IMPRESSIONS DU TACT
Les impressions de la vie de relation nous procurent, avonsnous dit, la notion spéciale de l'objet impressionnant. Or quelle est la notion spéciale que nous fournit le sens du tact? EstK^e la forme, la dureté, la mollesse, la rugosité ou le degré de poli des objets? D'aucuns le disent, mais nous ne partageons pas cette manière de voir. Nous nous proposons d'ailleurs de la discuter tout à l'heure, quand nous aurons décrit sommairement les organes du tact.
Les organes du tact, désignés sous le nom de papilles, sont constitués par un tissu cellulo-fibreux assez résistant, renfermant un nerf et un renflement particulier connu sous le nom de corpuscule de Meissner, On trouve les papilles nerveuses à la surface du derme, sur les lèvres, à la langue, au mamelon, au gland et au clitoris. A quoi servent les papilles ? Kôlliker pense qu'elles servent de soutien aux filets nerveux pendant l'impression du tact. Cette destination d'ordre mécanique trouve en effet sa raison d'être ; mais nous pensons que l'on doit voir aussi dans ces petits organes un moyen favorable destiné à fournir à l'impression une surface large et capable de conserver les traces du mouvement impressionneur assez longtemps pour que le moi puisse en étudier la nature. Les organes des sens de la vue et de l'ouïe afûrment une destination analogue, d'une façon plus évidente encore.
Le sens du tact, réduit à la papille nerveuse et au nerf qui conduit l'impression vers les centres, réveille en nous deux notions bien distinctes : celle du contact d'un corps solide, liquide ou gazeux , et celle du mouvement de certains fluides impondérables, tels que la chaleur, et peut-être aussi l'électricité.
Dans leur état de pureté, les impressions tactiles nous fournissent ces notions élémentaires et pas autre chose ; elles nous disent que la cause impressionnante est un solide, un liquide ou un gaz, ou bien encore le mouvement d'un fluide.
Les impressions tactiles se distinguent essentiellement des im. pressions fonctionnelles de nutrition, avec lesquelles elles ont quclquo*^ points de ressemblance en ce qu'elles nous donnent
de l'objet qui nous impressionne, une notion sufQsante en môme temps que la sensation particulière du tact. Nous avons vu que les impressions fonctionnelles de nutrition réveillent en nous un sentiment^ mais non une sensation, suivie de la connaissance de l'objet impressionnant.
Cette destination ressortira d'une manière plus frappante encore de la description du mécanisme des impressions tactiles.
Le mécanisme de ces impressions doit être étudié dans les deux catégories de causes qui leur donnent naissance :
Lorsque la cause impressionnante est un corps solide ou liquide, le mécanisme est des plus simples : les papilles, séparées du corps solide ou liquide par une feuille mince d'épiderme, reçoivent en quelque sorte le contact de ces corps ; sous cette influence, l'activité fonctionnelle du nerf entre en jeu; cette activité réveille à son tour celle des cellules cérébrales et le moi, devenu attentif, recueille les caractères distinctifs de l'impression.
Les impressions des corps solides réveillent nécessairement une sensation différente de celle que réveillent les liquides et surtout les gaz. Il est à peine nécessaire de dire que ces derniers, pour devenir cause impressionnante, ont besoin d'être mis en mouvement ; naturellement ce mouvement provoque une impression particulière et distincte.
Le mécanisme des impressions provoquées par les fluides impondérables est un peu plus compliqué ; nous prendrons pour type le calorique.
Lorsque le mouvement-chaleur, modéré dans sa vitesse, vient caresser les papilles nerveuses, il provoque leur activité fonctionnelle et cette activité, réveillant à son tour l'activité des cellules cérébrales, développe dans le cerveau la notion de la température du corps qui nous a impressionnés.
Si le mouvement-chaleur est plus rapide, si son intensité est plus grande, l'influence de ce mouvement ne s'exerce plus exclusivement sur les papilles du tact; elle s'exerce aussi sur les tissus vivants dans lesquels se trouvent les papilles, et cette influence se traduit par la turgescence des vaisseaux sanguins et par un afflux plus considérable de liquides dans la partie chauffée.
Si le mouvement-chaleur est encore plus intense, de nouveaux phénomènes se produisent : les liquides affluent dans la partie in- *D. FOURmÉ. — Syxt. nerv, 14
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iluencée et leur vaporisation, ne trouvant pas une issue suffisante à travers les pores de la peau, soulève Tépiderme en se condensant pour former ce qu'on appelle une ampoule. Dès lors le milieu dans lequel les nerfs sont plongés n'est plus du tout physiologique, et les nerfs fonctionnels de nutrition de la peau accusent cet état anormal, en provoquant un sentiment de douleur plus ou moins vif.
