QU'£ST-CE QUE LA BIEMOIRÊ AU POINT DE VUE ANATOMIQUE
An premier abord les phénomènes de la mémoire semblent échapper à toute investigation directe et devoir être abandonnés aux spéculations de la psychologie. C'est du moins ce que Ton avait fait jusqu'ici. Tel n'est pas notre avis, et nous avons la ferme conviction que ces phénomènes sont du domaine de la physiologie et peuvent être appréciés, analysés par elle, ni plus ni moins que les autres phénomènes de la vie. C'est en présence de difficultés nouvelles que nous devotis plus que jamais rester fidèle au plan que nous nous sommes tracé, et ne pas perdre de vue les caractères distinctifs que nous avons signalés dans les divers mouvements de la vie.
D'après cela nous nous garderons bien de chercher à résoudre à priori le problème qui nous occupe, et persuadé que les pro-
cédés de la vie ne sont pas si multiples nous ferons préalablement une excursion dans les profondeurs de la vie organique et de la vie fonctionnelle de nutrition, avec la pensée que ce qui nous paraît compliqué, inextricable dans le cerveau, nous le trouverons dans toute sa simplicité dans les autres organes de la vie.
Or y a-t-il quelque chose d'analogue à la mémoire dans les mouvements de la vie organique ?
Nous avons vu que la vie accomplit son évolution sans le concours du système nerveux, obéissant seulement à l'impulsion primordiale qui lui a été donnée, impulsion d'après laquelle les éléments organiques s'associent entre eux pour former les divers organes et leur conserver le type qui leur convient. Jusque-là nous ne voyons rien qui ressemble à de la mémoire ; mais cette vie ne s'entretient pas de rien ; un aliment est indispensable à son évolution, et cet aliment est le sang. Or le sang, nutriment général de tous les organes, ne fournit pas indistinctement à tous le même élément nutritif : aux uns il fournit les éléments de la bile, aux autres, les éléments de la salive. Quand nous disons : fournit un aliment^ .nous employons une locution impropre ; nous devrions dire : le sang fournit aux éléments cellulaires de chaque organe Voccasùm de s'assimiler l'élément nutritif spécial qui lui convient. En effet les éléments organiques se laissent imprégner par le fluide sanguin ; mais ils manifestent leur activité propre par le choix qu'ils font de leurs éléments nutritifs. Ce choix n'a rien de commun avec l'intelligence ; il résulte des propriétés organiques et est empreint du cachet de fatalité qui accompagne l'évolution naturelle des tissus ; mais si l'on veut ne considérer que les résultats et non la cause, on est obligé d'admettre que la cellule organique choisit l'élément qui lui convient, qu'elle le distingue de tout autre, qu'elle le reconnaît par conséquent. Nous trouvons dans cette série de phénomènes un terme de comparaison, très-éloigné sans doute, mais possible, avec les phénomènes de mémoire. En effet, sous l'influence de l'impression du sang, les molécules organiques semblent juger, comparer, reconnaître et choisir ; mais en réalité elles obéissent à une simple propriété qui les oblige à puiser fatalement dans le sang l'élément qui leur est nécessaire. Pour juger, comparer et choisir, il leur manque ce
DE LA MËMOIRF. 333
que nous avons vu manquer aux impressions de la vie organique : de véritables sensations, c'est-à-dire la perception directe de l'impression. Les cellules organiques ne perçoivent pas les impressions reçues ; elles ne peuvent donc pas se souvenir, car se souvenir, c'est se rappeler la manière dont on a été impressionné.
Les phénomènes qui accompagnent l'imprégnation des cellules organiques par le sang ne sont pas des phénomènes de mémoire, mais des phénomènes de répétition s'effectuant en vertu d'une propriété particulière de la matière vivante. Répéter une chose, c'est déjà un premier pas vers la souvenance ; mais pour se souvenir, il en faut faire un second.
Les mouvements de la vie organique ne pouvant nous fournir un terme de comparaison complet, nous serons peut-être plus heureux en examinant les mouvements de la vie fonctionnelle.
A l'état de vacuité l'estomac vit silencieusement de sa vie organique ; mais si l'on introduit un aliment dans sa cavité, il entre immédiatement en activité fonctionnelle et le suc gastrique baigne ses parois : il semble se souvenir que dans des circonstances déterminées il doit entrer en fonction.
L'introduction de la bile dans l'intestin se fait dans des conditions analogues : le foie lui aussi se souvient que pendant la digestion il doit ouvrir ses portes et se débarrasser de son produit de sécrétion.
