‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 17 sur 197 · VIVISECTIONS · texte numérisé non relu

VIVISECTIONS

Les vivisections constituent un moyen d'investigation trèsprécieux, et c'est sans contredit celui qui a rendu le plus de services à la science. Des hommes prévenus ou intéressés ont cru devoir blâmer l'emploi de ce procédé ; c'est un grand tort. Quoi qu'il en soit, voici en quoi consistent les vivisections : Vous prenez un animal vivant, un lapin, un chien, un cochon d'Inde ou un pigeon, et vous mettez à nu la partie du système nerveux que vous voulez étudier. Cela fait, l'investigation directe ne vous apprend pas grand'chose ; il faut agir. Plusieurs moyens d'action sont à votre disposition :

i* La sectwn. Vous voulez étudier, par exemple, les fonctions d'un nerf, vous le coupez sur un point de sa longueur et vous examinez ensuite ce qui survient, soit dans les parties où il va se distribuer, soit du côté des centres nerveux. Les phénomènes que vous observerez vous mettront sur la voie du rôle physiologique du nerf; et de son rôle fonctionnel vous déduirez la nature de ses propriétés physiologiques.

2* L'ablation. Ce procédé, analogue au précédent, consiste non plus à couper, maiâ à enlever toute une portion d'organe et à examiner ensuite les troubles qui résultent de cette ablation.

(1) Cl. Bernard, AUérafion d»s UqMêi de Vorganiinu^ U I, p. 8. {%) Cl. Bprnard, Introduction à la médBdne expérimentale, p. 7.

46 NOTIONS PBËLIMINAIBES.

30 L'excitation. Ce moyen n'est pas le moins précieux ; il sert le plus souvent de contre-épreuve quand on a employé les moyens précédents. Il consiste à provoquer le mouvement fonctionnel de la matière nerveuse au moyen d'excitations mécaniques, physiques ou chimiques. On a fait, par exemple, la section d'un nerf. A la suite de cette section, les parties auxquelles le nerf se distribue sont paralysées. Comme contre-épreuve vous irritez avec le doigt, avec une pince, avec un acide, la surface de section du nerf du côté de la périphérie et vous provoquez ainsi momentanément son mouvement physiologique. En appliquant les réophores d'une pile sur les parois du nerf séparé de l'encéphale, on obtient les mômes effets.

De [excitabilité, — Flourens ayant remarqué que certaines parties du système nen^eux, les nerfs, la moelle, le bulbe, la protubérance, soumises à l'action d'un des moyens mécaniques, chimiques ou physiques dont nous avons parlé, provoquent la contraction des muscles, avait vu dans cette excitation une pro priété physiologique qu'il proposa d'appeler excitabilité {\). Nous pensons que l'on no peut pas faire de Yexcitabilité une propriété physiologique. Dans les expériences de Flourens, le mot excitabilité représente la possibilité où nous sommes de provoquer, avec certains agents, la mise en activité du mouvement physiologique du tissu nerveux ; mais, à notre avis, ce mot ne doit pas, ne peut pas être l'expression d'une propriété physiologique. En effet, d'une manière générale, qu'estrce qu'une propriété physiologique? Ce ne peut être que le mode d'activité qui appartient en propre à chaque organe, en dehors des mouvements affectés à son entretien. Or ce mode d'activité dépend tout entier de l'organe; il est en lui, il est indépendant des excitants artificiels que nous employons pour le réveiller ; bien plus, il peut être provoqué par les excitations les plus variées, et par conséquent il n'emprunte rien de son caractère à ces diverses excitations. Flourens s'en était laissé imposer par cette considération, que les différentes parties du système nerveux ne sont pas toutes excitables, et il avait conclu de là à l'existence d'une propriété spéciale attachée aux

(1) Flourens rcconnaisBaif dans le sy9t^me nerveux trois propriéU'S physiolog^iques.

parties qui répondent à nos moyens d'excitation. Ce raisonnement n'est que spécieux : il est vrai qu'il y a des parties qui sont excitables et d'autres qui ne le sont pas. Gela prouve tout au plus que les excitations employées ont une action variée sur les tissus, mais pas autre chose : que l'excitation réveille la propriété physiologique de ces tissus ou ne la réveille pas, cela ne fait absolument rien à l'essence des propriétés physiologiques, qui n'en continuent pas moins d'être ce qu'elles sont. L'excitabilité est une condition de la mise enjeu des propriétés ; elle en est la cause déterminante et non la propriété elle-même. Les propriétés se caractérisent, non pas dans leurs causes, mais dans leurs effets'; le mot profjriêtéy ne l'oublions pas, signifie mode d'activité dans un but déterminé.