D'après ce qui précède, et si Ton se rappelle ce que nous avons dit touchant les rapports des impressions fonctionnelles de nutrition avec la vie organique, on doit pressentir déjà que les phénomènes qui accompagnent l'impression chaleur dans des conditions si variables ne doivent pas tous se rapporter h l'influence du calorique sur les papilles du tact. En effet, tant que le mouvement-chaleur est assez peu intense pour ne pas modifier d'une manière sensible le milieu dans lequel vivent les papilles, il y a simplement impression de chaleur et la sensation qui en résulte est une notion plus ou moins précise du degré de vitesse du mouvement-chaleur ou, autrement dit, une notion plus ou moins exacte du degré de la température. Mais, si le mouvement-chaleur estasses intense pour modifier le milieu dans lequel vivent les pa* pilles, nous voyons survenir une impression nouvelle qui nous indique sa nature par les caractères de la sensation qu'elle provoque. Cette sensation est un sentiment de douleur; par conséquent l'impression qui lui a donné naissance est une impression de la vie fonctionnelle de nutrition avertissant le moi qu'une cause de trouble s'est introduite dans l'organisme.
Pour prouver que cette impression est bien une impression fonctionnelle de nutrition, résultant de la modification du milieu et nullement de l'impression du mouvement^chaleur sur les papilles du tact, nous n'avons qu'à rappeler ce qui se passe lorsqu'on plonge le doigt dans l'eau froide à la suite d'une brûlure au premier degré. La douleur disparaît pendant l'immersion; pourquoi? parce que l'eau froide réagit contre l'afflux des liquides dans la partie brûlée et qu'elle tend ainsi à rendre aux papilles leur milieu physiologique. Cela est si vrai que, si l'on vient à retirer le doigt de l'eau, la douleur reparaît avec plus d'intensité, avec une intensité proportionnelle à celle du retour des liquides dans la partie affectée.
AÙMi dono les papilles du tact reçoivent rimpression du mouvement-chaleur, et transmettent au moi le degré de sa vitesse et de son intensité ; mais lorsque le mouvement-chaleur est assez intense pour modifier le milieu dans lequel vivent les papilles du tact, à côté de l'impression tactile se développe une impression fonctionnelle de nutrition qui avertit le moi de la cause de trouble qui est survenue dans les tissus.
Telles sont les notions que les impressions tactiles simples, élémentaires, développent dans le centre de perception. Ces impressions peuvent nous fournir des notions plus nombreuses et plus complètes touchant la nature du corps impressionnant, mais dans des conditions particulières qu'il s'agit de déterminer:
Da toucher, ^ Lorsque ma main se promène sur un objet pour en déterminer les contours, les inégalités, la forme, la dureté, il y a évidemment ici quelque chose de plus qu'une impression de tact ; il y a cette impression, plus un acte volontaire exécuté avec le concours de la contraction musculaire : mes doigts, dirigés parla volonté, promènent les organes du tact sur l'objet impressionnant, et c'est à la multiplication de ces impressions voulues que je dois la notion à peu près complète de l'objet ; ou du moins j'apprends de lui tout ce que les impressions tactiles peuvent m'en apprendre. C'est ainsi que je sais s'il est dur ou mou, long ou large, pesant ou léger.
Nous donnons à ces impressions tactiles multiples et dirigées par la volonté sur les différentes parties de l'objet impressionnant le nom d'impressions du toucher : toucher, c'est multiplier, avec l'aide de l'intelligence et de la contraction musculaire, les impressions tactiles simples, de manière à retirer de l'objet impresiionnant une notion aussi complète que possible.
Chatouillement. — Le chatouillement résulte d'une variété d'impressions tactiles dont le mécanisme n'a jamais été bien défini. Disons d'abord que ce ne sont pas les parties les plus sensibles qui sont le siège habituel de ces impressions : la plante des pieds, les ailes du nez n'occupent pas la première place parmi les organes doués d'une sensibilité exquise. A quoi tient donc la vivacité de la sensation que le chatouillement provoque? Nous devons en trouver la cause dans les conditions mêmes de la production du phénomène. Kn effet, que trouvons-nous dans le
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chatouillement ? Une succession plus ou moins rapide d'impressions, provoquées par le contact d'un corps sur la surface de la peau et particulièrement sur une partie de la peau peu sensible, peu apte à transmettre au moi une notion claire de la cause impressionnante.
11 résulte de la succession rapide des impressions que l'activité fonctionnelle des nerfs est excitée sur plusieurs points à la fois et que l'attention ne peut se fixer utilement sur des impressions
aussi fugaces. Dès lors la fonction nerveuse manque son but et se consomme en quelque sorte en elle-même.
La sensation pénible provoquée par le chatouillement provient donc de la suractivité simultanée de plusieurs fibres nerveuses, suractivité qui, ne pouvant être dépensée d'une manière utile sur l'objet impressionnant, va exciter d'une manière douloureuse l'activité des cellules cérébrales. La preuve qu'il en est ainsi c'est que, pour calmer le chatouillement, il suffit de frotter les parties affectées. Le frottement n'agit pas comme le chatouillement. Ici encore les impressions sont multiples, mais simultanées ; dans le chatouillement les impressions, très-légères d'ailleurs, se font successivement sur un point très-limité ; dans le frottement, au contraire, il y a impression de contact sur une large surface : le moi se trouve ainsi impressionné d'une façon moins confuse et l'activité fonctionnelle des nerfs peut se dépenser d'une manière utile.
Lorsque le frottement est très-rapide, le sens du tact est le siège d'une illusion analogue à celle du sens de la vue lorsqu'en présence de ce dernier on imprime un mouvement circulaire à un corps incandescent. Dans l'un et dans l'autre cas, la succession rapide des impressions produit l'effet d'une impression unique sur le centre de perception.
ARTICLE II