour en apprécier l'attrait: elle sent en provoquant les mouvements; ses appréciations deviennent plus faciles, plus rapides ; le mot je lui donne, en résumé, le sentiment de son unité ; les mots bon, mauvais y meilleur^ pire^ àeau^ bien^ mal^ viennent ensuite formuler et donner à ses diverses manières de sentir une empreinte durable; ses appréciations multiples, fixées dans le mo./, deviennent de véritables comparaisons, puis des jugements et enfin des solutions. La sensibilité, en effet, ne veut que lorsque par les signes du langage, elle s'est donné la possibilité de se dire à elle-même que telle impression

raffecte plus vivement que toute autre pour tel et tel motif, et lorsque en môme temps elle peut se dire qu'elle agit en vue de cette impression. La volonté réside dans cette formule, mais le principe de l'acte volontaire est toujours dans l'impression sentie et étue, non par choix, mais parce qu'elle a été la plus forte entre les autres. La volonté est donc V obéissance à Tôtre sensible, transformée par la raison de l'être intelligent en acte volontaire : vouloir j c'est exprimer par un acte (le signe-langage est un acte) une manière de sentir raisonnée. En d'autres termes, la volonté est une manière de sentir raisonnée, exprimée par un acte.

Descartes avait senti l'exactitude des idées que nous venons de développer, lorsqu'il disait, à propos de la liberté d'indifférence :

L'indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté sur un côté plutôt que sur un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté ; car, si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire^ et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent (1).

D'après ce passage. Descartes avait deviné le mécanisme de la volonté : en considérant Tezamen des notions acquises comme le point de départ de tout acte volontaire ; en faisant dépendre la nature de nos déterminations de Fétat de nos connaissances, il admettait implicitement, et comme fait initial, l'obéissance, lai sujétion de notre activité aux diverses modifications de la sensibilité. Mais comme il n'avait pas pu compléter ses idées, ni les démontrer par la connaissance de l'intervention nécessaire de la fonction-langage, il s*est exposé à de justes critiques.

La volonté joue un très-grand rôle dans les théories psychologiques, un rôle de premier ordre : tantôt elle est Tâme elle-même, tantôt la raison, tantôt Tentendement, tantôt une faculté spéciale, tantôt enfin, en vertu de la loi de réaction, elle n'est qu'un simple désir. Nous examinerons d'une manière très-générale ces diverses opinions, non dans le but exclusif de les critiquer, mais pour nous donner l'occasion d'exposer plus complètement nos idées sur ce sujet.

(1) Citation empruntée à M. Ad. Franck dans Moralistes et Philosophes, p. 172.

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