h* excitabilité n'est pas un mode d'activité, c'est une possibilité, une espérance^ et même, quand cette espérance vient à se réaliser, elle ne mérite pas le nom de propriété, parce que cette réalisation, ce réveil sont un fait commun à toutes les propriétés physiologiques. Ce phénomène résulte lui-même de la périodicité de toutes les fonctions. Toutes les fonctions sont intermittentes et, pour entrer en activité, elles ont besoin d'un excitant spécial. L'excitation est donc un fait commun à toutes les fonctions, et si par hasard, avec nos moyens artificiels, nous ne parvenons pas à réveiller les propriétés physiologiques d'un organe, il faut se borner à constater le fait et ne pas inventer, à ce propos, une propriété spéciale. L'excitabilité est attachée en principe à toutes les fonctions, parce que pour entrer en jeu elles ont besoin d'être provoquées par un excitant spécial. L'excitabilité est une des conditions de la mise en activité des propriétés physiologiques, mais elle-même n'est pas une propriété. C'est |ce que nous croyons avoir suffisamment démontré, et nous terminerons en disant que les expressions excitation, excitabilité peuvent être conservées avec une {signification précise si, par elles , on veut désigner la possibilité où nous sommes de provoquer le mode d'activité propre à chaque tissu, ou, en d'autres termes, exciter la mise en jeu des propriétés physiologiques.

ARTICLE IL

Avant que la physiologie fût entrée dans la voi e qu'elle parcourt d'une manière si brillante depuis le commencement de ce siècle, les faits pathologiques étaient d'une grande ressource et on les invoquait très-souvent à l'appui de certaines théories touchant la physiologie du système nerveux. Ces faits n'ont pas perdu de leur importance aujourd'hui, mais ils ont été un peu compromis par la manière dont on s'en est servi. Il en est ainsi d'ailleurs de tous les instruments qui donnent de bons ou de mauvais résultats selon l'emploi que l'on en fait. Ainsi, par exemple, Gall, et après lui M. Bouillaud, ayant remarqué la coïncidence des troubles de la parole avec la lésion des lobes antérieurs, ont conclu qu'il existe un organe législateur de la parole dans ces lobes. Cette conclusion n'a pas été généralement acceptée ; des observateurs habiles, des expérimentateurs exercés ont opposé à M. Bouillaud un certain nombre de faits pathologiques qui infirmaient sa manière de voir. On avait constaté en effet des lésions siégeant tout autre part que dans la troisième circonvolution et qui coïncidaient avec l'aphasie. On avait même observé des cas dans lesquels une lésion profonde des lobes antérieurs n'était accompagnée d'aucun trouble de la parole; ces faits bien observés méritaient d'être pris en considération. Si, comme le recommande souvent M. Claude Bernard dans ses leçons, on s'était dit que la dissemblance entre des faits de même nature tient toujours à une dissemblance dans les conditions qui ont présidé à l'accomplissement de ces faits, on aurait sans doute étudié ces conditions, et peut-être serait-on arrivé beaucoup plutôt à la connaissance du mécanisme intime de la formation de la parole.

Cet exemple prouve que les faits pathologiques sont un précieux moyen d'investigation ; mais il prouve aussi qu'il ne faut pas demander à ces faits ce qu'ils ne peuvent pas nous donner : ils peuvent nous mettre sur la voie de la découverte d'un fait physiologique, mais par eux-mêmes ils ne peuvent en faire aucune. On ne peut pas expliquer l'état normal par l'état anormal, et pour apprécier sainement un fait pathologique il faut nécessairement connaître le fait physiologique correspondant.

Tout ce qui précède s'applique aux faits pathologiques naturels ; mais il en est d'autres, que nous appellerons artificiels parce qu'ils sont provoqués par les expérimentateurs. Ces derniers offrent sur les précédents un immense avantage, en ce sens que, la lésion étant instantanée, les efforts du mouvement fonctionnel (nous remplaçons le mot nature par celui-là), pour combattre et faire disparaître le trouble provoqué, n'ont pas encore dénaturé l'expression consécutive à cette lésion.

Nous dirons quelques mots des faits pathologiques artificiels, ne serait-ce que pour indiquer les services qu'ils ont rendus à la physiologie.

Du curare. — M. Claude Bernard n'a pas inventé le curare, mais il est un de ceux qui en ont le plus vulgarisé l'emploi, et, revendication plus précieuse, c'est lui qui le premier en a fait connaître les propriétés merveilleuses, au grand bénéfice de la physiologie du système nerveux.

Le curare est un extrait retiré d'un ou plusieurs végétaux, et renfermant aussi peut-être quelques produits animaux. Sa véritable composition est encore l'objet de nombreuses conjectures ; ce qu'il y a de certain, c'est que les Indiens et autres peuples non plus civilisés empoisonnent leurs flèches avec cet extrait, et qu'ils s'en servent indistinctement à la guerre comme à la chasse, à la chasse du singe comme à celle de l'homme.

Introduit dans l'estomac de l'homme et des mammifères, ce poison est tout à fait innocent; il a cela de commun avec tous les venins, et c'est ce qui a pu faire supposer que la partie active de ce produit est fournie parle venin du crotale.