L'utérus ne se souvient-il pas tous les mois qu'une certaine quantité de sang doit transuder à travers ses parois? Vingt fois par minute le poumon ne se souvient-il pas qu'il doit se dilater et se resserrer?
Dans les exemples qui précèdent nous voyons les conditions apparentes de la mémoire et du souvenir, mais en réalité les faits que nous avons présentés ne sont que des actes intermittents appartenant à la \ie fonctionnelle ; cette vie est essentiellement intermittente, puisqu'elle exige pour entrer en activité l'intervention d'un excitant spécial. C'est la reproduction périodique de cette excitation nécessaire qui, en réveillant les mouvements fonctionnels, donne aux faits dont nous venons de parler les apparences du souvenir et de la mémoire. A ce point de vue le cerveau ne fait point exception à la règle générale : lui aussi fonctionne d'une manière intermittente et requiert pour entrer en activité l'intervention
334 FONCTION CÉBÉBRO-MOTRICE.
d'un excitant spécial. Nous sayon^ que cet excitant est le mouvement physiologique des nerfs ; sous sqn influence le cerveau sepible se souvenir qu'il doit entrer pn activité fonctionnelle.
On pourrait désigner Iqus Ips seipblants de mémoire que nous venons de signaler sous le nom de mémoire Qrganique ; mais cette niémoire tf est P^s celle que nous cherchons.
Le cerveau exige, pour entrer en activité fonctionnelle, Texcitfition dps impressions reçues p^r les nerfs ; à ce ppjnt de vne il ressemble à tous Ips organes et il a conime eux sa tnér^çire organique; piîi^js il s*en distingue essentiellement p^r les divers éléments de sa fonction. C'est dans cette distinction que Rous clf^rcherons tput d'abord les conditions fondan^entales de la mémoire.
En présence de cprtains élénients du sang les cellules du foie se laissent impressionner par p^x, mais elles ne perçoivent pas cette impression : les propriétés des tissus entrent en jeu, et la transformation du sang en bile se fait silencieqse et en quelque sorte faK^le.
En présence du mouvement jnapressionneur les cellules cérébrales reçoivent une modification dynamique qui est la condition organique de la perception. La perception est un phénomène vital sans analogue dans l'organisnie ; le cerveau seul la fournit ; le cerveau se distingue donc de tous les organes en ce qu'il perçoit son aliment.
JjG résultat de la vie organique du foie est nn produit chimique, flxe, et destiné à ôtre éliminé pour faire place à un produit semblable, mais cependant composé de nouveaux matériaux. Au contraire, le résultat de la vie qrganique du cerveau est un mouvement moléculaire, constituant une chose acquise, et nullement destiné à ôtre remplacé par un autre : cette chose acquise est une aptitude nouvelle des cellules cérébrales à exécuter un certain mouvement sous l'influeupe des causes excitatrices. Dprénavant les cellules organiques pourront matériellement cl^anger par suite du mouvement de composition et de déconiposition, mais leur aptitude à exécuter certains mouvements déterminés ne changera pas. En cherchant d^ns le foie l'élément matériel qui a concouru, il y a dix ans, à son activité, on ne l'y trouvera pas ; mais on trouvera dans le cerveau les mouvements parti-
m LA MÊMOIKË. 335
culiei*s des cellules cérél^rales qui ont concouru à l'activité de cet organe il y a vingt ans.
Grâce à ses propriétés essentielles la vie organique du cerveau permet à cet organe non pas (Je s'assimiler de la matière, et une matière toujours la môme qui se fixe dans les cellules, mais de se laisser affecter dyns^miquement de plusieurs manières différentes. Si les cpUules cérébrales, analogues en ceU^ hux cel- Jules du foie, recevaient autre chosp qu'une modification dynamique dans leur mouvemeutfopctionpel, on devrait, en poussant l'analogie jusqu'à ses dernières limites, penser (comme on le professe encore en bien des endroits) que la perception des impressions est une vraie sécrétion. D'après cette théorie le cerveau des hommes qui ont reçu beaucoup d'impressions devrait différer, au point de vue de la composition chimique et au point de vue anatomique, du cerveau des hommes qui en ont reçu beaucoup moins. L'expériepce de tous les jours prouvp que cela n'est pas : les analyses chimiques, les investigations anatomiques les plus minutieuses ne fpnt voir aucune différence enj,re le cerveau des hommes qui ont beaucoup pensé et ceux dont la pensée a reçu un développement moyen. Nous sopames donc autorisé ^ conclure que le mouvement orgapique du cerveau, essentiellement distinct du mouvement organique des organes de la vie à produit chimique, est un mouvement dynamique tendant à féconder les puissances qui sont d^ns ses aptitudes qatprplles; chaqup cellule cérébrale représente une puissance susceptible de recevoir les modifica^iops que leur imprime le mouvement impressionneur, et chaque modification est un fait acquis qui rentrera désormais dans le mouvement organique, dans la vie organique de l'organe cérébral. C'est dans ce fait acquis, dans sa permanence, que nous trouverons bientôt l'explication du mécanisme physiologique de la mémoire.
