‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 162 sur 197 · IV. — APSRÇU HISTORIQUE ET CRITIQUE · texte numérisé non relu

IV. — APSRÇU HISTORIQUE ET CRITIQUE

Nous commencerons d'abord par examiner l'opinion de ceux qui assimilent et confondent la volonté avec l'âme elle-même, et nous prendrons pour objectif, soit Maine de Biran, soit son éloquent critique, M. Ad. Franck.

Dans un ouvrage récent, M. Ad. Franck a passé en revue, sous le titre de Moralistes et Philosophes, la plupart des doctrines philosophiques de notre temps. Voici ce qu'il dît à propos de la volonté, et au sujet de Maine de Biran :

L'activité, ou^ pour rappeler de son vrai nom, la volonté, qui dans le système de la sensation transformée ou dans le matérialisme de Cabanis n'avait joué aucun rôle, puisqu'elle était considérée comme un effet de la sensibilité et confondue avec le désir, la volonté devint Tunique fondement du nouvel édifice. On vit en elle, non pas une faculté de Tàme, mais Pâme elle-même, Tâme tout entière, les sentiments et les affections de tout ordre n'étant plus, en quelque façon, que des importations du dehors. La volonté, cette force libre et intelligente, cette puissance toujours en action, qui n'existe qu'autant qu'elle agit, qui n'agit qu'avec la conscience d'elle-même, qui, loin d'être un effet ou une propriété de nos organes, leur résiste et les domine tous indistinctement, depuis Textrémité de nos doigts jusqu'au cerveau, voilà quel fut pour Maine de Biran le fond le plus secret de notre être, le tissu vibrant et invisible dont est fait notre mot, la substance de la personne humaine. Ne lui opposez4)as cette proposition de Descartes, que Tessence de Tàme est dans la pensée ; il vous répondra qu'il n'y a pas de pensée sans volonté, pas plus que de volonté sans pensée ; de sorte que l'homme n'est pas plus asservi à la puissance abstraite des idées ou à la marche fatale d'une dialectique mystérieuse qu'à la force aveugle de la matière.

Cette mâle doctrine, dans son austère simplicité, n'eut pas seulement pour effet de relever la science de l'âme de l'abaissement où elle était tombée, partagée comme une proie entre la physiologie et la grammaire générale ; elle éclaira d'un nouveau jour la science de l'organisme, ou les problèmes de cette science, les plus intéressants de tous, qui touchent aux rapports de l'âme et du corps, de l'intelligence et de la vie, de l'ordre physique et de Tordre moral. Elle expliqua la formation du langage, la naissance et le développement de la parole, par des raisons plus profondes que celles de Condillac et de Donald et qui n'ont rien perdu à ce qu'il semble de leur opportunité puisqu'on s'efforce de ressusciter la vieille erreur qui confond l'esprit humain avec les langues et la philosophie avec la philologie. Elle expliqua, d'une façon non moins originale, le sommeil, le somnambulisme, les songes, le délire, l'aliénation mentale. Faisant abandon à

l'organisation seule de tous les phénomènes» de tous les actes, de toutes les facultés de notre existence qui ne tombent pas immédiatement sous l'empire de la conscience et de la liberté, elle nous oiïre le singulier spectacle d'un spiritualisme qui ne craint pas d'enrichir outre mesure la matière et de faire du corps non Tauxiliaire, mais le rival de l'âme. A la fameuse proposition de M. de Bonald ou plutôt de Saint-Augustin : « l'homme est une intelligence servie par des organes, >» Maine de Biran aurait voulu substituer celle-ci : a L'homme est une intelligence empêchée par des organes (1). it

Ces paroles dites avec cet accent de l'enthousiasme qu'anime une conviction sincère, s'imposent d'autant plus à notre attention que M. Ad. Franck est un des soutiens les plus fermes et les plus autorisés du spiritualisme moderne. Pour nous, personnellement, M. Franck est plus qu'un savant : il est un maître bienveillant, et si nos modestes critiques arrivent jusqu'à lui, nous ne doutons pas qu'il ne sente à travers l'expression d'une conviction formelle l'estime profonde que nous inspire sa haute personnalité.

M. Franck est très- explicite : « L'activité, dit-il, ou, pour l'appeler de son vrai nom, la volonté. » Vouloir et agir cependant ne sauraient être une seule et môme chose. Est-ce une confusion dans les termes ou une confusion dans les idées? En général, quand on critique, il ne faut pas s'en rapporter aux termes, malheureusement équivoques trop souvent; il faut, autant que possible, pénétrer sous cette enveloppe troiïlpeuse, jusqu'à la véritable pensée de l'auteur. Evidemment M. Franck n'a prétendu parler ici que de l'activité raisonnéey ou pour mieux dire de l'activité précédée de raisonnement. Ainsi comprise, l'activité n'est autre chose en effet que la volonté.