Quoi qu'il en soit, les effets toxiques du curare se font sentir dans toute leur intensité, lorsqu'on met ce poison en contact avec la peau dépouillée de son épiderme, ou, ce qui revient au môme, en contact avec les muqueuses dépouillées de leur épithélium; il faut, en un mot, qu'il y ait plaie. Après cette sorte d'inoculation, les animaux succombent dans un temps, variable selon la dose du poison, mais qui n'est jamais très-long.

Le S3rmptôme pathognomonique de l'empoisonnement par le curare, c'est la paralysie du mouvement. L'animal curarisé tombe comme anéanti sans convulsions; à le voir immobile, le regard éteint, on pourrait le croire mort; mais néanmoins l'évolution

organique continue elles mouvements fonctionnels se produisent encore d'une manière insensible. Le pincement, l'application du fer rouge ne réveillent plus aucun mouvement; i'animcil souiFro, mais il ne dispose plus de ses mouvements expressifs pour le manifester,

M. Claude Bernard a résumé dans les trois propositions sui~ vantes l'action phj'siologique du curare :

1° Le curare agit exclusivement sur les nerfs moteurs dont il paralyse l'action sur les muscles ; il laisse intacts les nerfs sensitifs.

â*» Le curare agit par l'intermédiaire du sang sur le système nerveux,

3* L'action toxique du curare se produit de la périphérie des nerfs vers les centres (1).

De la strychnine. — Contrairement à l'action du curare, celle de la strychnine a pour effet l'abolition du système nerveux sensitif, le système moteur restant intact. Les nerfs capables de transmettre les impressions perdent cette propriété sous l'influence de la strychnine, et cela par suite d'un épuisement de la force nerveuse (2).

Gr&ce aux propriétés merveilleuses que possèdent les deux agents dont nous venons de parler, on peut décomposer tous les phénomènes nerveux en leur élément immédiat, et arriver ainsi à constater d'une manière formelle les véritables propriétés physiologiques du système nerveux.

Nous pourrions multiplier nos exemples pour montrer le parti immense que les physiologistes ont pu tirer des faits pathologiques provoqués par des substances spéciales ; mais ce soin nous paraît inutile.

L'ensemble des procédés dont nous venons de donner une idée sommaire constitue, par son importance et son utilité, une grande partie de la méthode expérimentale appliquée à l'étude du système nerveux. Les connaissances anatomiques, l'observation des phénomènes biologiques étaient incapables par elles-mêmes de nous dévoiler les secrets des fonctions nerveuses, et ce n'est qu'en

(1) Cl. Bernard^ Leçons sur lôs 9lfeta des substances toxiques et médicamenteuses, p. 327.

(9) Cl. Bernard, loc. cit,, p. 858.

les fécondant par la méthode expérimentale qu'on est parvenu à de précieux résultats.

Il ne faut pas s'exagérer cependant Timportance de cette méthode et la laisser sur le piédestal où ses adeptes enthousiastes ont prétendu la placer, en la confondant avec la physiologie ellemôme. Parmi ceux qui ont toujours marché dans la voie de Texpérimentation, évitant, de peur de s'égarer, de quitter le monde des phénomènes, il en est qui professent qu'élever le fait expérimental dans les régions sublimes de Tintelligence, pour le soumettre à une réflexion attentive, est un procédé antique, ne pouvant conduire qu'à une métaphysique radoteuse. L'erreur de ces hommes est grande, et nous estimons qu'avec un peu plus de travail de l'esprit et un peu moins de travail des yeux, la science n'en irait pas plus mal; mais, dans tous les cas, il est à désirer qu'en laissant toute sa valeur, que nous reconnaissons très-importante, au' fait expérimental, on conserve à l'analyse physiologique et philosophique la place importante qu'elle revendique de droit dans le progrès des sciences. Nous dirons plus : si les partisans excessifs de la méthode expérimentale veulent que cette méthode soit « le raisonnement à l'aide duquel nous soumettons méthodiquement nos idées à l'expérience des faits, » nous demandons d'un autre côté qu'elle soit aussi le raisonnement à l'aide duquel nous soumettons méthodiquement les faits à l'expérience des idées. L'esprit humain lui aussi est un instrument , un instrument formé par des idées provenant tout aussi bien de l'expérimentation des faits que de la comparaison des idées entre elles ; à ce titre, il représente une pierre de touche excellente, soit pour apprécier la valeur des idées, soit pour reconnaître si ces dernières s'enchaînent naturellement avec l'ensemble des connaissances acquises ; à ce titre encore, loin d'ôtre un instrument fragile et trompeur, l'esprit humain est sans contredit le premier des instruments de la méthode expérimentale; ce n'est plus un sens isolé s'appliquant à une recherche spéciale, c'est la résultante de tous nos sens s'analysant elle-même.

LIVIIE II

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