CHAPITRE I
Éléments nerveux et nerfs.
L'organe neigeux est si complexe dans sa structure et dans ses ramifications, que les physiologistes ont cru trouver dans cette complication des motifs légitimes non-seulement pour diviser anatomiquement cet organe en parties dstinctes , mais encore pour accorder à chacune de ces parties, artificiellement divisées, des propriétés physiologiques différentes. Ce que nous avons dit touchant les propriétés physiologiques et les fonctions des organes nous met à priori à Tabri de semblables hérésies. Cependant nous avons adopté, sous cette réserve, la division des auteurs : P parce qu'elle nous semble commode ; 2<* parce qu'elle nous permettra d'affirmer mieux que tout autre notre manière de voir. Nous examinerons en conséquence et successivement : les propriétés physiologiques des nerfs, de la moelle, du bulbe, de la protubérance, des pédoncules cérébraux, du cervelet, des hémisphères cérébraux et du noyau de l'encéphale.
Anatomie. — Comme tous les organes de la vie, le système nerveux est composé d'une trame organique 'spéciale. Cette trame est essentiellement constituée par deux éléments : les cellules et les tubes nerveux.
Tubes nerveux, — Les tubes nerveux sont constitués : 1° par une enveloppe très-mince, hyaline; 2° par un liquide visqueux, sorte de substance médullaire renfermée dans Tenveloppe et que Ton peut, par pression, faire sortir du tube nerveux (i); 3° par une fibre centrale cylindrique
(1) Cette moelle donne aux cordons nerveux la nuance qui les caractérise par sa réfrangibilité spéciale : l'on a remarqué, en cfl'et, que les cordons nerveux prennent un aspect grisAtrc à mesure que l'épaisseur do cette moollo diminue.
(eylinder axis) ^ entourée de toutes parts par la moelle. Ces tubes présentent un diamètre qui varie^ selon les régions, entre 0'»'»,02 et b»»,OM (1).
Il existe d'autres tubes nerveux que Ton trouve généralement dans le grand sympathique et qui sont beaucoup plus minces que les précédents ; ils doivent cette réduction à ce que la gaine d'enveloppe semble directement appliquée sur le eylinder axis.
Leur diamètre varie entre 0™",001 et 0"»™,002.
Cellules nerveuses. — Les cellules nerveuses sont constituées par une membrane d'enveloppe renfermant un liquide visqueux diversement coloré, au milieu duquel est plongé le noyau de la cellule renfermant lui-même un ou deux nucléoles.
Ces cellules affectent une configuration très-variable ; elles présentent des prolongements qui unissent les cellules nerveuses entre elles, et aussi les cellules avec les tubes nerveux, de fdçon à établir sinon une continuité parfaite, du moins des connexions très-intimes avec les différentes parties du système nerveux. Ces relations des tubes et des cellules n'ont pas en<« core été bien déterminées, maison peut admettre avec les auteurs les plus autorisés (Robin, Wagner, Vulpian, Kôlliker, Luys, Béclard, etc., etc., qu'en général elles existent et que ce fait se trouve en parfaite concordance avec les données physiologiques.
!i y a de petites et de grosses cellules; la dimension des premières varie de O^'^jOOS à 0"™,007; le diamètre des grosses entre 0""*,11 à 0-»,i4 (Kôlliker).
Tels sont les éléments qui, associés entre eux, disposés de différentes manières, constituent les différentes parties du système nerveux. Ces parties se présentent tantôt sous la forme de grandes masses nerveuses enfermées dans des cavités osseuses (cerveau, cervelet, moelle épinière). tantôt sous la forme de cordons nerveux plus ou moins ténus, et qui n'ont d'autre protection qu'une gaîne très-mince (névrilème) et une membrane plus extérieure qui constitue le périnèvre de M. Robin.
Nous examinerons successivement chacune de ces différentes parties et nous commencerons par les nerfs.
Nebfs. — Les anatomistes qui se sont appliqués à la recherche de la terminaison des nerfs dans les différentes parties du corps, ne sont pas parfaitement d'accord sur leur mode de terminaison : les uns (Valentin, Emmert, Dumas, etc.) prétendent que, dans les muscles, le nerf, réduit à son dernier élément, au tube nerveux, revient vers son origine en formant une anse; les autres (Brùcke, Kôlliker, Rouget, etc.) prétendent que ces anses ne sont que des plexus anastomotiques, et que les tubes nerveux, parvenus à leur terminaison, se présentent avec des extrémités libres, aplaties ou arrondies.
Quoi qu'il en soit, il est un fait acquis à la science : c'est qu'à la suite
:i) Kôlliker.
54 PROPRIETES PHYSIOLOGIQUES.
d'un grand nombre de divisions, un nerf quelconque n'est plus constitué que par le tube élémentaire ; ce tube se dépouille de sa gaine, de sa moelle isolante et il se trouve réduit à son extrémité terminale au cylinder axis.
Suivons par un chemin rétrograde cet axe central, et nous verrons qu'après s^ètre entouré de sa moelle et de sa gaine, il ne tardera pas à s'accoler à un autre tube, puis à un autre jusqu'au moment où, réuni à quelques centaines de tubes, il formera un cordon appréciable.à l'œil nu (1). Le nerf ainsi constitué chemine dans les tissus, reçoit encore quelques anastomoses par simple juxtaposition de nouveaux tubes, et après s'être réuni à d'autres cordons nerveux, il forme avec eux un tronc unique qui se dirige finalement vers les trous de conjugaison des vertèbres, ou vers les trous crâniens.
Nous ne nous occuperons pour le moment que des nerfs rachidiens.
A quelque distance des vertèbres, le tronc nerveux se divise en deux branches. L'une de ces branches, placée en arrière de l'autre, rencontre sur son passage un amas de substance nerveuse de forme olivaire et composé de cellules (2). Ces petits corps, appelés ganglions spinaux, sont situés à l'entrée des trous de conjugaison des vertèbres. La plupart des tubes élémentaires qui constituent le nerf se continuent avec un corpuscule ganglionnaire, et reparaissent vers le pôle oppose avec la structure qu'ils avaient de l'autre côté du corpuscule. D'autres tubes traversent directement le ganglion. A la sortie du ganglion tous les tubes sont encore réunis en faisceau ; mais ils ne tardent pas à se diviser et à se grouper par petits rameaux (la moyenne est de six ou huit), qui vont s'implanter isolément et les uns au-dessous des autres dans le sillon collatéral postérieur de la moelle. Ces rameaux portent le nom de racines postérieures, et ont pour caractère anatomique essentiel le ganglion qu'elles traversent avant d'arriver dans le canal vertébral.