Cette distinction est capitale, car l'activité en général peut ôtre ou n'être pas de la volonté. Agir n'est autre chose que l'exercice de la fonction cérébro-motrice, provoquée par l'excitant fonctionnel. Dans cette circonstance, l'excitant est tout à la fois le mobile et le but de la fonction ; c'est lui qui commande, c'est lui qui veut.

Que de fois, en effet, dans le cours d'une journée, notre activité n'a d'autre mobile et d'autre but que l'impression sentie ! que de fois n'agissons-nous pas ainsi ! Nous appelons cela agir

(1) MoraUtt9s it PhUosophes^ p. 292^ par Ad. Franck, de l'Institut.

M£ PRIMOIPB DKS UÊTBRMlHATiOMS DE L'HOMME.

inefmsidinmentj c'est-à-dire agir sans examen préalable de rimpression qui nous fait agir, sans l'avoir comparée à d'autres, sans avoir enfin porté un jugement motivé sur l'impression excitatrice et déterminante. L'homme qui agit inconsidérément fait un peu comme l'animal, il se laisse dominer par le sentiment qui accompagne l'impression excitatrice.

Confondre l'activité avec la volonté, c'est compromettre de la façon la plus claire là spontanéité de la volonté. Nous croyons avoir suffisamment démontré, dès les premières pages de ce travail, que l'activité fonctionnelle du cerveau, semblable à toutes les activités fonctionnelles, réclame indispensablement pour entrer en jeu l'intervention d'un excitant spécial. Cette condition forcée, nécessaire, enlève à la volonté toute spontanéité, car du moment qu'elle est activité^ elle ne peut être qu'activité fonctionnelle et toute activité fonctionnelle de relation est précédée d'ime impression sentie,

La croyance à la spontanéité de la volonté est assex générale, et voici comment nous pensons qu'elle s'est imposée à la conviction des philosophes.

Lorsque nous méditons sur ces problèmes délicats, nous sommes depuis plus ou moins longtemps éveillés (nous admettons le fait sans hésiter). Or qu'est-ce que vivre éveillé? Du moment que le cerveau est éveillé, il fonctionne et ne cesse de fonctionner jusqu'à ce qu'il s'endorme de nouveau. Il y a sans doute des périodes plus ou moins vives, plus ou moins lucides, pendant la durée de l'activité fonctionnelle ; mais cette dernière ne cesse pas un instant. Quel est l'excitant fonctionnel qui entretient pendant si longtemps la fonction du cerveau en exercice? Evidemment, il est très- variable, mais il y en a toujours \\n : le premier est celui qui provoque le réveil de la foncUon ; celui-ci fait place à un autre, qui à son tour exerce son influence excitatrice pour ôtre remplacé par un troisième jusqu'à ce qu'enfin, lassées de ces excitations variées, les propriétés de la vie organique du cerveau restent insensibles à toute cause impressionnante. De cette façcfti, l'activité fonctionnelle du cerveau, depuis le réveil jusqu'au somme, est composée d'une série de fonctionnements successifs ayant tous leur excitant spécial.'C'est cet excitant spécial et variable selon le fonctionnement partiel,

ATTRIBUTS PSY0B0LO61QUIS DB LA FOMCTION-LAMGAGE. 663

qui dirige le cours de nos idées; c'est lui qui commande à notre attention, c'est lui enfin qui est le premier mobile de nos déterminations et de nos actes. Sans doute, c'est pour avoir méconnu l'intervention nécessaire de cet excitant que l'on a confondu l'activité avec la volonté. Cette méconnaissance nous paraît provenir de ce que le rôle nécessaire des signes du langage, reproduits subjectivement dans l'exercice de la pen^ sée et de la volonté, n'avait pas été mentionné ni compris. En effet, les philosophes s'imaginent qu'en disant tacitement ou à haute voix : je pense, je veux, je puis faire ceci, cela, ils agissent spontanément en vertu d'un principe qui pense et qui veut. Illusion ! quand ils prononcent ces mots qui, en effet, si on n'y réfléchit pas, donnent le sentiment de notre spontanéité, de notre volonté, ils ne s'aperçoivent pas que ces affirmations prétendues spontanées sont nécessairement précédées d'un raisonnement, d'une opposition ou d'une aiUrmation qui, jouant ici le rôle d'excitant fonctionnel, provoquent l'activité fonctionnelle du cerveau sur un sujet spécial. Dans ces circonstances, la volonté n'est qu'un mode de penser avec raison sur l'essence du principe qui nous anime; mais ce raisonnement n'est pas la volonté. Gomme nous l'avons démontré, la raison fait partie de la volonté, mais elle n'est pas toute la volonté.

