BESOINS. — PASSIONS
Causes naturelles. — Les causes naturelles capables de réveiller l'activité des nerfs fonctionnels sont celles qui proviennent des besoins naturels non satisfaits. Nous avons vu que les mouvements de la vie organique demandent à ôtre entretenus par un aliment, variable selon l'organe qui est le siège du mouvement. Toutes les fois que l'organe ne reçoit pas l'aliment réparateur qui
convient à son existence, il ne se trouve plus dans les conditions normales ; son tissu subit une modification, et cette modification impressionne d'une manière anormale les nerfs fonctionnels. C'est cette impression anormale qui réveille l'activité du moi et l'oblige à intervenir, selon ses moyens, dans l'évolution organique des tissus. Il y a autant de besoins qu'il y a d'organes à satisfaire ; mais nous n'avons h nous occuper pour le moment que des organes qui concourent à la nutrition, nous réservant de nous occu» per des besoins des organes de la vie de relation quand nous étudierons les sensations de la vie de relation.
Ces organes comprennent l'appareil digestif, les appareils respiratoire et circulatoire, et enfin tous les organes h sécrétion ou à, excrétion. Ces divers organes impressionnent les nerfs fonction*nels d'une manière anormale dès qu'ils ne trouvent pas l'élément physiologique nécessaire à leur entretien ; mais la nature de la sensation que réveille cette impression est variable selon l'organe impressionnant.
Cependant ces sensations présentent un caractère vague, insaisissable, qui ne permet pas de les définir d'une manière précise : nous distinguons très-bien le sentiment de la faim de celui de la soif, mais nous ne saurions exprimer le caractère formel qui distingue ces deux sentiments. La faim, la soif, le besoin de respirer, l'intégrité de la circulation, sont autant de besoins qui résultent de l'impression anormale que les organes exercent sur les nerfs fonctionnels dès qu'ils sont troublés dans leur vie individuelle par la diminution ou l'absence de l'aliment réparateur qui leur est nécessaire. Ces sensations restent localisées dans le point où se fait l'impression, tant que le besoin de réparation n'est pas très-prononcé ; mais il ne tarde pas à se généraliser et à produire des troubles ressentis en divers points de l'organisme si l'élément réparateur se fait attendre trop longtemps. Celte généralisation s'explique par les liens fonctionnels nécessaires qui unissent tous les organes entre eux, et surtout par la manière dont le cerveau est lui-môme influencé. Si l'on en excepte la soif, le sentiment qui résulte du besoin des organes sécréteurs et excréteurs est beaucoup plus obscur et généralement il ne réveille pas dans le moi une sensation spéciale; mais l'observation clinique nous apprend les caractères de ces divers besoins.
Les impressions de trouble de la vie organique sur les nerfs fonctionnels sont désignées généralement sous le nom de besoins ou iïappétits matériels. Cette expression nous paraît très-judicieuse, car les impressions qu'elle désigne sont destinées à réveiller dans le moi le désir de satisfaire fonctionnellement un besoin de l'évolution organique.
De la passion. — Lorsque le besoin est senti d'une manière très-vive par suite de la difficulté à le satisfaire ou pour tout autre motif, il prend le nom de passion. Cependant, appliquée aux besoins de la vie de nutrition, cette expression ne convient guère : physiologiquement parlant, l'application est juste, mais elle nous paraît impropre. Nous comprenons qu'on dise : il boit, il mange avec passion, mais nous ne comprenons pas qu'on dise : la passion du boire ou du manger, et cependant, physiologiquement parlant, on ne peut pas s'exprimer avec plus de convenance.
Les impressions de la vie organique sur les nerfs fonctionnels réveillent l'activité du moi percevant : il y a par conséquent des sensations provenant de la vie organique. Malgré l'origine mal déterminée de l'impression qui provoque ces sensations, le moi n'en subit pas moins une modification profonde, tenace, qui est la source de déterminations conscientes ou inconscientes trèsvariées. En effet le sentiment de la réparation et de l'entretien des tissus met à contribution toutes les forces de l'intelligence pour arriver à se satisfaire, et quand il n'y parvient pas nous le voyons se mettre aux lieu et place de tous les autres sentiments, étouffer les bonnes impulsions qui en proviennent et provoquer les actes les plus détestables. Personne n'ignore les extrémités horribles auxquelles la faim et la soif peuvent pousser l'homme le plus modéré et le plus doux. Hâtons-nous de dire que les sensations de la vie fonctionnelle de nutrition ne jouissent pas de la prlérogative exclusive de provoquer des actes féroces; ils ont aussi l'heureux don d'exciter les actes de l'imagination et d'inspirer parfois aux poètes les idées les plus conciliantes et les plus pacifiques.
Causes non naturelles ou pathologiques. — Toutes les fois qu'une cause morbide introduit un milieu anormal dans nos tissus, ce milieu anormal impressionne les nerfs fonctionnels, et à son tour le moi est averti du trouble qui est survenu dans nos organes.