La branche qui est située en avant de la précédente se dirige vers les trous de conjugaison ; elle se divise bientôt en plusieurs filets (quatre à six en moyenne) qui vont s'implanter les uns au-dessus des autres sur le sillon collatéral antérieur. Cette branche constitue la racine antérieure des nerfs rachidiens.
Il y a deux trous de conjugaison pour chaque vertèbre, l'un à droite, l'autre à gauche. Ces trous étant situés symétriquement de chaque côté de la ligne médiane, il y a une paire nerveuse pour cha(]ue vertèbre; et comme la première paire passe entre l'atlas et l'occipital, tandis que la
(1) Le nerf médian contient 22 500 cubes. (Ilarting.)
(2) Les cellules qui composent les ganglions spinaux mesurent do 0™",04 h. 0«»™,09. Leur noyau contient un ou deux nucléoles dont lo volume varie de Omn^Olà O'oB'jOlS. Ces corpuscules sont entourés, comme les cellules içangliounaires du grand sympathique, d'une sorte de coque fibrillaire dont les fibres grisâtres contiennent, de distance en distance, des noyaux allongés. (Vulpian, Journal de physiologie. Janvier 1868.)
disraiêre eorrespond à la première pièce du sternum, il en résulte que Ton compte trente et une paires de nerfs spinaux.
Avant de dire ce que deviennent les nerfs rachidiens après leur impiant«:.ion dans la moelle» il est indispensable d'exposer la structure intime de de cette dernière. C'est ce que nous ferons bientôt.
Phtsiologie. — Le nfiouvement physiologique dont les nerfs sont le siège peut ôtre provoqué par Tapplication directe des agents mécaniques, physiques ou chimiques dont nous avons parlé ; les nerfs sont donc excitables.
Vivisections, — Sur un chien vivant vous découvrez Un nerf, le nerf sciatique, par exemple, et vous le coupez. Non-seulement le mouvement est aboli dans les parties où ce nerf Va se distribuer, mais encore rexcitation la plus vive, sur ces mômes parties, n'est plus transmise à l'encéphale. Comme contre-épreuve, vous irritez mécaniquement, chimiquement ou physiquement la surface de section qui est du côté de la périphérie et vous provoquez le mouvement des parties paralysées; si vous irritez la surface de section qui tient aux centres nerveux, vous déterminez la plus vive douleur.
Cette expérience, répétée sur n'importe quel nerf mixte, donne toujours les mômes résultats ; on est donc autorisé à dire que les nerfs mixtes possèdent deux propriétés physiologiques : i» la pro priétc de transmettre dans le sens du centre à la périphérie le résult<it d'une incitation quelconque, soit physiologique, soit expérimentale ; 2<» la propriété de transmettre de la périphérie vers les centres le résultat d'une impression.
Ces deux propriétés sont-elles inhérentes aux mômes fibres du môme nerf ou bien existe-t-il des flbres spéciales pour chacune d'elles? L'expérimentation va répondre.
Nous avons vu qu'avant de s'implanter sur la moelle, les nerfs rachidiens se divisent en deux racines. Or, si l'on vient à couper les racines antérieures, le mouvement est aboli dans toutes les parties où le nerf va se distribuer ; au contraire, la section des racines postérieures arrête la transmission des impressions vers l'encéphale. La môme contre-épreuve que nous avons appliquée aux nerfs peut-être employée vis-à-vis des racines, et elle donne les mômes résultats. Il est donc fort probahle qu'il existe des fibres spéciales pour la transmission des impressions, et d'autres fibres
56 PROPRIETES PHYSIOLOGIQUES.
destinées à provoquer le mouvement musculaire. Cette probabilité se transformera bientôt en certitude.
Mais les propriétés de transmettre les impressions et de provoquer les mouvements, les nerfs les tiennent-ils d'eux-mômes ou bien ne sont-elles que des propriétés communiquées par les centres nerveux ? La faculté de pouvoir provoquer le mouvement physiologique dans un nerf qui vient d'être séparé des centres nerveux par la section devrait être une présomption favorable à la première opinion ; mais il n'en est rien. Lorsqu'un nerf a été séparé de l'encéphale, il répond, il est vrai, h nos excitations; mais il perd peu à peu cette capacité et il arrive un moment où il n'y répond plus du tout. Il est donc logique de considérer dans les nerfs une forme et une constitution anatomiques favorables à la manifestation de certaines propriétés physiologiques; mais il faut admettre en même temps que ces propriétés dépendent, jusqu'à un certain point, des liens qui unissent les nerfs avec les autres parties du système ner\'eux. De même qu'un conduit d'eau met au service de l'écoulement sa forme et une surface polie, de même qu'un conducteur électrique met au service de la transmission de l'électricité une matière spéciale, de môme le nerf met au service des propriétés physiologiques une matière organisée, vivante, ayant une activité propre; et c'est cette activité spéciale qui entre en jeu au moment où une impression ou la volonté vient la provoquer. Nous ne saurions trop le répéter : il faut s'entendre sur les mots ; les nerfs sont des organes vivants ; ils ont pour eux une activité spéciale ; mais les propriétés physiologiques que nous leur avons reconnues n'existent qu'à la condition que les liens qui unissent les nerfs avec les autres parties du système nerveux ne seront point détruits.
Faits pathologiques, — Nous laissons au lecteur le soin de se rappeler les faits pathologiques nombreux dans lesquels la maladie a pris soin de disséquer en quelque sorte les fibres du système nerveux, et de mettre ainsi sous nos yeux la preuve irréfutable de l'existence de deux sortes do nerfs : les uns destinés à provoquer le mouvement , les autres à transmettre les impressions. Les paralysies isolées du sentiment et du mouvement sont en effet des phénomènes trop probants et trop connus de touh pour que nous nous y arrêtions davanlaffc.
DES N£RF$. 57
Les faits pathologiques provoqués nous offrent un plus grand intérêt. Nous avons déjà signalé sommairement les résultats merveilleux que M. Claude Bernard a obtenus avec le curare. Nous reproduirons ici les termes d'une expérience pratiquée par le savant physiologiste.
« Voici une grenouille, dit M. Claude Bernard, à laquelle nous avons lié l'aorte abdominale vers sa partie inférieure. Rien n'est changé pour les parties situées au-dessus de la ligature ; la circulation est seulement interceptée dans les parties situées au-dessous, dans les pattes postérieures.
c( Maintenant nous introduisons du curare sous la peau du dos. Que va-t-il arriver? Le curare absorbé va circuler avec le sang dans toute la partie de l'animal qui est au-dessus de la ligature, et il n'arrivera pas dans les membres postérieurs, qui dès lors ne seront pas empoisonnés.