Si l'on a bien saisi le sens et l'enchaînement de notre critique sur l'activité volontaire ou involontaire, on doit la trouver complète. Résumons-nous :

L'activité n'est pas la volonté, car on peut agir sans volonté. De môme, il n'y a pas de volonté sans pensée; mais la réciproque n'est pas vraie : on peut penser sans volonté en obéissant à l'entraînement des impressions excitatrices, à moins cependant qu'on ne confonde l'attention avec la volonté (nous aurons à discuter un peu plus loin cette dernière opinion); d'où il résulte qu'on ne saurait confondre la volonté avec l'âme elle-même.

Considérée comme entité, ou simplement comme faculté présidant à la lutte que nous soutenons journellement contre l'ignorance, contre l'imperfection de notre nature, contre la faiblesse de nos organes, la volonté est l'âme tout entière. Nous pensons que c'est dans ce sens que Maine de Biran et M. Franck lui-même l'ont compris ; mais penser ainsi n'est-ce pas détourner

684 PRmaPE DES DÉTERMINATIONS DE L*HOMHE.

le mot volonté de son véritable sens? L'âme doit être l'un ou l'autre : ou volonté ou âme. Si elle est toute volonté, il est bien difficile de lui accorder les sentiments et les passions de l'âme, car il y a des passions qui sont bien peu volontaires : la tristesse, l'ennui, l'extase, certaines formes de l'amour sont loin d'être volontaires en quelque sens qu'on les envisage. D'ailleurs, comme nous venons de le voir, l'âme peut être active sans être volontaire, et si nous ne pouvons pas vouloir sans penser, nous pouvons penser sans vouloir penser, à moins cependant qu'on ne confonde l'attention avec la volonté (1).

Avant d'examiner cette dernière question, nous nous occupede ceux qui pensent que la volonté n'est qu'un désir absolu, déterminé par l'idée qu'une chose est en notre pouvoir. GondiUac n'établissait entre la volonté et le désir qu'une différence de degré et non de nature et, comme la plupart de nos désirs proviennent des passions, il en était arrivé à conclure que la raison, dégagée de passions, déterminerait irrésistiblement notre conduite (2).

L'erreur de Gondillac et des penseurs de son école nous parait provenir de ce que les uns et les autres n'ont observé qu'un seul ordre de faits dans la question complexe qui nous occupe. Evidemment les besoins organiques sous forme de passions ou de désirs s'imposent quelquefois à nos déterminations d'une manière presque irrésistible; mais ces perceptions, qui sont d'autant plus vives que la cause impressionnante est en nous, incessante et incoercible, ne sont pas les seules ; nous avons vu qu'à côté du sentiment de la passion se trouvent des sentiments non moins impérieux : le sentiment du devoir, le sentiment du juste, le sentiment du bien, qui contre-balancent Tefiet des passions sur les déterminations de la sensibilité ; d'où il suit que, loin d'obéir aux désirs passionnels, nous obéissons très-souvent aux autres sentiments; d'où il suit encore que la volonté ne peut pas

(1) La théorie philosophique de Maine de Biran repose tout entière sur Veffort. L'effort n'est autre chose que le sentiment de la contraction musculaire et le senti mpnt de V activité nerveuse réunis. Ces notions physiologiques n'étaient pas connues de ce grand penseur, puisque, le premier, nous les avons formulées dans ce travail. On voit par là combien sont peu solides les doctrines philosophiques qui ne reposent pas sur la physiologie.

(2) GondiUac, Traité des sensaiionsy 1. 1, p. 8S.

être l'expression d'un désir absolu. D'ailleurs, quand la volonté s'exerce sur une œuvre d'art, sur un problème scientifique, sur un travail fastidieux, peut-on dire qu'il n'y ait de la part de l'homme que l'expression d'un désir absolu? N'est-on pas, dans ces circonstances, obligé de vouloir le désir? n'est-on pas obligé, avant de désirer d'une manière absolue, de comparer, de juger ce désir? Evidemment il y a confusion dans les termes désir et volonté, La volonté, dit Condillac, |n'est autre chose que le désir : oui, ajoutons-nous, quand il se manifeste avec les caractères de la volonté. 11 ne s'agissait donc que d'indiquer les caractères de la volonté, et c'est ce que Condillac ne pouvait pas faire. C'est pourquoi il a confondu tout à la fois et le défeir, et la volonté, et la raison.