Le foie remplissant sa fonction peut être assimilé jusqu'à \xn certain point à un mécanisme ingénieux oif à une plaque de daguerréotype : uije plaque de daguerréotype peut êtrp impressionnée par une image ; mais elle subit cette impression sans le savoir, et elle la garde jusqu'à ce que les influences extérieures aient fait disparaître les traces du produit chimiqqe qui la rerouvre. Si avant la disparition do l'image une impression non-
velle vient affecter la même plaque, il en résulte un véritable amalgame des deux impressions, et à la place d'une image distincte on a un produit chimique inqualifiable.
Rien de comparable à cela n'a lieu dans le cerveau : lorsque cet organe a reçu l'impression d'une image, il peut en recevoir une seconde, une troisième, une quantité indéfinie, sans qu'il y ait confusion. Cette différence tient à ce que sur la plaque du daguerréotype le mouvement lumineux s'est transformé en mouvement chimique particulier, et que ce mouvement chimique est sujet à subir de nouvelles modifications. Dans le cerveau, au contraire, les impressions provoquent le mouvement physiologique des cellules cérébrales qui donne naissance à la perception ; par le fait même de la perception les cellules n'ont rien acquis chimiquement parlant, mais elles ont été le siège d'une modalité particulière, modalité qui devient une chose acquise non in actu mais in possCf non de fait, comme dans la plaque du daguerréotype, mais en puissance.
Cet état des cellules cérébrales est analogue à celui des fibroî* musculaires que l'habitude rend aptes à produire les mouvements les plus délicats et les plus variés, sans que la moindre modific^i* tion anatomique permette de distinguer la fibre musculaire d'un maladroit de celle d'un homme habile : chez l'un la gymnastique a assoupli les fibres et les a rendues capables d'obéir facilement aux impulsions de la volonté ; chez l'autre les fibres musculaires ne répondent pas ou obéissent mal à cette impulsion. Semblablement les cellules cérébrales, sous l'influence des impressions, affectent une certaine modalité qui disparaît dès que l'impression cesse, mais qui se produit ensuite avec facilité sous l'influence d'une excitation quelconque.
Il résulte de la distinction que nous venons d'établir entre le mouvement organique du foie et le mouvement organique du cerveau, qu'il est impossible d'aller chercher des phénomènes de mémoire dans les organes à produit chimique, parce que ces organes se débarrassent incessamment de leur produit pour le remplacer par un autre semblable, et qu'ils n'en conservent aucune trace. Au contraire, nous sommes autorisé à chercher dans le cerveau le phénomène mémoire, parce que cet organe ne se dé-
barrasse pas de rélément de sa vie organique ; cet élément étant une modalité dynamique des cellules cérébrales, ces dernières conservent l'aptitude à effectuer de nouveau le môme mouvement, et comme ce mouvement est la condition organique delà perception, il s'ensuit que, sous l'influence d'une cause excitatrice quelconque, les cellules cérébrales peuvent donner naissance à une perception renouvelée qui prend le nom de perception de souvenir. Voici comment l'ingénieux et savant Gratiolet expliquait la reproduction du mouvement dynamique des cellules du cerveau :
Supposons qu'il s'agit d'une première impression, et que notre cellule centrale est pour la première fois modifiée. Cette moditication implique évidemment un changement momentané dans son état intérieur ; mais, la cause cessant d'agir, Timprcssion s'efface peu à peu et revient graduellement à un certain équilibre. Les expériences de M. Plateau n^ semblent ne laisser aucun doute à cet égard.
Ainsi un certain équilibre s'établit. Or de deux choses Tune : ou bien la cellule centrale revient absolument à son état primitif, à sa virginité, si je puis ainsi dire, ou bien de l'impression première il est resté une modification persistante. Dans ce cas la cellule en revenant au repos n'est pas absolument telle qu'elle était auparavant ; elle est, à certains égards, quelque chose de nouveau, pour un temps ou pour toujours.
L'eipérience oblige de conclure dans le sens de cette seconde hypothèse. Il est certain qu'il reste dans la cellule nerveuse quelque chose de l'impression première , et de la modification qu^a amenée cette impression résulte une certaine tendance à la subir de nouveau.