« Eh bien, messieurs, dans ce cas tous les nerfs de mouvement sont paralysés, à l'exception de ceux du train postérieur, qui sont restés intacts et pourront réagir lorsqu'on éveillera la sensibilité de l'animal, en quelque point du corps qu'on porte l'excitation.
« Les mouvements éveillés dans le train postérieur, en pinçant les membres antérieurs, prouvent évidemment que l'animal sent. Ces mouvements sont très- violents ; la grenouille cherche à s'échapper ; vous la voyez même sortir par un saut de l'assiette sur laquelle elle est placée, et cela sans que ni les membres antérieurs, sur lesquels porte l'irritation, ni la partie du tronc située au-dessus de la ligature soient le siège d'aucun mouvement.
« Le curare permet donc de séparer le système nerveux moteur du système sensitif, sur lequel il est sans action (1). »
« Le curare, ajoute-t-il plus, est donc un poison qui
non-seulement produit l'isolement physiologique des nerfs et des muscles, mais encore celui des deux ordres de manifestations du système nerveux. 11 détruit le mouvement, mais reste sans action sur le sentiment ; de sorte qu'il dissèque en quelque sorte le système nerveux moteur, et le sépare à la fois du sang,
(1) Cl. Bernard, Leçons sur Us effets des substances toxiques et médicamenteuses, p. 342.
du système musculaire et du système nerveux sensitif et des autres tissus (1). »
Ainsi donc, une fois de plus nous avons la preuve que les nerfs manifestent l'existence de deux propriétés physiologiques distinctes. Nous] pourrions nous en tenir là, mais nous donnerons encore une nouvelle preuve empruntée aux faits pathologiques provoqués, et qui différencie peut-être mieux que toutes les autres les propriétés des nerfs moteurs des propriétés des nerfs sensitifs.
Nous avons vu (p. 54) qu'au point de vue anatomique la présence d'un ganglion sur les racines postérieures distingue trèsbien les deux sortes de nerfs. Ce ganglion communique au nerf sur le trajet duquel il se trouve implanté une vitalité particulière qui, dans les conditions expérimentales, se dévoile à nous d'une façon toute spéciale. Depuis longtemps on avait remarqué qu'après la section d'un nerf mixte le bout périphérique de ce nerf devenait le siège d'une altération particulière, mais on n'avait tiré de ce fait aucune conclusion physiologique. Auguste Wallcr, physiologiste anglais, a donné le premier une signiflwition à ce phénomène, en démontrant expérimentalement que, si Ton coupe un nerf chez les animaux supérieurs, et qu'on le sépare de son centre, il s'altère suivant une direction déterminée.
Si Ton vient à diviser, par exemple, une racine antérieure, et qu'on laisse vivre l'animal, on remarquera au bout de cinq à six jours que le bout périphérique est le siège d'une lésion spéciale, tandis que le bout qui tient encore à la moelle est parfaitement sîiin. Au contraire, si on vient à diviser une racine postérieure entre le ganglion et la moelle, on constatera que le bout qui tient à cette dernière s'altère, tandis que le bout périphérique reste sain. Si la section de la racine postérieure porte sur la partie située entre le ganglion et la réunion des racines antérieures et postérieures, on observe que le bout périphérique s'altère, tandis que le bout qui tient au ganglion reste sain. Enfin, si l'on vient h couper le nerf mixte, le bout périphérique s'altérera, tandis que le bout central restera sain.
(1) Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses,
DBS RBAFS. SO
L*aIléraiion des nerfs, dans ces circonstances, est toute spéciale ; elle porte tout d'abord sur la substance médullaire, qui se trouble dès les premiers jours, se coagule peu à peu et se divise en petites masses granuleuses qui diminuent progressivement de volume, pour disparaître au bout de quatre à cinq mois. Cette altération communique aux nerfs une couleur grisâtre toute particulière. Lorsque la substance médullaire a entièrement disparu, la membrane de Schwann se plisse et revient sur elle-même (1). Quant au filament axile, il persisterait sans oblitération apparente.
L'altération dont nous venons de parler n*est pas limitée à un point ; elle s'étend jusqu'aux extrémités terminales du nerf. M. Krause a trouvé cette altération jusque dans les corpuscules de Meissner, et M. Waller a montré à M. Vulpian l'altération du lingual jusque dans les papilles de la langue, à la suite de la section du nerf vague.
Quelle est la signification physiologique des faits que nous venons d'exposer ?
Considérant que, dans la section des racines antérieures, c'est toujours le bout qui tient ù la moelle qui ne s'altère pas ; considérant que ces racines communiquent directement avec la substance grise de la moelle, M. Waller a conclu que cette dernière doit être assimilée & un ganglion chargé de la nutrition des racines antérieures. Considérant ensuite qu'après la section des racines postérieures avant ou après le ganglion, c'est toujoui-s le trongon de nerf tenant au ganglion qui est conservé, il conclut que les ganglions intervertébraux président à la nutrition des racines postérieures. Réunissant ces deux propositions, M. Waller conclut que la nutrition de la fibre nerveuse est dévolue h la cellule ganglionnaire. Ces conclusions semblent découler naturellement des prémisses, bien qu'il soit difficile de comprendre ce que peut être la nutrition d'un élément nerveux par un autre élément nerveux, comme l'observe M. Claude Bernard (2).
M. SchiiT a été conduit par ses propres expériences à placer le
(!) Dans les cas de régénération des nerfs après la section^ Schiiï, Vulpian cl Philippeaux ont constaté que ces filaments ne sont pas remplacés par d'autres; ils sont restaurés et le seul phénomène appréciable qui survienne est une pro> duction nouvelle do matière médullaire dans la gaine de SScliwann. (Vulpian, p. !i59.)
(2) Physiologie du syslème rurveuxy p. 24:2.
centre trophique des nerfs non pas dans la substance grise de la moelle, mais au niveau de cette partie. D'autres physiologistes ont attribué la cause de l'altération des nerfs à la suppression des fonctions de ce dernier : le tronçon des racines antérieures qui tiennent encore à la moelle, disent-ils, se conserve, parce qu'il est encore influencé par l'incitation motrice qui va du centre à la périphérie ; tandis que celui qui est séparé des centres s'altère, ne pouvant plus être influencé par cette incitation. Il en est de môme pour les racines postérieures : le mouvement fonctionnel ayant lieu de la périphérie au centre, l'altération se' montre dans le bout de la racine qui tient à la moelle ; au contraire, le bout qui tient au ganglion continue à vivre, parce qu'il est encore dans le courant fonctionnel. Ce raisonnement paraît très-juste, tant qu'il s'agit des racines des nerfs, mais il semble perdre toute sa valeur dès que la section porte entre le ganglion et la périphérie ; dans ce cas, en effet, l'altération porte toujours sur le bout périphérique, qui précisément se trouve encore dans le courant fonctionnel. M. Vulpian voit dans cette objection la condamnation de l'hypothèse qui fait dériver les altérations des nerfs de l'abolition de leurs fonctions.