L'opinion la plus généralement adoptée aujourd'hui par les philosophes est celle qui considère la volonté comme une faculté spéciale distincte des autres facultés et pouvant agir sur ces dernières noi^ pour les changer de nature, mais pour les développer et les perfectionner. Cette faculté, comme les autres, est imma-> térielle et elle n'agit sur les organes du corps que par l'intermédiaire de la faculté motrice. Mais il ne s'agit pas ici d'affirmer, il faut prouver. Adolphe Garnier trouve cette preuve dans le témoignage de sa conscience :

Dans rinaction de la faculté motrice, de l'inclination et de telle ou telle faculté de l'intelligence, j*ignure si je suis encore doué de cette faculté ; ma conscience ne me la montre que quand cette faculté est en action. Il n'est qu'un seul pouvoir qui. même dans l'inaction, soit saisi par la conscience . c'est le pouvoir de vouloir. Alors même que je ne veux pas, la conscience m'atteste que je puis vouloir. Ce pouvoir, c'est ma liberté. En présence d'une action qui nous est ordonnée par le devoir et à laquelle nous pousse le désir du bien, nous avons pleine connaissance que cette action ne s'accomplira que si nous le voulons. La notion de l'obligation morale et le désir de bien faire peuvent nous laisser dans l'inaction ; nous contemplons dans notre intelligence Tidée de l'obligation et dans notre cœur le désir, sans agir pour cela, et l'action, pour commencer, a besoin de quelque autre chose que de l'intelligence et de l'inclination : ce quelque chose, c'est la volilion, l'acte de la volonté, quelque chose de libre, de non nécessité (1).

(1) Ad. Garnier, Traité des acuités d$ VAme, 1. 1, p. 355.

686 PBINGIPE DES DËTERMINATIONS DE L'HOMME.

Pour compléter la pensée d'Adolphe Garnier, nous ajouterons le passage suivant :

La volonté est incoercible ; ceux qui disent que notre volonté est quelquefois forcée, la confondent avec le désir. L'homme qu'on emmène malgré lui en prison, y va contre son désir et non contre sa volonté; il se laisse emmener volontairement, autrement il résisterait pendant tout le chemin, et quand même il serait yaincu dans la lutte, il n'en déploierait pas moins le pouvoir de vouloir lutter, comme en cédant il montre le pouvoir de vouloir céder. Qu'il résiste ou qu'il cède, il est libre au sens métaphysique, c'est-à-dire qu'il n'est pas dépouillé du pouvoir de vouloir (I).

Après ce que Ton vient de lire, il est impossible de se méprendre sur ce que les philosophes entendent par une faculté immatérielle : c'est une substance qu'ils ne connaissent pas bien eux-mômes, qui agit, qui conçoit, qui raisonne, qui juge, 'qui veut sans sortir de chez elle et sans rien emprunter à la matière du corps. En vérité, sur les preuves qu'en donne Adolphe Garnier, il faut plus que de la croyance : il faut de la foi» 11 est vrai qu'on s'appuie sur le témoignage de la conscience ; mais que dit cette conscience ? dit- elle bien ce que l'auteur prétend lui faire dire? Nous ne le pensons pas. Quand nous réfléchissons sur la question qui nous occupe et que nous examinons notre état intérieur, nous sentons bien que nous pouvons vouloir tout, même l'injuste, le mal, le faux, l'impossible. Mais est-ce cela qu'on appelle de la liberté et de la volonté? Quoi! la volonté ne serait que cette faculté paresseuse et ridicule qui durant la vie s'exercerait à caresser platoniquement des volitions intimes sans jamais en réaliser aucune? Oh nonl La nature n'est ni paresseuse ni puérile ; il y a une volonté, mais ce n'est pas celle qu'on vient de nous dépeindre : une volonté qui n'agit pas n'est pas une volonté réelle. 11 y a cependant, dans la volonté qui se borne à vouloir, quelque chose de plus que ne le pense Adolphe Garaier, et c'est pour avoir méconnu ce quelque chose que ce philosophe attribue la volonté aux agissements exclusifs d'une faculté immatérielle.

Expliquons-nous :

Lorsque, avant l'action, la sensibilité se repose attentive sur

(1) Ad. Garnicr, Traité des facultés de Fdme, p. 388.