Supposons maintenant que, le nouvel équilibre étant acquis^ une nouvelle impression, différente de la première, soit reçue. La cellule sera de nouveau excitée ou modifiée ; mais cette modification^ portant sur une chose déjà modifiée, différera évidemment de ce qu'elle eût été si la cellule n'avait subi aucune modification antérieure. Ainsi, dans la modification nouvelle^ il y aura quelque chose de la première ; de même, dans une troisième modification, il y aura quelque chose de la première et de la seconde, et ainsi de suite ; en sorte que dans une modification présente la série entière des modifications antérieures est à certains égards réalisée et vivante.
Admettons maintenant qu'une nouvelle impression vienne à détruire encore une fois Téquilibre acquis ; cette impression cessant^ un nouvel équilibre s'établira par degrés. U semble presque impossible de décider comment s'accomplira ce passage de Texcitation au repos ; à priori cependant il doit y avoir un ordre dans ce retour, car rien dans la nature n'arrive sans cause. Mais quel sera cet ordre ? par quelle série d'états intermédiaires les centres nerveux élémentaires reviendront-iis à cet équilibre un instant perdu? L'observation semble démontrer que cette tPiidanc(' se manifeste par une ÉD. FOURMÉ. — Syit, uerv, 'Zt
suite d'oscillations en raison desquelles la série entière des modifications antérieurement- éprouvées est parcourue en deux sens alternativement opposés. Ainsi, toute modification de Tètre sensible, c'est-à-dire toute excitation, sollicitant une réaction corrélative, il en résulte une tendance néces* saire à la reproduction des actes antérieurs. C'est à ce phénomène automatique qu'on donne essentiellement le nom d'habUude. Mais, en tant qu'il est perçu par Tesprit et se traduit par des idées corrélatives, il reçoit le nom de mémoire (i).
Nous n'acceptons pas, bien entendu, les conclusions prématurées de Gratiolet ; nous ne voulons voir dans les considérations et dans les expériences qui précèdent que la possibilité pour le cerveau de reproduire certains mouvements qui ont accompagné une perception. Cette possibilité ne nous explique pas le fait même du souvenir ; une cellule cérébrale peut effectuer le môme mouvement et donner naissance à la même perception ; il y a dans ce cas répétition de la même perception, mais cette répétition ne comporte pas fatalement avec elle la notion du souvenir. Nous dirons en quoi consiste réellement le souvenir dès que nous aurons déterminé les éléments anatomiques qui concourent directement à la production de la mémoire.
Éléments analîomiques de la mémoire.— Nous avons démontré que la perception des impressions se produit dans les centres des couches optiques ; nous avons démontré aussi que les acqui* sitions cérébrales ou notions sont représentées par les modalités des cellules de la périphérie corticale du cerveau. Ces acquisitions, ces notions peuvent être à tout instant réveillées dans la mémoire et constituer par ce fait une perception de souvenir. Or la perception de souvenir se produit-elle dans les cellules de la périphérie corticale? se produit-elle dans ces mêmes cellules dont la modalité représente la notion acquise ? Nous ne le pensons pas, et à défaut d'expériences nous pouvons donner, à l'appui de notre manière de voir, des raisons qui équivalent & des preuves :
i^ Si la perception des impressions était représentée par les même^ cellules qui représentent les notions acquises, l'activité cérébrale ne pourrait s'exercer sans réveiller simultanément toutes
(1) Anaimkc<mparé9 tfli tystèm» nervewt, par Pr. Leuret et P. Grttiolet. 1. 11^ p. hlU
les perceptions, ce qui rendrait l'unité du centre de perception et révolution de la pensée tout à fait impossibles ;
2® Si les cellules de la périphérie corticale représentant les notions acquises étaient en môme temps le siège de la perception, il en résulterait que les lésions de la périphérie corticale, si fréquentes chez les déments, s'accompagneraient non-seulement de la perte de la mémoire, mais encore de la perte des perceptions. Or nous savons que dans ces circonstances la mémoire seule se perd et que les impressions actuelles sont encore susceptibles de réveiller le centre de perception.
Ces deux observations nous paraissent démonstratives, et d'après ellesjnous sommes autorisé à dire que les perceptions de souvenir se produisent autre part que dans les cellules de la périphérie corticale du cerveau. Cet autre part ne peut être que les couches optiques elles-mêmes. Toutes les perceptions, actuelles ou de souvenir, viennent se produire dans ces centres et elles ne se distinguent entre elles à ce point de vue que par l'origine du mouvement impressionneur qui les provoque : le mouvement impressionneur qui donne naissance aux impressions actuelles provient de la périphérie et se transmet à travers les nerfs impressionneurs; le mouvement qui engendre les perceptions de souvenir provient de l'activité des cellules de la périphérie corticale du cerveau.