Nous ne partageons pas à ce sujet la môme manière de voir. Il est vrai que, si l'altération tenait à la direction du mouvement fonctionnel, on devrait la trouver, pour les nerfs impressionneurs, du côté du bout périphérique, car le mouvement impressionneur se propage du point d'impression vers les centres ; mais pour que ce mouvement ait lieu, il faut de toute nécessité que le nerf soit dans ses conditions physiologiques : 1° il faut qu'il vive de sa vie organique ; 2® il faut qu'il vive fonctionncllement, c'est-àdire qu'il mette en action la vie organique dans un but déterminé. Or à quoi servent les ganglions ? il est évident qu'ils ne servent pas à la nutrition du système nerveux , comme l'a démontré M. Schiff; ils ne peuvent donc servir qu'à la vie fonctionnelle; mais qu'est-ce que cette vie fonctionnelle? Les centres nerveux se nourrissent fonctionncllement d'impressions ; il est donc nécessaire que les nerfs chargés de transmettre cet aliment soient continuellement dans un état de tension fonctionnelle propre h recevoir toutes les impressions qui proviennent du dedans ou du dehoi's. 11 faut, on d'autres termes, que, lorsqu'un objet impres-
donnant vient à agir sur l'extrémité périphérique des nerfs, ces derniers ne soient pas inertes ; révolution organique dont ils sont le siège n'ayant pas mission de transporter les impressions, il faut qu'ils soient disposés fonctionnellement pour atteindre ce but. Or à quoi serviraient les ganglions, sinon à entretenir en permanence et en activité les propriétés physiologiques de la fibre nerveuse sensitive? Si par l'expérimentation nous ne pouvons pas démontrer d'une manière directe l'exactitude de cette manière de voir, nous sommes obligé de l'admettre par exclusion. Ainsi donc nous pensons que lorsqu'on coupe un nerf mixte la partie périphérique est toujours le siège de l'altération, parce que cette partie se trouve séparée de l'organe chargé de maintenir ses propriétés physiologiques en état d'activité.
Des phénomènes analogues se produisent après la section d'une veine ; dans ce cas le bout périphérique est toujours le siège d'un travail spécial de destruction et de réparation, destiné à adapter le tube veineux aux^conditions nouvelles d'existence qui résultent de la section.
Dans notre manière de voir nous n'attribuons pas aux ganglions le rôle de nourrir fonctionnellement les fibres nerveuses, nous disons simplement qu'ils sont une des conditions du maintien des propriétés physiologiques. M. Claude Bernard professe une opinion analogue : « Quand on vient, dit-il, à sectionner le sympathique entre le ganglion cervical supérieur et la glande sous-maxillaire, on c^>nstate toujours une augmentation dans l'activité de circulation de la glande ; mais si l'on pratique la section au-dessous du ganglion, on ne produit aucun effet. » Les ganglions intervertébraux peuvent donc être assimilés aux ganglions sympathiques, et M. Claude Bernard ajoute que « les ganglions ont des usages nets et définis, et qu'ils sont des centres d'où partirait une influence modératrice de la circulation (i). »
Ainsi donc l'interprétation que nous donnons aux expériences si intéressantes d'Auguste Waller nous permet d'établir un nouveau signe distinctif anatomo-pathologique entre les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs. Ce signe nous permet à nouveau d'attribuer à chacun des nerfs des propriétés physiologiques dif-
(1) Altérations éUt liquideM de Carganwney t. II, p. 375.
G2 PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQURS.
férenles et se manifestant d*une façon toute particulière dans les racines sensitives et dans les racines motrices.
Les preuves de toute nature que nous venons d'accumuler à dessein nous paraissent suffisantes pour démontrer l'existence réelle de deux propriétés physiologiques distinctes , affectées à deux sortes de nerfs ; mais comme cette opinion n'est pas celle des physiologistes les plus autorisés, c'est un devoir pour nous de suivre ces derniers dans leur argumentation.
Pour M. Yulpian, la motricité, la sensitivité sont des aptitudes excitatrices, et non pas des propriétés physiologiques : a L'action physiologique d'une fibre nerveuse, c'est-à-dire, le résultat de sa mise en activité, est une excitation des centres nerveux ou une excitation des cléments musculaires ; les fibres nerveuses sont aptes par conséquent à produire ces résultats, et ce sont ces aptitudes que l'on nomme motricité , sensitivité , exdto-motri" cité, etc. Une pile galvanique est apte à provoquer des contractions musculaires lorsqu'on met ses pôles en rapport avec un muscle, à mettre en jeu les fibres nerveuses lorsque le courant passe par ces fibres, et il se produit dans ce dernier cas des mouvements ou une excitation des centres nerveux, suivant qu'il s'agit de fibres motrices ou de fibres sensitives. Dira-t-on, en langage rigoureusement scientifique, que la pile a des propriétés physiologiques qui consistent dans son pouvoir de déterminer des contractions musculaires ou des excitations nerveuses ? On sent combien une pareille manière de s'exprimer serait vicieuse : la pile possède des propriétés électriques, et la mise en activité de ces propriétés peut mettre en jeu les propriétés physiologiques de tels ou tels éléments. En un mot, la pile agit comme excitateur ; elle fait passer à l'état d'activité les propriétés physiologiques de ces éléments. Or les fibres nerveuses doivent ôtre considérées de la même façon ; elles ont une propriété physiologique spéciale, et lorsque cette propriété devient active les éléments anatomiques avec lesquels ces fibres sont en rapport entrent eux-mêmes en activité, si toutefois toutes les conditions sont normales. »
Nous avouons ne pas très-bien saisir la dernière partie de ce raisonnement. Personne en effet n'est tenté d'attribuer des propriétés physiologiques î\ la pile électrique. Cet agent peut mettre en jeu l'activité normale du système nerveux, mais en aucun cas
DES NERFS. r>:<
il ne peut se mettre aux lieu et place de Texcitant physiologique. Si nous avons bien compris la pensée de M. Vulpian, il reconnaît dans les flbros nerveuses une propriété spéciale, la propriété d'exciter la production de certains effets : sensation ou contraction musculaire. Cette propriété porterait le nom d'excifatricitéj propriété excitatrice, A propos de Texcitabilité de Flourens (p. 40), analogue à Texcitabilité de M. Vulpian,nous nous sommes suffisamment expliqué sur la valeur de ces prétendues propriétés, qu'il ne faut pas confondre avec les véritables propriétés physiologiques. Le mot excitatricité explique la possibilité où nous sommes de réveiller l'activité d'une propriété physiologique, et pas autr^ chose. Mais avant de conclure nous suivrons encore M. Vulpian dans son argumentation.