les différentes notions pour trouver celle qui doit inspirer ses déterminations, elle ne jouit d'aucune des prérogatives de la volonté ; elle tâte, elle apprécie et finalement elle provoque un mouvement corrélatif à Timpression qui a su Taffecter de la façon la plus efficace. Or, après avoir répété cet examen un certain nombre de fois, la sensibilité se souvient fatalement des circonstances qui ont précédé, accompagné, déterminé son acti< vite ; elle se souvient par conséquent qu'elle aurait pu agir autrement et elle puise dans ce souvenir un nouveau sentiment, le sentiment de sa liberté. Mais tient-elle compte de ce sentiment? Dans la pratique, jamais I En aucun cas, la sensibilité n'obéit au sentiment qui ne la détermine pas par son attrait : son essence est d'obéir. Cependant le sentiment de la liberté n'est pas perdu ; il constitue une notion classée, associée à d'autres notions, représentée par un signe-langage et, dans l'occasion, la sensibilité s'en servira. Dans quelles circonstances s'en servira-t-elle ? C'est trèssimple : toutes les fois que l'attrait de la liberté sera plus efficace sur les déterminations que l'attrait d'autres sentiments. Ces circonstances, qui ne concernent que le côté pratique de la vie, ne sont pas les seules. La notion de la liberté est une notion intelligente représentée par un signe-langage spécial ; par conséquent, elle fait partie de l'édifice intellectuel et moral de l'homme, elle fait partie du monde des idées. Dès lors, l'idée de liberté entre comme élément dans l'évolution de la pensée et chacun en parle d'après le sens qu'il a attaché à cette idée. Cela posé, que se passe-t-il dans l'esprit de l'homme qui veut démontrer que la volonté est une faculté immatérielle, indépendante ? Cet homme provoqué à penser par l'opinion contraire, car il faut toujours un excitant fonctionnel, réveille, avec les signes du langage, la notion liberté ; il se dit à lui-même, toujours avec les signes du langage, qu'il est libre, qu'il veut, il se raconte enfin tout ce qui peut l'intéresser au point de vue de la volonté libre, et après ce discours intime, persuadé qu'il est libre et jouissant de la volonté, puisqu'il vient de le dire, il en conclut que la conscience atteste l'existence de la volonté comme faculté immatérielle. Tel est le raisonnement d'Adolphe Garnier. Ce raisonnement ne prouve absolument rien de ce qu'a voulu prouver l'auteur; mais il prouve quelque chose dont il no s'est pas douté :

688 PRINCrPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOMME.

!• Il ne prouve rien, parce que le discours intime que s'est tenu Adolphe Garnier est un mode de penser sur une notion spéciale, sur la notion volonté libre, et que penser sur la volonté, même en employant les formes de la dialectique, n'est pas prouver l'existence de la volonté ; c'est tout simplement raisonner sur elle et affirmer avec les signes du langage ce que l'on croit sur son essence. La parole à haute voix ou la parole tacite (pensée) ne peuvent démontrer l'existence d'une chose qui ne se sent pas. Sentons-nous l'existence d'une faculté-volonté? On peut croire sentir quelque chose qui lui ressemble, mais en y regardant de près on ne tarde pas à constater que ce quelque chose n'est que la sensibilité elle-même, sollicitée par un excitant fonctionnel. Voudrions-nous quoi que ce soit si une impression sentie ne nous sollicitait pas à vouloir ? Ce que nous sentons très-bien, c'est l'activité de la pensée, c'est-à-dire la fonction-langage s*exerçant sur la notion-volonté ; mais, encore une fois, cet exercice ne prouve ni pour ni contre : c'est un mode de penser sur un sujet spécial. 11 n'y a qu'une manière de prouver qu'on peut vouloir : c'est d'agir volontairement au point de vue physique, intellectuel ou moral.

2* Le raisonnement d'Adolphe Garnier prouve une chose dont il ne s'est pas douté : il prouve directement, par lui-même en tant que raisonnement et non par les arguments qui le composent, l'existence de la volonté telle que nous l'entendons. En effet, nous ne connaissons les facultés que par les effets qu'elles produisent : tous les philosophes, et Garnier avec eux, sont d'accord là-dessus. Quels sont les effets de la volonté? Ce sont évidemment des mouvements. Mais où sont les mouvements qu'elle provoque quand nous pensons que nous pouvons vouloir? Pour Adolphe Garnier, nous l'avons vu, ils ne sont nulle part, et c'est pourquoi il en conclut que la volonté veut par elle-même sans le secours de la matière. Pour nous, qui pensons aussi que les facultés ne sont connaissables que par leurs effets, nous cherchons les effets de la volonté, et nous les trouvons dans les mouvements de la fonction-langage reproduits subjectivement. Le principe de vie, en tant que volonté librey s'extériorisa jadis par l'intermédiaire de ces mouvements et il se rendit ainsi sensible à lui-même : il se connaissait, non pas directement, mais par Tin-

termédiaire de ce qu'il avait engendré et qui était une partie de lui-même. C'est pourquoi, lorsque plus tard il reproduit tacitement les signes du langage, il se reconnaît en eux , il les retrouve en se cherchant, et avec eux il peut se dire ce qu'il est, ce qu'il fut, ce qu'il sera. Voilà ce qu'Adolphe Garnier n'a pas su voir dans son raisonnement. Faut-il s'étonner dès lors qu'il considère la volonté comme une faculté immatérielle faisant tout par elle-même ? Il a vu la vérité là où elle n'était pas; il n'a pas su la voir là où elle était.