Cette distinction importante nous permet de concevoir comment nous pouvons évoquer une à une et séparément les diverses perceptions de souvenir ; elle nous fait pressentir aussi que la mémoire est le fait d'un mécanisme résultant d'une certaine disposition anatomique des parties et d'un enchaînement de phénomènes physiologiques, parmi lesquels Isl perception seule est inexplicable.
La répétition d'une perception ne constitue pas à elle seule le souvenir, c'est évident. Pour qu'il y ait souvenir, il faut que le moi établisse un rapport intime entre la perception reproduite et U perception première, et qu'il ait conscience de ce rapport; ces deux éléments, la répétition et la perception du rapport établi par le moi entre deux perceptions éloignées par le temps, constituent réellement la mémoire. C'est dans l'analyse de ces deux éléments que nous trouverons sinon la cause, du moins les conditions de la production du phénomèno.
ARTICLE II
RÉPÉTITIOIf DES PERCEPTIONS.
Le cas de reproduction d'une perception sous l'influence de l'objet impressionnant qui l'a déjà provoquée antérieurement est évidemment très-simple, et nous devons nous borner à le constater.
Le cas de reproduction d'une perception en l'absence de l'objet impressionnant qui a provoqué antérieurement cette perception est évidemment plus compliqué et demande à être analysé délicatement.
Nous avons vu (p. 3i3) que les sensations n'arrivent pas pêlemêle dans le centre de perception ; nous avons démontré qu'elles subissent un classement méthodique sur le canevas organique que la nature leur a préparé ; nous avons vu enfin que ce classement est non-seulement indépendant de la volonté, mais que la volonté la plus énergique ne peut pas faire qu'il soit autrement qu'il n'est. C'est pourquoi nous pouvons constater que ces premières assises de l'activité intellectuelle suivent un développement analogue chez tous les hommes. En mnémotechnie comme en toute autre chose la nature est notre premier maître. En efi*et, les perceptions diverses, enchaînées à la modalité spéciale de certains groupes de cellules, sont organiquement unies, associées entre elles de telle façon que l'activité fonctionnelle d'une de ces cellules, mise en jeu par une impression, communique son activité propre aux cellules du voisinage et celles-ci aux autres jusqu'aux départements les plus éloignés de la périphérie cérébrale. Il résulte de là que, si on a donné l'habitude à certaines cellules d'entrer en fonction au même moment où d'autres cellules sont en pleine activité, ces cellules finiront par se réveiller réciproquement quand Tune d'elles seulement sera excitée. C'est ce qui arrive : du moment que la porte de nos sens est ouverte , du moment que l'activité fonctionnelle du cerveau est réveillée, une seule impression peut mettre en jeu tous les centres de perception, et ceux-ci s'influencent dès lors les uns les autres dans telle direction ou dans telle autre, selon le point où la volonté repose l'attention.
DE LA MÉMOIHE. 341
Pour se rendre bien compte de ces phénomènes, il ne faut point perdre de vue qu'il se fait incessamment dans les cellules cérébrales un travail dynamique résultant de l'excitation ou de la transformation du mouvement impressionneur. Sans cette activité incessante, le cerveau serait assimilable à un mécanisme plus ou moins ingénieux qui donnerait tantôt la représentation d'une odeur, tantôt la représentation d'une image, selon la ficelle ou le nerf sensitif qui serait impressionné ; mais le phénomène mémoire ne pourrait point se produire, parce que de deux choses l'une : ou bien cette représentation serait permanente, ou bien le mécanisme rentrerait dans son état d'inertie après l'impression reçue. Dans le premier cas, le phénomène mémoire n'aurait pas sa raison d'être puisqu'il y aurait permanence de la perception, absorption de l'être sensitif par une seule sensation ; dans le second cas il faudrait, pour retirer le mécanisme de son état d'inertie, tirer de nouveau la ficelle, agir sur la fibre sensitive, et dès lors le phénomène mémoire ne serait plus qu'une reproduction in actu de la sensation première, composée de ses trois phases : impression ^ transmission y perception.
11 ne faut donc pas perdre de vue que le cerveau est un organe vivant et que son mouvement fonctionnel consiste dans la transformation du mouvement impressionneur qu'il reçoit par l'intermédiaire des nerfs sensitifs. Il ne faut pas oublier non plus qu'après avoir reçu l'impression d'un mouvement, les cellules cérébrales l'élaborent, se l'assimilent et subissent sous son influence une modification dynamique inappréciable à nos sens, mais certaine ; d'où il suit que, sous l'influence d'une excitation venue des divers départements du cerveau, le môme mouvement, la même modification organique peuvent se reproduire et nous donner, en l'absence de l'objet impressionnant, la sensation que ce même objet avait antérieurement déterminée par sa présence ; il y a, en un mot, reproduction de la fonction physiologique.