SENSATIONS DE LA VIE FONCTIONNELLE DE NUTRITION. 26îi
Nous n'insisterons pas davantage sur ces causes qu'il nous serait si facile d'énumérer, parce qu'elles sont du ressort de la pathologie et non de la physiologie.
Les sensations dont nous venons d'esquisser les caractères se distinguent, par leur provenance, de toutes les autres, classées également parmi les sensations fonctionnelles de nutrition : ellas proviennent toutes d'un besoin ou d'un état morbide des éléments de la t^teor^anijtieanatomiquement caractérisés par une modification de milieu.
ARTICLE n.
SENSATIONS PROVENANT DE l'eXERCICE DES FONCTIONS DE NDTRITION. SENTIMENTS DE PLAISIR ET DE DOULEUR. — VICE. — VERTU.
La vie fonctionnelle elle-même est la source d'impressions non moins nombreuses : si les impressions de la vie organique nous font connaître un besoin vague, indéterminé, sans que nous puissions définir d'une manière précise la forme, la nature de l'objet impressionnant et le lieu précis où il agit, les impressions de la vie fonctionnelle, agissant directement sur le mouvement physiologique des nerfs, réveillent le centre de perception avec un caractère mieux défini. Ce caractère est un sentiment de satisfaction^ de plaisir ou de douleur. Toutes les fonctions s'accomplissant dans les conditions physiologiques nous procurent une sensation qui varie depuis la sensation de bien-être jusqu'à la sensation de volupté; toute fonction s' accomplissant dans des conditions anormales nous procure une sensation qui varie depuis le simple malaise jusqu'à la douleur la plus aigûe. Ces conditions nécessaires assurent ainsi d'une manière intéressée pour l'homme l'accomplissement régulier de toutes les fonctions. A ce point de vue les sensations provenant de l'impression des mouvements de la vie fonctionnelle de [nutrition sont la réponse aux sensations provenant de la vie organique ; celles-ci demandent, les autres accordent.
Au besoin de la faim correspond l'accomplissement des fonctions digestives qui se trouvent accompagnées de plusieurs sensiitions agréables : les sensations du goût, inséparables de la sensation agréable que procurent le boire et le manger quand on a faim et soif ; la sensation de bien-être qui succède à l'ingestion des ali-
ments et qui accompagne ces derniers à travers le tube digestif.
Au besoin de vivifier les tissus par l'oxygène correspond la fonction respiratoire dont Taccomplissement s'accompagne toujours d'un sentiment agréable.
Au besoin d'alimenter les tissus au moyen du sang correspond la fonction circulatoire dont l'accomplissement régulier est suivi d'un sentiment de calme et de bien-être.
A côté de ces sensations physiologiques, sensations de bien^ être ou de plaisir, nous trouvons des sensations pathologiques provoquées par un trouble survenu dans le mouvement fonctionnel. Le caractère essentiel de ces sensations est la douleur : soit qu'une matière inassimilable ait été introduite dans l'estomac, soit que ce ventricule renferme une trop grande quantité d'aliments, soit encore que les sécrétions indispensables à l'accomplissement des fonctions digestives aient été arrêtées, dans toutes ces circonstances il y a une sensation commune, une sensation de douleur.' Une tumeur, un état pathologique quelconque peuvent semblablement rendre le fonctionnement douloureux et avertir ainsi le moi qu'une cause de trouble existe en un point de l'or^ ganisme.
Tout le monde connaît les angoisses que donnent les difficultés de l'acte respiratoire et celles non moins vives provoquées par un trouble de la circulation.
Une incision, une brûlure, une pression trop forte, tout ce qui peut, en un mot, troubler le mouvement fonctionnel de» organes est une source de sensations dont la douleur est le caractère essentiel.
Du plaisir et de la douleur.— Le p/atVr ou la (/oti/«</r qui accompagne l'accomplissement régulier ou irrégulier dos fonctions de nutrition peut être décomposé dans les trois phases dont l'ensemble constitue toute sensation : pour le phénomène impression nous trouvons un trouble quelconque dans le mouvement physiologique, une excitation trop vive ou une excitation anormale par un sang vicié, ou bien une lésion trauma tique , en un mot une modification organique des éléments qui concourent à la fonction. Dans toutes ces circonstances les nerfs fonctionnels qui relient directement l'organe au centre cérébral sont impressionnés d'une manière vicieuse ou anormale. Cette impression
est transmise au cerveau, et de là la perception du mouvement physiologique ou anormal que nous caractériserons par les mots plaisir ou douleur .
Mais qu'est-ce qu'une perception de douleur ou de plaisir? nous sommes tout aussi embarrassé pour répondre à cette question que si l'on nous demandait ce que c'est qu'une perception d'images ou de saveurs. Dans les deux cas le moi est modifié d'une certaine façon, il le sent, il l'affirme et nous n'expliquons pas cela, parce que sentir et affirmer sont la manière de vivre qui résulte de l'union du principe de vie avec les cellules cérébrales et que nous n'expliquons pas la vie.