D'après les réflexions qui précèdent, toutes les fois que l'on prétend prouver, par la pensée seule, que nous pouvons vouloir y ce ne sont pas les arguments ni les artifices de la parole-pensée qui démontrent cette possibilité, mais Vacte-parole lui-môme reproduit subjectivement. Nous apprécions la pensée s'exerçant sur la notion-volonté; mais nous ne sentons réellement la volonté que dans l'exécution de l'acte-parole provoqué, comme toute fonction-langage, dans un but déterminé et sous l'influence d'un excitant spécial. La connaissance du but, celle de l'excitant, et l'acte sont ici les seules conditions sensibles de la volonté.

Nous pourrions borner là notre critique, car nous avons accompli notre tâche en démontrant que la volonté n'est point le fait d'une faculté immatérielle ; mais cette question est si importante à divers points de vue, que nous suivrons Adolphe Garnier dans ce qu'il appelle les effets de la volonté.

Nous l'avons déjà noté plus haut, Adolphe Garnier prétend que la volonté perfectionne les autres facultés, voyons ce qu'il entend par là.

D'après lui, la volonté n'a pas d'action sur le corps, elle n'en a que sur la faculté motrice dont notre âme est douée. Mais dirat-on, qu'est-ce que cette faculté motrice? C'est une faculté douée d'une certaine spontanéité, présidant aux actes que ne dirige pas la volonté, mais livrée à elle-même :

Elle est trop forte ou trop faible^ dit Garnier> elle est brute et aveugle ; dirigée par la volonté, que rialelligence éclaire, elle se règle et se mesure ; elle prend plus d'énergie ou plus de douceur^ elle enfonce ou glisse, elle broie ou effleure^ elle détruit ou caresse, elle possède enfio^ ou plutôt c'est la volonté qui la possède et qui la maitrise(l).

(1) Ad. Garnier, TraUëdes facultés de Vdme, t. I, p. 3i6.

ÉD. FOURNIE. — Sytt. nerv. ÂA

690 PRIKOIPE DES DÉTfiRlIINATIONS DE LW)MM£.

Nous avouons ne pas bien saisir le lien qui unit les deux facultés, la faculté motrice et la volonté. Nous avouons aussi ne pas bien comprendre la nécessité de Tintervention de la volonté auprès de la faculté motrice. L'intelligence ne suffirait- elle pas? Certainement. Le mouvement étant provoqué par la faculté motrice, il suffit à Tintelligence de le diriger avec un des sens et aussi avec le sentiment de la contraction musculaire. L'invention de la faculté motrice n'est pas heureuse; elle ne mérite pas qu'on la discute au point de vue physiologique, surtout si, comme cela est possible, elle n'a été inventée que pour donner aux psychologues la possibilité de s'occuper de toutes les parties de la physiologie, tout en conservant l'apparence de ne s'occuper que des facultés de Tâme.

L'influence de la volonté sur la faculté intellectuelle n'est pas moins évidente, d'après Adolphe Gamier, que sur la faculté motrice. Pour montrer cette influence, il commence par établir que nous pouvons penser sans le vouloir. Jusque-là rien de mieux, et avec lui nous disons que Royer-CoUard n'avait pas raison quand il prétendait que penser c'est vouloir. La pensée n'est autre chose que l'exercice de la fonction cérébro-motrice du langage dans un but déterminé et cet exercice peut n'être pas volontaire : il suffit, en cfi'et, que l'excitant fonctionnel se présente et la fonction entre en activité. Sans doute, ce qui donne le change à ceux qui prétendent que la volonté préside à tout acte de la pensée, c'est que le centre de perception assiste à l'exécution de la fonction et qu'il en perçoit les efl*ets. Ceci n'est qu'une prérogative qui distingue les fonctions de relation des fonctions de nutrition, mais cette prérogative ne constitue pas un acte volontaire, Adolphe Gamier ne défend pas la même cause avec les arguments que nous venons de donner. Il prétend que la volonté se repose et qu'elle serait trop fatiguée si elle devait assister à toutes nos pensées ; il prétend encore n que la volonté ne peut s'appliquer qu'à un acte intellectuel que l'âme connaisse d'avance, et Tàme ne peut le connaître d'avance que si elle l'a déjà accompli involontaire* ment . » Arrêtons-nous un instant sur cette assertion qui compromet par sa fausseté la bonté de la cause qu'on défend. Condillac, sur lequel on s'appuie, avait dit :

Les hommes ignorent ce qu'ils pensent, tant que Texpérienee ne leur a

ATTRITOTfl PSTCHOLOGIQUfiS DE LA FONGTION-UIIGAGE. 601

peuk feit remarquer ee qu'ils font d'après la nature seule» C'est pourquoi iU n'ont jamais fait avec dessein que des choses qu'ils avaient déjà faites, sans avoir eu le projet de les faire... lis n'ont ponsc à faire des analyses qu'apri s avoir observé qu'ils en avaient fait ; ils n'ont pensé à parler le langage d'action, pour se faire entendre, qu'après avoir observé qu'on les avait entendus. De mèmeils n'auront pensé 6 parler avec des sons articulés qu'après avoir observé qu'ils avaient parlé avec de pareils sons, et les langues ont commencé avant qu'on eût le projet d'en faire. C'est aiusi qu'ils ont. été poètes, orateurs, avant de songer à l'être ; en un mot, tout ce qu'ils sont devenus ils l'ont d'abord été parla nature seule (1).