On s'explique, à la*faveur de ce mécanisme, la réapparition possible des perceptions en l'absence des objets impressionnants. En effet, la présence des causes impressionnantes n'est plus nécessiiire du moment qu'elles sont représentées dans le cerveau par un mouvement particulier qu'une cause excitatrice quelconque peut mettre en jeu. Cette cause, comme nous venons
342 FONCTION CÉRÉbRO-MOTRlGE.
de le dire, réside dans le cerveau lui-môme ; elle résulte de l'activité organique des cellules cérébrales.
En résumé, la répétition des perceptions consiste dans la reproduction momentanée de la modification particulière dont les cellules cérébrales ont été l'objet sous l'influence d'un mouvement imprcssionneur reçu antérieurement; cette reproduction se fait sous rinfluence de l'action excitatrice des cellules cérébrales en état d'activité : la cellule vit comme elle a vécu, comme elle a fonctionné ; mais, tandis que primitivement elle vivait sous l'influence d'un mouvement imprcssionneur venu de la périphérie, dans le souvenir elle vit sous l'influence spéciale de l'acti* vite des cellules cérébrales.
Le mécanisme physiologique selon lequel se produit la répétition des impressions explique d'une manière très-satisfaisante la fatalité qui accompagne les phénomènes de mémoire et le retour forcé, fréquent ou périodique, de certains souvenirs sous l'influence de l'activité fonctionnelle du cerveau.
Nous connaissons à présent les conditions de la reproduction d'une perception, soit en présence, soit en l'absence de l'objet impressionnant qui l'a provoquée une première fois. Il nous reste à analyser l'élément le plus important, c'est-à-dire ce lien intime qui, unissant deux perceptions éloignées, nous donne la notion du souvenir.
ARTICLE III
perception du rapport établi entre deux perceptions, l'une actuelle, l'autre Éloignée.
C'est une chose bien difficile en apparence que de s'expliquer le phénomène mémoire. Cela dépend un peu du point de vue auquel on se place. Il est évident que, si l'on veut expliquer d joriort comment il se fait que le centre de perception se rappelle qu'il a reçu telle impression, on se trouve réduit à une impuissance radicale, car rien dans les choses de l'expérience ne nous donne une idée, môme éloignée, de ce phénomène admirable ; mais si, mieux avisé, on demande à l'analyse physiologique le secret du mécanisme qui accompagne le souvenir, on parviendra sûrement ;\ lo trouver, sans cesser toutefois de l'admirer. Nous venons de montrer la possibilité de réveiller une perception en l'absence de tout
objet impressionnant, et nous avons attribué ce réveil à l'influence excitatrice des centres organiques de perception les uns sur les autres. Cette possibilité est déjà un premier pas vers la connaissance de la mémoire. En effet, voir comme on a déjà vu, entendre comme on a déjà entendu, goûter comme on a déjà goûté, et cela en l'absence de l'objet de ces impressions, c'est presque se souvenir ; mais ce n'est pai le souvenir lui-môme.
Dans ces circonstances, le moi reçoit une modification analogue à celle qu'il a déjà reçue, mais il ne s'ensuit pas qu'il doive avoir conscience, qu'il doive se souvenir d'avoir été impressionné de la même façon. Pour qu'il y ait souvenir, il faut que le moi établisse un rapport, un lien entre sa manière d'ôtre affecté actuelle et la manière dont il le fut jadis, et qu'il perçoive le rapport d'identité des deux impressions reçues. Il y a dans tous les phénomènes de mémoire un acte intime, en quelque sorte involontaire, caractérisé par l'établissement d'un rapport entre l'état actuel du centre de perception et son état passé. La perception de ce rapport constitue réellement la mémoire»
En quoi consiste l'acte intime à la faveur duquel le moi établit un rapport entre le présent et le passé? en quoi consiste la perception de ce rapport? Telles sont les questions que nous allons examiner.
Pendant la veille le cerveau est en état d'activité organique d'une manière continue ; il suffit qu'un sens soit réveillé pour que les cellules cérébrales entrent en jeu, et dès lors le mouvement particulier correspondant à chacune des impressions perçues antérieurement se produit de nouveau; cette reproduction provoque en nous le réveil d'une sensation en l'absence de tout objet impressionnant. Or dans ce réveil nous pouvons trouver soit un simple phénomène do répétition, soit un phénomène de mémoire. Pour qu'il y ait mémoire, avons-nous dit, il faut que le moi établisse un rapport entre cette perception réveillée sous l'influence seule de l'activité des cellules cérébrales, et la perception première réveillée par l'objet impressionnant. Avant d'aller plus loin, nous croyons devoir rappeler en quelques mots'comment l'esprit humain procède dans l'acquisition de toutes ses connaissances.