H Je prends, dit-il, une autre comparaison qui fera, je l'espère, comprendre encore mieux ma pensée. Je vois que, parmi les muscles, il en est qui servent à mouvoir les os, d'autres à tenir les orifices plus ou moins complètement fermés, d'autres à resserrer plus ou moins les vaisseaux, etc. Dirons-nous que la propriété physiologique des fibres musculaires qui s'attachent à des os, c'est de faire mouvoir ces os? Dirons-nous que c'est, permettez-moi ce mot hybride, l'ostéo-motricité ? Ferons-nous aussi des propriétés spéciales pour chacune des autres catégories de fibres musculaires? Ce sont là des usages, ,des actions de fibres musculaires, ce ne sont pas leurs propriétés. La propriété des fibres musculaires, c'est la contractilité et, lorsque cette propriété entre en jeu, il y a des résultats divers produits selon les connexions anatomiques de ces fibres. Or, remarquons-le bien, ce que nous appelons la propriété des fibres musculaires, c'est-à-dire la contractilité, existe indépendamment de l'effet produit. Que ces fibres soient dans leurs rapports normaux, que ces rapports soient complètement rompus, que les fibres musculaires, par exemple, soient séparées à leurs deux extrémités de leurs points d'attache, la propriété physiologique, la contractilité, n'en existent pas moins ; elles peuvent encore entrer en jeu.
« Eh bien 1 il en est certainement pour les fibres nerveuses de même que pour les fibres musculaires. Les fibres nerveuses ont aussi une propriété physiologique intrinsèque, tout à fait indépendante de l'effet produit par leur mise en activité; elles agis-
sent sur les centres nerveux ou sur les muscles, en jouant le rôle d'excitateurs. Pour qu'une propriété physiologique mérite ce nom , il faut absolument ce caractère, à savoir qu'elle soit intrinsèque (1). »
Ainsi nous savons à présent ce que pense M. Vulpian. Pour lui, la motricité et la sensitivité ne sont pas les propriétés des fibres nerveuses ; la véritable propriété physiologique intrinsèque est ce quelque chose qu'il ne connaît pas bien au juste, dit-il, et qui, dans les fibres nerveuses, est l'analogue de la contractilité : c'est une modification matérielle passagère qui se produit dans la fibre nerveuse sous l'influence des excitations. Complétant l'analogie qu'il croit voir entre cette propriété et celle des fibres musculaires, il propose de l'appeler, avec M. Lewes, neurilité, réservant le nom de neuréréthisme à l'acte nerveux qui correspond à la contraction musculaire.
Dans toute cette argumentation, M. Vulpian veut absolument trouver dans les nerfs une propriété physiologique, analogue j\ la contractilité musculaire quant au nom et à la chose ; il semble d'après lui que, du moment où il y a pour les fibres musculaires une contractilité, il doit y avoir pour les fibres nerveuses quelque chose se terminant aussi en ilité. Dominé par cette pensée, M. Vulpian se renferme exclusivement dans sa comparaison ; il ne voit qu'une fibre à l'état de contraction, et il admet ce principe, très-hasardé selon nous, que « pour qu'une propriété physiologique mérite ce nom il faut absolument ce caractère, à savoir, qu'elle soit intrinsèque. » En d'autres termes, il faut que la propriété se manifeste en dehors de l'effet produit; il faut que, toujours analogue à la fibre musculaire qui se contracte isolément, séparée des agents qu'elle fait mouvoir, cette propriété se montre toujours par un mouvement sensible du tissu qui en est le siège.
Partant de là, M. Vulpian cherche dans le système nerveux une propriété analogue à la contractilité et résultant « d'une modification matérielle et passagère qui se produirait dans le tissu nerveux, » et bien qu'il ne la trouve pas, il la désigne sous le nom de neurilité, tout en avouant « qu'il ne sait pas au juste en quoi elle consiste. » Gela ne nous étonne pas,
(1) Uçom de physiologie, p. 218.
La propriété inhérente à la fibre musculaire a été désignée sous le nom de caniractilité, parce que le mouvement-contraction qui accompagne ses effetsest sensible à nos yeux. Or ce mouvement est un produit et non une cause. La propriété considérée dans sa cause, c'est la vie, et la propriété considérée dans ses effets, c'est la modalité particulière que le principe de vie imprime à la matière de chaque organe. En général nous ne connaissons rien de ce qui se passe de cette union du principe de vie avec la matière ; mais nous savons qu'il en résulte une puissance, une propriété dont les effets prouvent l'existence.
Nous connaissons les résultats de la mise en activité de la propriété des fibres musculaires : c'est un mouvement que nous appelons contraction ; nous connaissons)Ies résultats de la fonction du foie : c'est un produit chimique que nous appelons bile; nous connaissons les résultats de la mise en activité des glandes salivaires : c'est un produit chimique désigné sous le nom de salive; nous connaissons les résultats de la mise en activité des propriétés physiologiques des testicules : c'est un produit physiologique d'une nature spéciale. Si l'on voulait donner à chacun de ces résultats de la mise en activité des propriétés physiologiques des organes un nom analogue à celui qui représente les résultats de la mise en activité des propriétés physiologiques de la fibre musculaire, nous devrions dire : la bilivité (propriété physiologique du foie), la salivité (propriété physiologique des glandes salivaires); la spermaticité (propriété physiologique des glandes spermatiques). Tous ces noms en ité peuvent paraître étranges, mais ils sont aussi légitimes que le nom de contractiltté, car tous représentent le résultat de la mise en jeu des propriétés physiologiques des organes. La seule chose qui distingue ces résultats, c'est la nature du produit : pour les muscles, c'est un mouvement mécanique; pour les organes à sécrétion, c'est un mouvement chimique.