Nous devons nous contenter de cette notion acquise, que toutes les sensations de la vie fonctionnelle de nutrition ont un caractère commun qui est le plaisir ou la douleur. Ces deux expressions ont la plus grande analogie avec les expressions ehaud et froid : il n'y a ni chaud ni froid, il y a du calorique à différents degrés, et le froid et le chaud représentent les rapports du calorique extérieur avec le calorique du corps vivant. Lorsque la température des corps extérieurs est dans des rapports convenables avec la température de notre corps, il n'y a pas impression de températurc, et i ce point de vue les corps extérieurs nous laissent indifférents ; mais si le degré de la température des corps extérieurs est plus élevé, nous éprouvons une sensation de chaud parce qu'il s'établit entre le corps vivant et le corps extérieur un échange de mouvements destinés à rétablir l'équilibre de température. C'est ce mouvement qui nous donne l'impression et la sensation de chaud. Il y a au contraire sensation de froid si les rapports entre la température du corps et celle des corps extérieurs se trouvent dans des conditions inverses à celles que nous venons d'établir.
Le plaisir et la douleur sont, comme le chaud et le froid, des sensations relatives provoquées par un même phénomène à divers degrés d'intensité ; si le chaud et le froid sont dus à différents degrés de vitesse du mouvement calorique dans ses rapports avec le corps vivant, le plaisir et la douleur sont des degrés différents du mouvement physiologique des nerfs dans ses rapports particuliers avec les objets impressionnants. Tant que les organes fonctionnels sont livrés aux mouvements mystérieux de la vie organique la
sensibilité reste indifférente, il y a équilibre dans les mouvements de la vie; mais si une excitation normale survient, l'activité fonctionnelle des nerfs est réveillée, et ce réveil est agréable ou désagréable ; il y a plaisir ou douleur, selon les degrés de l'excitation dans leurs rapports avec l'excitabilité spéciale du nerf fonctionnel réveillé.
De ce qui précède il résulte que les sensations de la vie fonctionnelle de nutrition provenant de l'exercice régulier ou irrégulier des fonctions ont un caractère commun et essentiel qui est la satisfaction, le plaisir ou la douleur.
Les sensations qui viennent de nous occuper comprennent les prétendues impressiom sensitives générales de certains auteurs.
En prenant en considération les caractères distinctifs que nous avons établis entre les sensations fonctionnelles de nutrition provenant des impressions de la vie organique et les sensations fonctionnelles de nutrition provenant de l'exercice régulier ou irrégulier de ces fonctions, nous sommes autorisé à établir entre elles une division légitime : 1" sensations fonctionnelles de nutrition provenant des impressions de la vie organique, comprenant la faim, la soif, tous les besoins organiques, en général, capables de réveiller l'activité du moi ; 2" sensations fonctionnelles de nutrition provenant du mouvement fonctionnel et comprenant les sensations de satisfaction, de plaisir ou de douleur qui accompagnent l'exercice régulier ou irrégulier de toutes nos fonctions.
On pourrait appeler les premières besoins ou appétits matériels ; les secondes, sentiments de satisfaction, car l'exercice régulier de nos fonctions est une satisfaction donnée aux besoins de la vie organique ; et enfin les troisièmes, sentiments douloureux.
Dn vice et de la vertn. — Nous ne saurions terminer ce chapitre consacré aux sensations de la vie fonctionnelle de nutrition sans parler de certains sentiments qui accompagnent souvent l'exercice de ces fonctions, et nous le faisons avec d'autant plus d'empressement que ces sentiments n'ont jamais été bien définis. Lorsque nous désirons manger ou boire pour répondre à l'appel du besoin de la faim ou de la soif, nous désirons une chose bonne en soi et le sentiment de bien-être qui accompagne l'exercice de la fonction destinée à donner satisfaction au besoin est la récom-
pense légitime, naturelle de notre acte ; mais lorsque nous désirons manger et boire, non pour satisfaire les besoins naturels de la faim et de la soif, mais pour jouir du sentiment de bien-être (sentiment fonctionnel de plaisir) qui accompagne l'exercice de la fonction de satisfaction, nous désirons une chose non naturelle et le sentiment qui nous pousse doit porter un nom distinct de celui de passion ; nous l'appelons vice. Le vice est le désir exclusif et immodéré du sentiment de plaisir qui accompagne l'exercice d'une fonction. La passion est le désir excessif de la satisfaction d'un besoin.
D'après les mêmes idées la vertu, qui est l'opposé du vice, consisterait dans le mépris du sentiment de plaisir fonctionnel en dehors des circonstances qui accompagnent la satisfaction des besoins. Ces définitions claires, distinctes, vraies nous prouvent que l'intervention d'une saine physiologie dans les choses de la psychologie n'est pas tout à fait inutile (4).