Lorsque le cerveau acquiert une connaissance, tout<»s les fois
M4 FONCTION CÉRÉBRO-MOTRIOl-:.
qu'il perçoit une impression, il n'isole pas ces notions dans le centre de perception; au contraire, il les associe à des impressions analogues ou dissemblables, à des impressions de milieu, d'espace et de temps, de façon à faire entrer méthodiquement l'impression nouvelle dans le classement organique de ses connaissances ; c'est ainsi que notre esprit réalise cet ensemble harmonieux de connaissances (fue la réflexion conserve, polit et perfectionne sans cesse, soit en fortifiant les liens qui unissent etitre elles les diverses notions, soit en établissant de nouveaux rapports entre les divers centres de perception. Grâce à ce procédé ingénieux et simple jusqu'au sublime, chaque jour nous donne la mesure des progrès de notre esprit, puisque chaque jour l'enrichit d'impressions nouvelles qui peuvent modifier plus ou moins les rapports des notions acquises. Ces modifications journalières, ces perfectionnements, ces retouches sont les conditions essentielles des progrès de l'esprit humain et en même temps la cause de la variabilité des opinions humaines.
Ainsi considéré, le cerveau est un instrument incomparable, représentant les conditions organiques de toutes nos connaissances et imposant à notre intelligence une disposition anatomique des parties naturellement favorable au classement et à la conservation des connaissances acquises. Grâce à cette disposition, grâce à la manière dont chaque notion est classée, unie, associée aux autres notions, l'homme parvient, quand il le veut, soit à se donner le spectacle parfois imposant de ses connaissances, soit h poursuivre isolément une série d'idées particulières ; grâce enfin à l'unité de cet instrument composé d'éléments si divers, l'homme peut vivre dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. En effet, se souvenir, c'est mettre le moi, tel qu'il est actuellement, dans les conditions de milieu, de temps, d'espace où il se trouvait lorsqu'il reçut pour la prenwère fois l'impression dont il se souvient. Nous développerons cette pensée, qui nous conduit naturellement au sujet de cet article.
Lorsqu'un objet qui nous a déjà impressionnés se présente â nous de nouveau, il réveille le môme centre organique de perception qu'il a jadis réveillé ; mais, comme les impressions ne sont jamais classées d'une manière isolée, comme toute impression reçue est immédiatement associée aux impressions déjà
acquises et à d'autres impressions concomitantes de lieu, de temps, d'espace, il résulte que l'objet impressionnant réveille en même temps les divers centres organiques de perception qui ont été mis en jeu lors de l'impression première et qui ont été les traits d'union au moyen desquels l'impression nouvelle est devenue partie intégrante du centre de perception. Le réveil de ces rapports entre l'impression reçue antérieurement et les autres centres organiques de perception est une des conditions de la l'cconnaissance ; par la notion de ces rapports le moi sait que l'impression qui l'affecte a occupé telle place dans le temps et dans l'espace ; par elle il peut s'entourer des mêmes conditions où il se trouvait lors de la première impression et vivre de nouveau de cette modification de sa manière d'être. Mais vivre de nouveau d'une certaine modification de sa manière d'être n'est pas tout à fait se souvenir ; pour se souvenir réellement, il faut quelque chose de plus : il faut que l'esprit percevant remplisse l'espace qui sépare son état actuel de l'état oti il se trouvait lors de l'impression première ; il faut qu'il puisse se dire, en jetant un coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble de ses connaissances : A tel moment j'ai été impressionné dans telle condition, et c'est par tels liens que cette impression est unie à l'ensemble des notions que je possède actuellement.
Dans ce but le moi actuel parcourt la distance qui le sépare de l'impression première en se donnant la perception des impressions successives qui l'ont affecté durant ce temps ; il constate ainsi qu'il est actuellement autre qu'il n'était lors de la première impression reçue ; il constate encore, qu'entre le moi actuel et le moi de jadis il existe une chaîne non interrompue dont les anneaux représentent les notions acquises aux différentes périodes de la vie ; il reconnaît enfin que son unité actuelle est composée d'une infinité de fractions classées méthodiquement selon les temps.