Lorsque M. Vulpian veut absolument trouver dans le tissu même du système nerveux quelque chose se terminant en ité, il ne le trouvera pas et cela ne doit pas nous étonner. Les propriétés physiologiques ne nous sont connues, comme nous le disions tout à l'heure, que par les effets sensibles qui résultent de leur mise en activité. Or, selon que ces effets sont d'une nature
chimique ou physique^ ils se présentent à nous sous forme de mouvements exécutés par l'organe lui-môme (contraction musculaire) ^ou bien sousforme de produits chimiques(bile, saliye,etc.). Le système nerveux ne révèle son état d'activité ni par des mouvements appréciables à la vue, ni par un produit chimique spécial; cependant cette activité est réelle, elle est démontrable et personne ne la conteste. Puisque nous avons emprunté déjà des termes de comparaison à la physique et à la chimie, nous dirons que les résultats de cette activité rassortent des lois de la difna^ inique moléculaire^ et que, analogue en cela à la chaleur et à Télectricité, elle se manifeste par des effets particuliers en dehors de l'organe qui en est le siège. Ce n'est donc pas dans le tissu nerveux lui-môme qu'il faut aller chercher les manifestations, les résultats de ses propriétés ; mais en dehors de lui ou en dehors de la partie de ce système dont on étudie les propriétés spéciales. Vouloir trouver dans le tissu nerveux quelque chose d'analogue à la contractilité, c'est méconnaître le sens du mot propriété^ et c'est ce qui explique pourquoi M. Yulpian a été conduit à inventer la neurilité « sans savoir au juste en quoi elle consiste. »
Au point de vue de la nature de leurs propriétés, le système nerveux et le système' musculaire ne sont point du tout comparables : l'un ressort de la mécanique (contraction musculaire) , l'autre ressort de la dynamique moléculaire (mouvement intime des éléments nerveux); de telle façon que, le premier peut manifester directement son mode d'activité par un mouvement appréciable, tandis que le second ne peut manifester son activité propre qu'en déterminant des effets sensibles sur des corps en rapport direct avec cette activité môme. Mais de ce que ce dernier ne peut manifester son activité que par des effets appréciables en dehors de lui, dira-t-on qu'il n'a qu'une propriété ^xci* tatrice ? Non, l'effet produit peut être ce qu'on voudra, mouvement musculaire ou sensation ; mais ce qui s'est passé dans les nerfs avant la contraction ou la sensation mérite qu'on s'en occupe. Or ce quelque chose n'est pas de l'excitation, mais bien le mode d'activité propre aux fibres nerveuses ; c'est, en un mot, leur propriété physiologique, propriété qui est incapable de se montrer directement, sur place, dans les conduits nerveux euxmômes, mais qui manifeste ses caractères distinctifs dans les effets
qu'elle produit. Ces effets sont différents selon le point où aboutissent les fibres nerveuses, et il est assez naturel de faire ici pour les propriétés des nerfs ce qu'on fait en définitive pour toutes les propriétés, y compris la contractilité, c'est-à-dire d'attribuer à chacun des effets différents le nom d'une propriété différente : motricité pour* les fibres qui déterminent la contraction des muscles, impressionnabilité pour celles qui provoquent la sensation.
Dans l'appréciation de cette question on ne doit pas oublier non plus que les nerfs ne forment pas un système isolé comparable, k ce point de vue, au système musculaire : les nerfs font partie d'un tout, et si par leurs propriétés organiques ils se distinguent des autres éléments nerveux, ils ne sont pas moins liés à ces derniers, d'une manière nécessaire et indissoluble, quand il s'agit d'étudier leurs propriétés physiologiques.
Les preuves que nous venons de donner à l'appui de l'existence légitime de deux propriétés physiologiques distinctes, Vimpres êionnalnlité et la motricité^ nous paraissent suffisantes ; cependant, le sujet en vaut la peine, nous en invoquerons de nouvelles, tout en complétant ce que nous avons encore à dire touchant les propriétés des nerfs.
Dans les pages qui précédent, nous avons tiré la plupart de nos arguments de la physiologie générale et surtout de la signification précise que nous donnons au mot propriété physiologique. Les expériences que nous allons analyser, instituées pour la première fois par Floufens, nous conduiront dans un ordre d'idées tout à fait différent.
« Je coupai, dit Flourens, sur un coq, les deux nerfs principaux qui du plexus brachial vont, l'un à la face supérieure et l'autre à la face inférieure de l'aile. A la section du premier dt ces nerfs^ l'aile commença à traîner et à se mouvoir avec peine; à la section du second, elle traîna tout à fait et son extrémité (partie à laquelle se rendaient principalement les nerfs coupés) ne se mut plus du tout. Je croisai alors les bouts des nerfs divisés, en joignant le bout supérieur d'un nerf avec le bout inférieur de l'autre, et réciproquement ; et je maintins ce croisement aftifieiel par un point de sutufe.
te Au bout de quelques mois l'animal avait parfaitement repris
l'usage de l'extrémité de son aile, laquelle ne traînait plus, et dont il se servait pour voler tout aussi bien qu'avant l'expérience. La plaie extérieure était depuis longtemps entièrement cicatrisée. Je mis les nerfs opérés à nu ; ils étaient complètement réunis, et dans l'ordre même où je les avais placés ; c'est-à-dire que le bout inférieur d'un nerf se continuait avec le bout supérieur de l'autre, et réciproquement.
« Je pinçai ces nerfs au-dessus du point de leur réunion, l'aile se mut aussitôt et l'animal cria ; je les pinçai au-dessous, l'animal le sentit de même et son aile se mut encore ; pareille chose eut lieu quand je pinçai le point grossi de la réunion. Et de plus, quand je pinçai le nerf supérieur au-dessus du point de la réunion^ c'étaient les muscles de la face inférieure de l'aile qui se contractaient ; et c'étaient au contraire les muscles de la face supérieure de l'aile qui se contractaient quand je pinçais le nerf inférieur, toujours au-dessus du point de la réunion, La communication des irritations était donc parfaitement rétablie dans tout le trajet des nerfs réunis; et de plus, elle s'opérait dans un sens croisé, sens croisé déterminé par le croisement artificiel des nerfs mêmes. »
Cette expérience prouve, ainsi que d'autres que Flourens a pratiquées, que les nerfs mixtes divisés peuvent : 1* se souder entre eux; 2** recouvrer leurs propriétés physiologiques. Jusquelà rien de bien extraordinaire, car ces nerfs sont de même nature, et après tout nous voyons des faits d'autoplastie beaucoup plus curieux. Mais en variant l'expérience, en réunissant par exemple un nerf sensitif à un nerf moteur, elle pouvait avoir, du moins en apparence, une portée autrement décisive. Si, après avoir obtenu la soudure d'un nerf moteur à un nerf sensitif, on constatait expérimentalement que ce nerf nouveau possède les mêmes propriétés physiologiques que les deux nerfs dont ils est composé, on pourrait conclure, avec une apparence de raison, à l'existence d'une seule propriété physiologique : la neurilité.