Jouffroy a systématisé la manière de voir de Condillac, en disant :

Toute faculté a deux modes de développement : ou elle se dév>.'loppe simplement en vertu des lois fatales de la nature humaine, ou elle se développe sous la direction du pouvoir personnel (la volonté)... Les facultés ne sont donc que des forces naturelles apprivoisées à notre service (2).

Adolphe Garnier, s'appuyant donc sur Condillac, donne pour preuve de l'action intermittente de la volonté sur rintelligence la nécessité où nous nous trouvons de ne vouloir que les actes que nous connaissons et que nous avons déjà accomplis. Quelle confusion et quelles conséquences déplorables ! Cette théorie, en effet, est la négation du perfectionnement, ou plutôt elle le rend impossible.

Tous nos mouvements, il est vrai, commencent par ôtrc instinctifs, involontaires pdiv conséquent ; nous l'avons suffisamment démontré ; mais en quoi consiste rintelligence, sinon à perfectionner ces mouvements? Or, d'après Garaier, la volonté ne pouvant s'exercer que sur les actes que nous avons déjà accomplis, ne provoquera jamais des mouvements perfectionnés. Ce qui n'est pas acceptable.

Cette théorie repose sur une illusion. Condillac avait dit :

Que les hommes n'ont pensé à faire des analyses qu'après avoir observé qu'ils en avaient fait (3).

Or, comme ils en avaient déjà fait, ils pouvaient encore en faire

(1) Condillac, Traité det sensations,

(2) Th. Jouffroy, Mélanges phUasophigues, p. i63 et 265. (8) Condillac, TraUédet sensatimis.

69St PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOMME;

sans y penser^ c'est-à-dire sans se^dire à eux-mêmes qu'ils voulaient faire une analyse ; c'est vrai, mais non sans le vouloir, car on ne fait pas une analyse, même pour la première fois, sans le vouloir. Le mot penser est pris ici pour synonyme de souvenir ; les hommes se souviennent qu*ils peuvent faire une analyse. Dès lors l'argumentation n'a plus aucune portée. Les hommes ignorent ce qu'ils pensent : oui, mais ils sentent qu'ils peuvent agir d'une façon autre qu'ils n'ont agi, et cela suffit. Ce sentiment et les éléments du souvenir, combinés de différentes manières sous l'influence nécessaire de la volonté, donnent peu à peu naissance à tous les perfectionnements, aux sciences, aux arts, aux lettres, à toutes les choses enfin que l'homme n'a jamais faites. Pour bien saisir ce qu'il y a de faux dans la pensée de Gondillac, de Jouffroy, de Garnier, il faut remonter aux premiers mouvements instinctifs perfectionnés, surtout aux mouvements expressifs perfectionnés, aux mouvements-signes, et l'on trouvera facilement que l'intelligence peut s'exercer et vouloir directement ce qu'elle n'a jamais provoqué involontairement. Qu'est-ce qu'imaginer, raisonner, sinon créer ce qui n'est pas ? Donc la volonté éclairée par l'imagination et par l'intelligence peut vouloir ce qui n'est pas.

La volonté^ dit ensuite Adolphe Garnier, intervenant sans rinteUigence, s'appelle atlenlion ou réflexion : aUenlion, lorsqu'elle s'applique à un objet extérieur, réflexion, dans tous les autres cas (1).

Voilà encore une de ces assertions qui montrent à quel point il est nécessaire que la physiologie intervienne dans la psychologie pour donner aux psychologues un critérium sérieux des opérations de leur esprit.

L'attention peut être dirigée par la volonté, mais elle n'est pas la volonté elle-même : l'attention, comme nous l'avons vu (p. 382), est une durée et pas autre chose. Cette durée accompagne le phénomène vital de la perception ; si courte qu'elle soit, elle est toujours avec lui ; et, selon la durée, la perception est simple ou distincte : simple, si la durée attentive est trop courte ; distincte, si la durée attentive permet au centre de perception de s'imprégner du mouvement impressionneur, provoqué dans les nerfs par

(1) Ad. Garnier, Traité des facultés d$ Cûme, t. I^ p. 848.