En parcourant ainsi rétrospectivement les divers centres de perception, tout en conservant la conscience de son état présent, le moi établit un rapport d'identité entre la manière dont il est impressionne actuellement et celle dont il le fut jadis ; il constate en même temps qu'il n'est pas le môme dans les deux cas, c'està-dire qu'il est une môme unité composée d'un nombre de frac-
lions différent dans les deux cas. Dans ces appréciations concernant le mol , les questions de temps s'évaluent d'après les impressions reçues et gardées, et non d'après le nombre de vibrations d'un pendule.
Ainsi donc, se souvenir, c'est constater que le moi est impressionné de la môme façon qu'il le fut jadis, et reconnaître en même temps , par l'examen rétrospectif des perceptions qui séparent l'impressioîi première de l'impression de souvenir, que dans les deux cas le moi se trouvait dans un état de développement différent. En d'autres termes, se souvenir, c'est constater que deux impressions séparées par le temps sont identiques, et que le moi, quand il les a reçues, était dans un état de développement différent.
La manière dont le moi pâment à établir un rapport d'identité entre des impressions en faisant l'inventaire de ses divers états dans toutes les périodes de la vie est tout à fait indépendante de la volonté. Ces opérations intimes, mystérieuses résultent des conditions organiques du cerveau, qui imposent à l'esprit humain une certaine méthode dans l'acquisition de ses connaissances ; et de même que nous subissons fatalement la voie qui nous est imposée par la nature anatomique des parties dans le olassement des notions élémentaires, de même, lorsque nous nous souvenons, nous suivons un procédé que la volonté peut réveiller sans doute, mais qu'elle ne saurait modifier dans son exécution. L'activité cérébrale étant réveillée, nous nous souvenons fatalement et malgré nous; nous avons suffisamment dit pourquoi.
D'après ce qui précède , la mémoire n'est plus une chose inexplicable : c'est un acte parfaitement défini , et l'intelligence qui le provoque n'est plus un mythe qui se souvient on ne sait trop pourquoi ni comment, mais un principe qui, uni à la matière, s'est donné la possession d'un instrument incomparable dont le mécanisme merveilleux lui permet de se souvenir. Parmi les éléments qui concourent h la mémoire, la perception est le seul phénomène inexplicable; mais, comme nous l'avons déjà dit, expliquer la vie n'est point notre affaire, pas plus dans le cerveau que dans le foio ou tout autre organe.
Reconnaissance et souvenir. — La répétition d'une perception, la perception du rapport établi entre deux perceptions
éloignées par le temps peuvent se produire soit en présence de l'objet impressionnant, soit en son absence et sous l'influence seule de l'activité organique du cerveau. Dans le premier cas il y a reconnaissance y dans le second il y a souvenir. Reconnaître, c'est se souvenir en présence de l'objet impressionnant qui est l'occasion du phénomène mémoire ; se souvenir, c'est, en l'absence de tout objet impressionnant, placer le moi dans les conditions de temps, de lieu, d'espace où il se trouvait lors d'une première impression perçue, et établir un rapport entre cet état passé et l'état présent en faisant parcourir au centre de perception Tintervalle qui les sépare.
Voilà deux expressions dont la signification est bien déterminée.
Après avoir analysé minutieusement les éléments qui entrent comme facteurs dans la production de la mémoire^ nous allons synthétiser notre manière de voir sur ce sujet dans les conclusions suivantes :
La mémoire est constituée par deux facteurs essentiels, indispensables :
1* Répétition dans les cellules cérébrales du mouvement qui jadis fut provoqué par une impression déterminée, répétition qui a pour efl'et de reproduire la perception de cette impression ;
2* Etablissement et perception du rapport qui unit la perception reproduite à la perception qui jadis fut provoquée par une impression déterminée.
Ces deux facteurs se développent dans le cerveau soit en présence de l'objet impressionnant qui est l'occasion du phénomène mémoire^ soit en l'absence de tout objet impressionnant. Dans le premier cas on dit qu'il y a reconnaissance, dans le second on dit qu'il y a souvenir. Dans tout phénomène de mémoire nous trouvons les mêmes conditions de développement; ces conditions sont invariables, parce qu'elles résultent de la disposition organique des parties et du mode particulier selon lequel se produit l'évolution organique du tissu cérébral.
Mais, si le phénomène fondamental de la mémoire est toujours le môme invariablement , les conditions accessoires de son développement sont essentiellement variables. Ce sont ces conditions diverses que l'on confond souvent, mais à tort, avec la mémoire
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elle-même, que nous allons faire connaître en étudiant la mémoire dans les trois ordres de sensations que nous connaissons déjà : sensations de la vie fonctionnelle de nutrition, de reproduction et de relation.