Telle était la pensée de M. Vulpian, et, avec le concours de M. Philippeaux, il a institué l'expérience suivante :
« Après avoir coupé l'hypoglosse et le lingual, nous avons excisé, dit M. Vulpian, un très-long segment du bout périphérique du lingual. Nous avons uni après cela, par un point de suture, la partie centrale du nerf lingual à la partie poriphériqucMlu nerfhy-
pogiosse. Quatre mois après, la soudure a été complète et on a mis a nu les nerfs réunis. Je coupe le nerf lingual le plus haut possible. Il y a eu, au moment.de la section, des cris de douleur et en même temps un violent mouvement de la langue. Je pince maintenant ce bout du nerf lingual, qui est séparé du centre nerveux et qui est relié par une soudure nerveuse au bout périphérique du nerf hypoglosse. Vous voyez aussitôt un mouvement de la langue, mouvement presque aussi considérable et de même direction que lorsqu'on excite un nerf hj^poglosse normal. Je pince de nouveau un peu moins loin du lieu de réunion, même mouvement. A chaque excitation nouvelle je détermine un mouvement semblable. Je tenais à vous montrer cette expérience, car on a encore récemment voulu jeter des doutes sur la réalité de cette réunion. Or vous devez en être tout aussi surpris que nousmême, car le fait, comme vous le voyez, est bien facile à constater.
« 11 résulte donc de ces expériences, et de la façon la plus incontestable, que des fibres sensitives peuvent s'unir bout à bout à des fibres purement motrices, et que, lorsque la réunion est faite, les excitations subies par les fibres sensitives peuvent se transmettre par elles aux fibres motrices. Mais je répéterai ici ce que j'ai dit à propos des expériences sur la réunion du nerf pneumogastrique avec le nerf hypoglosse, c'est qu'il ne s'agit que des excitations expérimentales, et que l'hypoglosse, ne recevant plus d'excitations centrifuges spontanées, sa fonction demeure défini- ' tivement abolie. On conçoit bien, en effet, que le lingual a conservé ses relations originelles avec la protubérance et le bulbe rachidien; qu'il n'a pas pu acquérir, par le simple fait de sa section, d'autres usages que ceux qu'il a dans l'état normal, et que par conséquent il ne peut déterminer dans le bout périphérique du nerf hypoglosse les excitations nécessaires à son fonctionnement normal.
« On peut se demander maintenant si l'on pourrait, dans les expériences dont nous parlons, observer des phénomènes inverses, et constater le passage des excitations du bout périphérique du nerf hypoglosse au bout central du nerf lingual. Une induction légitime nous permet de répondre affirmativement, mais l'expérience directe laisse encore des doutes. Quand on pince le bout
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périphérique du nerf hypoglosse, le bout oentral du lingual étant intact, il y a bien douleur, m£^is cette douleur peut se produire par la communication entre les quelques fibres sensitives contenues dans l'hypoglosse et les fibres du lingual. Toutefois, puisqu'il est prouvé qu'il y a union des fibres du lingual avec les fibres motrices de l'hypoglosse, il est permis de croire que la douleur, causée par le pincement du bout périphérique de l'hypoglosse est due en partie à une excitation du lingual, par l'intermédiaire des fibres motrices elles-mêmes de l'hypoglosse.
(( Nous avons fait aussi un nombre assez considérable d'expériences dans lesquelles nous réunissions le bout central de l'hypoglosse au bout périphérique du nerf lingual. Ces réunions se font tout aussi bien que les précédentes. Le bout périphérique du nerf lingual se régénère complètement, après s'être altéré dans toute sa longueur ; et lorsque cette régénération a lieu, le pincement du bout périphérique du nerf lingual provoque de vives douleurs. Mais, par la même raison que je viens d'indiquer tout à l'heure, ce résultat n'a pas une signification bien nette, parce que le bout central du nerf hypoglosse contient des fibres sensitives. Chez le chien il y a même, entre les fibres sensitives anatomiques, quelques fibres sensitives directes fournies par la petite racine postérieure que possède ce nerf.
« Les premières expériences suffisent du reste amplement pour nous permettre de rejeter la conclusion de MM. Gluge et Thiernesse, à savoir, que « le mouvement organique, dans les fibres « nerveuses, qui détermine la sensation, doit être diff'érent de « celui qui produit la contraction musculaire».
« Et par conséquent nous voyons encore s'évanouir ici une des preuves qu'on a alléguées pour soutenir que les fibres sensitives et les fibres motrices sont différentes sous le rapport de leurs propriétés physiologiques (1). »
Nous sommes loin de partager cette manière de voir, et en restant scrupuleusement dans l'interprétation simple du fait, nous voyons dans les expériences précédentes : 1® la possibilité de réunir bout h bout et par soudure oin nerf sensitif avec un nerf
(1) Uçons sur la physiologie généraie et comparée du syslème nerveux, par M. A. Vulpian, p. 282 et suivantes.
moteur ; 8^ la possibilité, cette soudure étant obtenue, do provoquer le mouvement sensitif, par Tintermédiaire du mouvement moteur, et, réciproquement, de provoquer le mouvement moteur par l'intermédiaire du mouvement sensitif. Il n'y a rien d'étonnant d'ailleurs dans cette possibilité. Du moment que nous pouvons provoquer le mouvement physiologique des nerfs par la pression, par l'irritation mécanique, par l'électricité, quoi de plus naturel que le mouvement physiologique d'un nerf puisse provoquer le mouvement physiologique d'un autre nerf, surtout lorsque cette communication se fait à la faveur d'une soudure qui réunit les deux nerfs l'un à l'autre ?
A ceux qui allèguent que les excitations suivent une marche inverse dans les deux ordres de fibres nerveuses pour justifier l'exisienee de deux propriétés distinctes, M. Vulpian répond que ce caractère n'a aucune valeur, et il emprunte ses raisons aux résultats obtenus par M. Bert sur la greffe animale : « Voici un rat, dit41, que je puis vous montrer, grâce à l'obligeance de M. Bert, et sur lequel il a fait une expérience très-intéressante. Il a, chez cet animal, introduit l'extrémité terminale de la queue, après avoir écorché cette extrémité, sous la peau do la région dorsale. Après que le travail de la greffe a paru suffisamment avancé entre la région dorsale et l'extrémité de la queue, il a coupé l'extrémité basilaire de la queue à O'»»,01 environ de sa naissance. Il s'est trouvé alors que l'animal , au lieu de porter cet appendice à l'extrémité postérieure de son corps, l'a porté désormais sur le dos et en sens inverse du sens normal.