ATTRIBUTS PSYCHOLOGIQUES DE LA F0MGTI0N-LAMGA6E. 693

l'objet impressionnant. Mais si la volonté était l'attention, c'est alors qu'elle serait fatiguée et qu'elle ne se reposerait jamais, contrairement à ce que prétendait Adolphe Gamier un peu plus haut, car durant la veille nous sommes incessamment attentifs à quelque chose : objet, pensée, acte, etc.; ces vérités n'ont pas besoin d'être démontrées. La volonté cependant dirige quelquefois l'attention et s'empare d'elle en véritable tyran. Le cerveau est fatigué, surmené par le travail et la veille, le centre de perception se ferme presque à l'influence des causes impressionnantes, peu importe : je veux, et le cerveau agit, et le centre de perception s'applique attentif sur les objets impressionnants que je lui soumets. Là on voit, en effet, la volonté s'assimiler en quelque sorte à l'attention ou plutôt à la perception, car la perception est un phénomène vital réel, tandis que l'attention est une simple durée percevante; elle se fait perception pour mieux enchaîner ce phénomène à sa loi et le diriger dans sa vivacité, dans sa durée, et dans la route qu'elle lui trace.

Il suit de là que l'attention peut être, volontaire ou involontaire et qu'en aucun cas on ne doit la confondre avec la volonté.

L'intervention de la volonté, dit Adolphe Gamier, sans la perception de la conscience et sans celle de la mémoire, s'appelle la réflexion, parce qu'il semble, s'il nous est permis d'employer une métaphore, que l'esprit retourne sur lui-même aûn de se contempler. La conscience et la mémoire s'exercent involontairement chez tous les hommes et à tous les instants du jour ; la réflexion est le propre des philosophes et elle est intermittente ({).

Nous ne voulons pas chercher querelle aux philosophes sur cette prétention étrange d'Adolphe Gamier, à savoir, que la volonté-réflexion est l'apanage exclusif des philosophes. Mais nous tirerons une petite vengeance de l'auteur, en démontrant que la réflexion ne peut pas être la volonté. En effet, la réflexion ne diffère de l'attention qu'en ce que, dans ce dernier cas, la durée pendant laquelle le centre percevant se repose sur une cause impressionnante est occupée simplement par l'acte perception volontaire^ tandis que dans le premier, la durée est occupée par le centre percevant se donnant, à la faveur des signes du langage, le spectacle imaginaire ou raisonnable des notions et des idées.

(1) Ad. Garnier, Traité des facultés d» Vàm, t. II, p. 348.

091 PRINCIPE DBS MTERHINATIOMS DE L'HOMME.

Définir pbysiologiquement la réflexion^ comme nous Tenons de le faire, c'est montrer clairement que ia volonté ne doit pas être confondue avec la réfleJcion, car on peut aussi bien réfléchir involontairement qu'on peut être attentif sans le vouloir. Que de fois dans le jour, nous nous laissons aller à nos réflexions sans nous apercevoir en quelque sorte que nous réfléchissons et que le temps passe vite dans ce doux exercice, libre de toute contrainte ! Non, réfléchir n'est pas vouloir ; réfléchir c'est petiser^ et la réflexion ne devient volontaire que lorsque la pensée s'applique volontairement à un objet déterminé.

Héiumé, — L'examen critique qu'on vient de lire nous a permis de passer en revue les points les plus importants de la psychologie, car la volonté, de l'avis de tous les philosophes^ est la faculté maîtresse entre toutes les facultés ; les uns lui accordent un peu plus, les autres un peu moins, mais tous la considèrent comme la première des facultés immatérielles de Tàme. Aux uos^ nous avons démontré que la volonté ne peut pas ôtre l'âme tout entière V parce que l'âme, en tant qu'elle perçoit des notions ou des idées, peut être activey mais sans volonté. C&& deux expressions représentent deux choses distinctes essentiellement) et doivent être conservées.

Aux autres, nous avons prouvé que la volonté n'est pas une faculté immatéîielk faisant tout par elle-même et spontanément. L'intervention nécessaire de Vex'citant fonctionnel^ dans ^exercice de toute faculté, nous a servi à contester la spontanéité des facultés, et en montrant que la fonction-langage reproduite subjectivement accompagne forcément toute opération de la volonté, môme la plus intime, c'est-à-dire celle qui consiste à se dire qu'on peut vouloir, nous avons prouvé que l'Immatérialité pure est une simple vue de l'esprit que l'expérimentation physiologique condamne.

Nous avons fait ressortir la confusion protonde qui règne encore sur ce point important de la psychologie, et nous avons démontré qu'il ne faut pas confondre l'attention et la réflexion avec la volonté.

Toutes ces critiques reposent, en définitive, sur la connaissance des rapports physiologiques de la parole avec la pensée et complètent tout ce que nous avions à dire sur les attributs psychologiques de la fonction-langage.

DE L'IirrELUGBNCB, QE L'AUR BT DU PRINCIPE DE VIE. MS

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