tt Au bout des trois premiers mois, M. Bert n'observait encore que de faibles marques de sensibilité, lorsqu'il pinçait la queue. Puis, après six mois, neuf mois, la sensibilité avait beaucoup augmenté, mais l'animal ne reconnaissait pas encore l'endroit où on le pinçait. Il y a maintenant plus d'un an que l'opération a été faite sur le rat que vous avez sous les yeux, et vous voyez que, lorsque je pince la queue greffée, il a parfaitement conscience de l'endroit où je le pince, et qu'il se retourne pour mordre l'instrument. Or les excitations suivent maintenant, dans les nerfs de la queue, une marche inverse de celle qu'elles suivaient primitivement. Au lieu d'aller de la pointe de la queue vers sa base, comme dans l'état normal, elles remontent de la base vers la pointe,
rt PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQUES.
puisque c'est la pointe qui est soudée à la région dorsale, et que c'est la base qui est libre. Quant à ce qui concerne la perception distincte que l'animal paraît posséder actuellement de Tendroit qui est pincé, elle n'est peut-être en réalité qu'apparente, et il se peut que ce rat rapporte les sensations qu'il éprouve, non pas à la queue même que l'on pince, mais aux points de la région dorsale auxquels la queue est greffée. Vous connaissez en effet cette loi de la physiologie du système ner\euxren vertu de laquelle toute excitation, faite sur un point quelconque d'un nerf, est rapportée par l'animal à l'extrémité périphérique de ce nerf. Or, dans ce cas, l'excitation des nerfs de la queue se propage aux fibres nerveuses de la région dorsale avec lesquelles ces nerfs sont unis; et l'animal,* pour se défendre, tourne sa tête vers l'endroit d'implantation de la queue, endroit qui lui parait être le point de départ de la douleur qu'il ressent. Quoi qu'il en soit de cette interprétation, l'expérience remarquable de M. Bert semble démontrer que les fibres nerveuses sensitives peuvent conduire les impressions aussi bien dans le sens centrifuge que dans le sens centripète (1). »
Ces faits sont assurément très-intéressants, mais prouvent-ils ce que M. Vulpian a voulu démontrer ? Nous ne le pensons pas, et la seule conclusion raisonnable qu'on puisse en tirer c'est que les tissus vivants trouvent en eux-mêmes la possibilité de se réparer et de se régénérer quelquefois, manifestant une tendance admirable à recouvrer les fonctions pour lesquelles ils ont été créés. Il faudrait savoir d'ailleurs si, dans les expériences de M. Bert, de nouveaux nerfs ne se sont pas formés, chose fort probable si l'on se rappelle que les nerfs complètement divisés ne recouvrent pas leurs fonctions physiologiques.
Nous terminerons cette longue mais indispensable dissertation touchant les propriétés physiologiques des nerfs par des arguments empruntés à l'analyse physiologique.
M, Vulpian prétend que la sensiVi'yi/^ et la mo/nciV^ des nerfs doivent être considérées non pas comme des propriétés intrinsèques, mais comme des possibilités excitatrices identiques dans les deux ordres de nerfs, mais revêtant le caractère sensible ou moteur,
(l) Vulpian, |>. «87.
seUm le point où le mouvement physiologique du nerf va s'épuiser. D'après cette manière de voir, il suffirait de faire immerger une fibre motrice en ce point du cerveau où viennent aboutir les fibres sensitivesy et Ton pourrait ainsi détermierle sentiment douloureux en irritant la partie où se rend exclusivement le nerf moteur. Cette transplantation impossible à réaliser expérimentalement n'est pas nécessaire. En considérant en effet que le système nerveux moteur et le système nerveux sensitif sont unis par de nombreux anastomoses, soit dans les centres, soit à la périphérie ; en considérant encore que le système nerveux moteur n'entre en activité que sous l'influence du système nerveux sensitif à la faveur de ces anastomoses, on est conduit à se demander pourquoi on ne peut pas changer le courant nerveux et déterminer une sensation en agissant sur un nerf moteur de la même façon qu'on détermine l'activité de ce dernier en agissant sur un nerf sensitif. On répondra peut-être que parmi les cellules cérébrales les unes président à la sensation et les autres au mouvement. D'accord, mais puisque les anastomoses existent pour laisser passer le courant sensitivo-moteur, pourquoi le courant en retour, le courant moto-sensitif, ne peut-il pas passer? Evidemment, c'est que les nerfs moteurs sont incapables de transmettre le mouvement impressionneur, et qu'ils jouissent d'une propriété physiologique distincte de celle des nerfs sensitifs. Telle est notre conclusion.
En résumé, les raisons qu'invoque M. Yulpian pour faire rejeter la sensibilité et la motricité, à titre de propriétés physiologiques, et pour mettre à leur place la neurilitéy n'ont pas, à notre avis, l'importance ni la signification que cet éminent physiologiste a prétendu leur donner. Les expériences sur la réunion de deux nerfs par soudure et les faits de greffe animale sont des phénomènes organiques curieux, sans doute, mais que l'on constate dans les divers tissus soumis à des conditions analogues d'expérimentation ; dans tous les cas, ils ne prouvent qu'une chose : la tendance naturelle de tous les organes à lutter fatalement contre toutes les causes de trouble, et à reprendre le rôle physiologique que l'expérimentation ou toute autre cause leur aurait fait perdre.
Selon nous, à la constitution spéciale des deux ordres de nerfs
7i PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQUES.
corpespond une propriété de tissu, une propriété organique spéciale. Qrâce à cette propriété, le tissu des ner^ est apte à remplir non pas les fonctions d'un instrument chimique, comme le foie, ou d'un instrument mécanique, comme la fibre musculaire, mais celles d'un instrument dynamique. Cette propriété 4e tiiiUy mise en activité dans un tout autre but que la nutrition du tissu lui-môme, manifeste par ses effets deux propriétés distinctes, que nous appelons propriétés physiologiques, parce que de leur mise en jeu, de leur concours simultané, de leur association avec d'autres propriétés physiologiques, représentées par d'autres éléments nerveux, résultent réellement les fonctions de l'organe nerveux (1). Nous donnons à ces deux propriétés physiologiques les noms é*impressionnabili(é et de motricité.
La première expression, qui remplace le mot impropre et à double entente de sensibilité, ne dit que ce qu'elle exprime littéralement : faculté de recevoir et de transmettre les impressions. Quant à l'expression de motricité, nous l'avons conservée parce qu'elle rappelle le résultat des propriétés physiologiques des fibres nerveuses motrices.
Vimpressionnabiiité et la motricité sont des propriétés indépendantes et distinctes des phénomènes qui résultent de leur mise en activité, c'est-à-dire de la sensation et du mouvement musculaire. La sensation est le mouvement impressionneur transformé en un autre mouvement dans certaine partie du cerveau ; le mouvement musculaire est le mouvement motricité transformé par le muscle en un autre mouvement spécial résultant lui-môme de la propriété des fibres musculaires appelée contractilité.